‹ Histoire de FranceChapitre 7 sur 82 · XXII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXII PRÉFACE

lait sa fortune et redevenant chevaleresque, féodale, avait mené le pays aux abîmes; il s'en tire de lui-même, après d'inexprimables souffrances. Avertie du moins par cette cruelle leçon, la royauté descend de son cheval de bataille, dépose la hache d'armes et la lance qui avaient si mal servi à Philippe IV et au roi Jean ; elle se fait bourgeoise ; elle rappelle ses conseillers roturiers. La noblesse n'a pour ceux-ci que des dédains, des insultes et, de temps a autre, les envoie au gibet ou dans l'exil, en prenant leurs biens; mais ils vont toujours ces petites gens , s'abritant de la royauté qui a besoin de leur intelligence et qui n'a rien à craindre de leur faiblesse ; ils vont, tenant en main leur évangile politique , la loi romaine , propageant leur droit roturier qui repose sur l'égalité , par opposition au droit féodal qui repose sur le privilège, et un jour ils bannissent un comte d'Armagnac, condamnent à mort un duc d'Alençon, font brûler un maréchal de Retz ou jettent un bâtard de Bourbon à la rivière, cousu dans un sac, sur lequel ils ont écrit : « Laissez passer la justice du roi. »

D'où leur viennent cette confiance et cette force? C'est qu'ils ont fait du roi le grand juge de paix du pays, et qu'ils lui ont donné trois choses avec lesquelles on a tout le reste : le vœu public, l'argent, l'armée. Le moyen âge ne connaissait ni les armées permanentes, ni les impôts perpétuels. Le roi y vivait de son domaine et n'avait de soldats que ceux que les seigneurs lui amenaient pour un temps et un but déterminés. Les conseillers de Charles VII, remontant à travers dix siècles, allèrent prendre à l'empire romain son double système de taxes et d'armées permanentes. Ce système était né à Rome en même temps que le pouvoir absolu et l'avait affermi ; il eut chez nous les mêmes effets. Louis XI acheva de détruire l'aristocratie féodale; Charles VIII et François Ier l'entraînèrent à leur suite dans de lointaines expéditions et l'assouplirent dans les camps

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à la discipline militaire. Au seizième siècle la féodalité n'était plus que la noblesse de France.

À la faveur des guerres de religion et de minorité, elle essaye de ressaisir le pouvoir. Richelieu fait rouler sur l'échafaud ses plus hautes tètes et jette à terre ses dernières forteresses ; elle retombe décimée, ruinée dans les antichambres de Louis XIV, qui la décore de titres et de cordons, mais l'enchaîne au char triomphant de la royauté.

Pendant que la France opérait cette révolution intérieure , son action au dehors n'était point suspendue. Charles VIII, par son expédition d'Italie , avait ouvert les grandes guerres qui, mêlant les peuples, les intérêts et les idées, avaient établi, au point de vue politique, la solidarité des nations européennes, que la France avait essayé de former à deux moments du moyen âge, du temps des Croisades, au point de vue religieux, du temps de Charlemagne, dans une première et grandiose ébauche d'organisation sociale. Au seizième siècle, au dix-septième, elle défend la liberté de l'Europe contre la maison d'Autriche. Sous Louis XIV elle la menace, mais l'en dédommage par le prodigieux éclat de sa civilisation, qui se reflète jusque dans les régions les plus lointaines.

A cette époque de grandeur inespérée , la société française a pris une forme nouvelle. Le successeur de Hugues Capet, l'héritier de cette humble couronne que quelques .évêques et seigneurs donnaient et retiraient, règne sur vingt millions d'hommes et signe ses ordonnances de la formule : « Tel est mon bon plaisir. » Comme l'empereur romain, il est la loi vivante, lex animata. Il remonte même plus haut que l'Empire, jusqu'à ces monarchies orientales où le despotisme politique et religieux, pour être plus sûr de l'aveugle obéissance des peuples, attribue au prince une part de divinité. Il se dit le vicaire de Dieu sur la terre ; il proclame son droit divin; il se met a part de l'humanité.

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Les peuples voisins acceptent la théorie nouvelle que la France formule et pratique. Le droit divin des rois est partout affirmé; et l'Europe, avec une étrange docilité, modèle toutes ses royautés sur celle de Versailles. Comme la société féodale avait eu en France son plus large épanouissement, la société monarchique y arrive au développement le plus complet et le plus riche. Louis XIV n'est assurément pas un grand homme, mais il est bien certainement un grand roi, et le plus grand que l'Europe ait vu.

Quand, dans l'histoire du monde, un fait considérable se produit avec persistance et généralité , ce fait a des causes nécessaires ; c'est par là qu'il devient légitime. Mais sur la terre il n'y a rien d'éternel. Les peuples , réunion , d'êtres actifs et libres, ont des besoins toujours nouveaux; l'immobilité les tuerait : c'est aux constitutions nées des besoins généraux a suivre leurs transformations , comme l'enveloppe élastique et souple qui , à mesure de la croissance , cède et s'étend autour du germe qu'elle protège. Pour imposer la paix et l'ordre à tant de volontés discordantes et de passions ennemies , pour amalgamer tant d'éléments contraires , il fallait qu'un pouvoir unique se subordonnât tous les autres ; il fallait que les foyers locaux de vie indépendante s'éteignissent, et que la France se sentit vivre en un seul homme, avant de sentir s'agiter en elle la vie nationale; il fallait enfin que Louis XIV pût dire : « L'État, c'est moi, » pour que Sieyès pût lui répondre : « L'Etat, c'est nous1. »

Pendant que la royauté du droit divin montait, entourée d'hommages légitimes, à ce Capitole d'où la roche

1. Quelques écrivains regrettent aujourd'hui ce travail de nivellement opéré par la royauté et la destruction des privilèges communaux et féodaux. C'est une réaction contre une autre. J'avoue pour mon compte que je n'y ai nul regret. Mais j'en ai beaucoup que notre pays n'ait pas eu et ne garde pas encore de vieilles et fortes libertés municipales.

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Tarpéienne es^ si proche, un sourd et long travail s'opérait encore dans le bas de la société. Le moyen âge , au milieu de son anarchie et de ses violences, avait eu de grandes et fortes maximes de droit public : nulle taxe ne peut être levée qu'après le consentement des contribuables, nulle loi n'est valable si elle n'est acceptée par ceux qui lui devront obéissance; nulle sentence n'est légitime , si elle n'est rendue par les pairs de l'accusé. Ces principes et bien d'autres, combattus, étouffés, reparaissent sans cesse. Il y a toujours quelque voix qui les rappelle et empêche la prescription; c'est le sire de Pecquigny aux Etats de 1356; c'est le sire de La Roche aux États de 1484 ; ce sont les États d'Orléans et de Pontoise ; les deux assemblées de Blois, et surtout celle de 1614, dans les cahiers de laquelle se retrouvent presque toutes les demandes de 1789. Ainsi la tradition des garanties publiques et des droits nationaux ne se perdait point. Chaque génération les transmettait à la génération suivante , et elle allait ainsi , grossissant à travers les siècles, à mesure que se développait la vie nationale, et que le sentiment des intérêts généraux s'élevait au-dessus du sentiment des intérêts particuliers.

Les rois n'avaient entendu qu'avec déplaisir cette voix des députés du pays, et pour l'étouffer ils cessèrent, à partir de 1614, de les réunir. « Il n'est pas bon, disait Louis XIV, que quelqu'un parle au nom de tous. » Mais du pied même de leur trône, cette voix parla encore, faible et timide, pourtant puissante, parles échos qu'elle trouvait. Le parlement * la cour du roi » essaya de sortir de l'obscurité de ses fonctions judiciaires pour s'élever à un rôle politique. Il s'appela « le protecteur né du peuple, » et si, devant Louis XIV, il garda le silence, après lui il s'enhardit au point d'agiter tout le dix-huitième siècle de ses querelles avec la cour.

Le parlement seul eut été impuissant. Cette aristocratie i 0

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de fonctionnaires pouvait parler pour Je peuple, elle ne pouvait le faire agir. Mais l'éducation nationale s'était faite. Par le travail des bras et de l'intelligence, le tiers état avait gagné , à chaque génération, en richesses et en lumières. Au moyen âge il n'y avait qu'une richesse , la terre, et les seigneurs la tenaient; le travail libre en avait enlin créé une autre, les capitaux , et ils étaient aux mains des bourgeois1. A la suite de l'aisance était venue l'étude , les esprits s'éclairaient. La France n'avait pas eu Luther et sa réforme religieuse qui l'eussent rejetée en arrière , mais elle avait eu Descartes et sa réforme philosophique qui l'avaient poussée en avant. Elle était restée catholique, sans l'inquisition, et elle avait eu une renaissance presque aussi brillante que celle de l'Italie et plus durable. Toutes ces grandes choses avaient produit un ébranlement dans les esprits qui, avec le concours heureux de génies supérieurs, nous valut le plus grand âge de notre littérature et pour la seconde fois la domination intellectuelle de l'Europe.

Louis XIV, survenu au milieu de cette fête de l'esprit français, y mit l'ordre et la discipline. Mais les nobles égards qu'il montra à ceux qui n'avaient que les dons de l'intelligence, tout en honorant son nom, tournèrent contre son système politique. Corneille était à peine, dans le palais de Richelieu, quelque chose de plus qu'un domestique a faire des vers; Racine, Roileau, Molière furent presque les amis du grand roi. Etrange enchaînement des choses î Louis XIV constitue le pouvoir absolu et, en encourageant l'industrie et la littérature, il prépare les deux forces destinées à le renverser, car l'une donnait au tiers état la richesse qui fera demander des garanties ; et l'autre j des lumières qui feront revendiquer des droits.

1. Les capitaux dont les titres sont négociés à la Bourse valent bien aujourd'hui 20 milliards possédés par deux millions de personnes.

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