JUSQU'A SA RENTRÉE DANS PARIS (1422-1436J
ai pas le loisir, car il faut tomber sur les Anglais. Au reste, j'ai fait tout ce que les gens de guerre ont accoutumé de faire. » Le chapelain lui donna l'absolution telle quelle La Hire, réconcilié, se met alors à genoux sur la route et fait tout haut cette prière : <t Dieu, je te prie que tu fasses aujourd'hui pour La Hire ce que tu voudrais que La Hire fit pour toi, s'il était Dieu et que tu fusses La Hire. » Tout cela n'était pas trop selon le rituel, mais le brave chevalier était pressé. Son compte réglé avec sa conscience, comme il l'entendait, il tomba de si grand cœur sur les Anglais, que ceux-ci furent contraints de lever le siège.
Sivse d'Orléans 1 12H-1 129 ; bataille de» Hareng»
(1429). — L'an d'après, Bedford se résolut à pousser vigoureusement les opérations militaires. Au mois de juin, le comte de Salisbury avait débarqué à Calais avec 6000 hommes de bonnes troupes anglaises. Bcdford y joignit 4000 soldats appelés des garnisons de Normandie , et cette armée enleva Jargeau, Janville, Meung - sur-Loire , Thoury, Beaugency, Marchenois, la Ferté- Hubert, Rapprochant ainsi pas à pas d'Orléans.
Orléans, c'était la porte du Berry, du Bourbonnais, du Poitou. Elle prise, le roi de Bourges devenait le roi du Languedoc et du Dauphiné. Le 12 octobre 1428, les Anglais parurent devant ses remparts et se mirent aussitôt à élever, autour de la place, des basMles, dont le commandement était confié aux plus braves chefs de leur armée, à Guillaume de La Poole, comte de SufFolk, à l'Achille anglais, lord Talbot, à William Glasdale, celui qui avait fait vœu de tout tuer dans Orléans. Salisbury commandait en chef.
Les Orléanais, qui s'étaient attendus à ce siège, avaient fortifié le corps de la place, en brûlant eux-mêmes leurs faubourgs. Ils avaient pour capitaine le sire de Gaucourt, que les Anglais avaient tenu treize ans captif, parce qu'il s'était obstiné à défendre contre eux Harfleur, dont les habitants leur avaient ouvert les portes. La garnison n'était que de 500 hommes au plus, mais tous vieux routiers. D'ailleurs les bourgeois comptaient bien ne se ménager point. Ils avaient formé 34 compagnies et chacune s'était chargée de défendre une des 34 tours de l'enceinte.
L'artillerie commençait à jouer un grand rôle dans les batailles et dans les sièges. Celle des assiégeants était mal servie, et les bourgeois se gaudissaient de la maladresse des canon-
niers anglais, qui lançaient dans la place des boulets de 80 livres, et ne tuaient personne. L'artillerie orléanaise y allait tout autrement. Ils avaient 70 pièces et 12 maîtres canonniers fort experts qui dirigeaient le feu. Chaque canon avait son nom et sa besogne particulière. Le bon canon Riflard tuait son homme à chaque coup. Maître Jean et sa coulevrine faisaient aussi merveille. Il l'avait mise sur un chariot léger et les Anglais le trouvaient partout, abattant leurs chefs, un jour lordGrey, un autre jour le maréchal du camp.' Les canonniers ennemis réunissaient contre lui tous leurs efforts, Jean tombait; il était mort, on l'emportait dans une civière, et les Anglais de rire ; l'instant d'après, Jean et sa coulevrine recommençaient de plus belle. Mais le meilleur coup , c'est un enfant qui le fit. Un écolier trouve sur le rempart, à l'heure du diner, une pièce toute chargée, il y met le feu et de peur se sauve; le boulet va donner droit au visage du comte de Salisbury, alors monté sur l'une des bastilles, et à qui William Glasdale disait dans ce moment même : « Milord, vous voyez votre ville. » L'Anglais en mourut, et le lendemain, le bâtard d'Orléans, celui dont la douce Valentine disait : « Il m'a été dérobé, » le beau et brave Dunois, entrait dans la place avec les meilleurs chevaliers du temps, La Hire, Xaintrailles, le maréchal de Boussac et six ou sept cents soldats ; d'autres suivirent; peu à peu il s'en trouva dans Orléans 7000.
Cependant les bons coups et les railleries des Orléanais ne déconcertaient pas la ténacité britannique. Les Anglais ajoutaient chaque semaine une bastille nouvelle à celles qu'ils avaient construites ; ils allaient enclore la place tout entière et la réduire par la famine. Déjà quatre mois étaient passés, les vivres diminuaient dans la ville : il devenait urgent de la ravitailler et d'arrêter en même temps les arrivages des Anglais. On savait qu'ils commençaient à souffrir aussi de la disette et que le duc de Bedfort envoyait de Paris, sous la conduite de sir John Falstaff et 2500 soldats, 300 charrettes de munitions, de vivres, de harengs surtout, pour le maigre du carême. Le comte de Clermont, fils ainé du duc de Bourbon, se chargea d'arrêter le convoi. Il assembla une troupe de 5000 hommes, où figuraient la fleur de la noblesse, toute la chevalerie de l'Auvergne, du Bourbonnais, duBerry, et se mit a la recherche de l'escorte anglaise. Il la rencontra près de Rouvray, le 12 février 1429.
A l'approche des Français, John Falstaff se fit une enceinte
jusqu'à sa rentrée dans paris (1422-1436). 451
des chariots de son convoi ; il y fit monter ses archers, et garnit les Intervalles avec des pieux aigus. Les Français, de leur côté, s'arrêtèrent leur gendarmerie resta en position, à cheval, et leur artillerie, couverte par les archers et les gens de pied, ouvrit son feu sur les barricades anglaises. Bientôt nombre de charrettes furent renversées ou mises en pièces avec les archers qui les montaient, et de larges brèches laissèrent voir l'intérieur de l'enceinte. Que le combat continuât
Beaugency'.
de la même manière, et la petite armée anglaise était perdue ; mais les chevaliers ne voulurent pas laisser cet honneur à l'artillerie. Ils descendirent de cheval malgré leurs pesantes armures et marchèrent sans ordre aux Anglais. Les archers reprirent alors tous leurs avantages, et forcèrent les Français à reculer. Le champ de bataille était jonché de harengs tombés des barils que les boulets avaient défoncés. Les Orléanais se
I. Beaugency, sur la Loire, à 26 kilomètres S. 0. d'Orléans; un pont de 28 arches y traverse le fleuve. La tour dite de César et l'ancien donjon des sires de Beaugency dominent encore la ville de leurs vieilles murailles.
consolèrent de leur malheur par une plaisanterie, ils appelèrent cette rencontre la journée des Harengs.
Cependant la situation de la ville devenait de jour en jour plus grave, et Charles VII ne sortait pas de son indolence. La noblesse venait de donner encore une fois, à Rouvray, la mesure de ce qu'elle savait faire sur un champ de bataille. On avait vu le comte de Clermont, qui avait causé cette défaite par son impéritie, quitter honteusement la ville assiégée avec 2000 hommes qu'il commandait. L'amiral de France, le chancelier de France , l'archevêque de Reims , l'évêque d'Orléans en avaient fait autant, sans que les prières des bourgeois pussent les retenir. Les assiégés commençaient à désespérer. Ils faisaient humblement représenter au duc de Bedford que leur ville était l'apanage du duc Charles d'Orléans, captif en Angleterre depuis Azincourt , et que , ce duc ayant adhéré au traité de Troyes , il n'y avait aucune raison de le dépouiller. Les Anglais ne répondant pas à cet appel fait à leur générosité , les Orléanais s'adressèrent au duc de Bourgogne ; ils le supplièrent de prendre leur ville en sa garde. Philippe le Bon agréa très-volontiers la proposition, et s'empressa de la transmettre au duc de Bedford : le régent anglais répondit aigrement qu'il n'entendait pas battre les buissons pour qu'un autre prit les oisillons.
Ki'veil du sentiment national. — Ce que les grands ne faisaient pas, les petits le firent. L'humiliation de la France et de son chef commençaient à peser sur le cœur du peuple. Au contact de l'étranger, le sentiment de la nationalité s'éveilla en lui. Auparavant, on était citoyen de sa ville, rien de plus ; en face de l'Anglais on se sentit Français. Personne, un siècle auparavant, ne s'était inquiété de Calais , assiégé par Edouard III. La France entière s'intéressait au sort d'Orléans. Angers, Tours et Bourges lui avaient envoyé des vivres ; Poitiers et la Rochelle , de l'argent; le Bourbonnais, l'Auvergne , le Languedoc, du salpêtre, du soufre et de l'acier.
C'était un sentiment inconnu au moyen âge et destiné à un noble rôle dans les sociétés modernes , c'était le patriotisme qui naissait. Les efFroyables misères qu'on venait de traverser, au lieu de l'abattre, l'avaient rendu plus vif. On lit dans le Journal d'un bourgeois de Paris, à la date des années 1418- 1421 : a Vous auriez entendu dans tout Paris des lamentations pitoyables, des petits enfants qui criaient : « Je meurs de « faim ! » On voyait sur un fumier vingt, trente enfants, garçons
jusqu'à sa rentrée dans paris (1422-1436). 453
et filles, qui mouraient de faim et de froid. On mourait tant et si vite qu'il fallait faire, dans les cimetières, de grandes fosses où on les mettait par 30 et 40 , arrangés comme lard , et à peine poudrés de terre. Ceux qui faisaient les fosses affirmaient qu'ils avaient enterré plus de 100 000 personnes. Les cordonniers comptèrent, le jour de leur confrérie, les morts de leur métier, et trouvèrent qu'ils étaient trépassés bien 1800, tant maîtres que varlets, en ces deux mois.... Des bandes de loups couraient les campagnes et entraient même la nuit dans Paris pour enlever les cadavres. .. Les laboureurs quittaient leurs champs et se disaient entre eux : « Fuyons aux bois avec « les bêtes fauves.... Adieu les femmes et les enfants ... Faia sons le pis que nous pourrons.... Remettons-nous en la main « du diable. *
Quand il en était ainsi à Paris et autour de Paris, que Ton juge de ce qui se passait au loin, dans les campagnes. Ces misères tenaient à bien des causes; le peuple n'en connut qu'une seule, les Anglais; toutes les souffrances qu'il avait endurées, il les attribua aux Anglais ; tous les ressentiments qu'il avait accumulés, il les reporta sur les Anglais; chasser les Anglais devint sa pensée de tous les jours , et les hommes n'y aidant pas, il compta sur Dieu. Cette opinion s'établit peu à peu d'un bout à l'autre de la France, que le royaume trahi, livré aux étrangers par une femme, par une reine, par l'indigne Isabeau de Bavière , devait être sauvé , déjivré par une i { . fille du peuple, par une vierge : cette héroïque fille du peuple,
; cette vierge libératrice, ce fut Jeanne d'Arc '.>>*s- ^s/^ s vk^- Jeanne d'Arc (1499-1431). — Jeanne d'Arc, trpifcrème fille du paysan Jacques d'Arc et d'Isabelle Rommée, était née en 1409, au village de Domremy, entre Champagne et Lorraine. C'était une vie bien agitée que celle qu'on menait sur cette frontière. La guerre y était continuelle : tantôt les Anglais, tantôt les Bourguignons, tantôt les grandes compagnies; il fallait se battre à tout moment, fuir à la forêt voisine si Ton n'était pas en forces, et revenir quand l'ennemi avait disparu pour réparer ses dégâts. Les gens de Domremy, Armagnacs déterminés, avaient à deux lieues de leur village le village bourguignon de Marey ; hommes, enfants des deux bourgs ne se rencontraient pas sans s'attaquer. Mainte fois Jeanne d'Arc avait vu ses trois frères revenir tout sanglants.