JUSQUA LA MORT DE SON FRERE
puissante, grâce à son anarchique constitution ; l'Italie n'était plus, depuis bien des siècles, formidable à personne.
Mais si Louis XI était- sûr de ne pas rencontrer de grands embarras au dehors, l'intérieur lui en offrait beaucoup. La féodalité disposait encore de forces considérables. Elle avait à sa tête une aristocratie de princes apanagés, de parents plus ou moins éloignés de nos rois, puissantes familles, riches de leurs vastes domaines, fières de leur origine, redoutables par leurs prétentions à une royale indépendance. C'était comme autant de petits États placés sur les flancs et au centre du royaume : maison de Bretagne avec ses vieilles traditions de liberté et ses relations trop souvent amicales avec l'Angleterre ; maison de Bourbon, maltresse de cinq ou six grandes provinces au cœur de la France (Bourbonnais, Auvergne, Forez, Beaujolais, Dombes, Roannais, Montpensier, Vendôme, etc.); maison d'Anjou (Anjou, Maine, Provence), affaiblie, fort heureusement, par la dispersion de ses domaines et par son ambition qui n'embrassait rien moins que l'Espagne, la Sicile, l'Italie et Jérusalem ; maison d'Orléans, tenant Paris bloqué, pour ainsi dire, entre ses possessions de Dreux, Ham, Coucy, la Fère, Grespi, Verberie, Orléans; maisons d'Alençon (Alençon et le Perche) et d'Artois (Eu); enfin maison de Bourgogne, avec toutes ses appartenances et dépendances, comté et duché de Bourgogne, comtés de Rethel et de Nevers, Artois, Flandre, Hainaut, Brabant, Hollande, Zélande, Frise, et les comtés de Mâcon et d'Auxerre, et les villes de la Somme, Saint- Quentin, Amiens, Abbeville, Saint- Valéry, et les châtellenies de Roye, de Péronne et Montdidier, et l'exemption de tout hommage, ressort et souveraineté concédée par le traité d'Arras.
Puis venaient la maison de Penthièvre, avec Limoges et le Périgord; les maisons de Foix, d'Armagnac etd'Albret, qui tenaient presque tout le pays au sud de ia Garonne jusqu'aux Pyrénées ; les La Trémoille, dans le Poitou; les SainUPol, dans la Picardie; les Montmorency, les Laval, les La Tour, les Clermont- Tonnerre ; la maison de Çhdlon, souveraine à Neufchâtel en Suisse, et à Orange, etc. </
Réformes précipitées; mécontentement du peuple* de l'université et du parlement. — Ce qui rendait cette féodalité encore plus redoutable, c'est qu'elle avait le sentiment des dangers qu'elle courait, a Le roi notre seigneur est mort, avait dit le comte de Dunois au moment où Charles VII expira, que chacun cherche à se pourvoir. » Ils ne désespéraient
pas encore de faire reculer la royauté jusque vers le temps des premiers Capétiens. Louis XI, par des réformes précipitées, leur donna d'abord une foule d'alliés. il destitua la plupartdes officiers mis en place par son père et réhabilita ceux qu'il avait condamnés, d'Alençon et d'Armagnac. Le peuple s'attendait à une diminution des taxes pour marque de joyeux avènement; la taille perpétuelle fut portée de 1 800 000 livres à 3 millions, et une émeute ayant éclaté à Reims, il fit pendre ou essoriller bon nombre de bourgeois. On voit encore à un des clochers de ja cathédrale ces pendus sculptés. Il signifia à l'université de Paris défense pontificale de se mêler des affaires du roi et de la ville, de fermer, hors de propos, ses classes, c'est-à-dire de jeter 25000 étudiants sur le pavé, tout prêts pour une émeute. Les parlementaires ne furent pas mieux traités : le roi mit hors de tutelle la chambre des comptes; il restreignit les juridictions singulièrement étendues des parlements de Paris et de Toulouse, en créant, à leurs dépens, en 1462, le parlement de Bordeaux. Il avait déjà organisé, en 1453, celui de Grenoble; plus tard il fondera celui de Dijon.
.H écoule n tentent du clergé; révocation de la pragmatique sanction. — Le corps ecclésiastique n'est pas plus satisfait. La pragmatique de Bourges semblait à Louis donner trop d'indépendance au clergé et trop de pouvoir à la noblesse, il la révoque, comme fera plus tard François Ier, malgré les remontrances du parlement pour son maintien, et il demande aux gens d'église un cadastre exact de leurs biens, où figureront jusqu'aux plus petits morceaux de terre, avec les titres de propriété, les preuves d'acquisition, les rôles des rentes qu'ils en retirent, de telle façon, dit l'ordonnance, qu'ils n'empiètent plus sur nos droits seigneuriaux ni sur ceux de nos vassaux.
Uécou lentement de la noblesse. — L'aristocratie est plus menacée encore : elle voit le roi donner des titres de noblesse à des consuls de petites villes, à des maires de bourgades, et, pour défendre la culture rustique contre les récréations seigneuriales1, attenter au principe des seigneuries en défendant la chasse à toute personne, les princes exceptés, sous peines corporelles et pécuniaires. Mais ce roi, qui mé-
1. « Alors, dit Chastellain, il était plus rémissible de tuer un homme u'un sanglier. » Cette fantaisie de Louis XI en rappelle une autre du duc e Bourgogne qui, ayant perdu ses cheveux à la suite d'une maladie, commanda par édit que tous les nobles se fissent raser la tête, et toutes deux prouvent que rois et princes avaient alors, sur leurs terres, un pouvoir absolu .
jusqu'à la mort de son frère (1461-1472). 505
connaît le premier des droits féodaux, rappelle tout à coup la loi féodale pour exiger l'accomplissement de devoirs dont il n'était plus question depuis nombre d'années; il réclame les aides, les rachats, les gardes-nobles, les forfaitures, dresse d'énormes comptes d'arriérés et en exige le payement immédiat. Encore s'il avait épargné les grandes familles, la haute aristocratie! mais il .enlève à la maison de Brézé la sénéchaussée de Normandie, à la maison de Bourbon le gouvernement de la Guyenne, qu'il donne à un membre de la maison d'Anjou pour brouiller ensemble les deux familles, et il retient à son frère Charles son gouvernement du Berry. Il avait, avec la maison de Bretagne, de nombreux démêlés pour les appels au parlement de Paris, que le duc ne voulait pas admettre ; pour les droits de vassalité féodale qu'il refusait de payer; pour la nomination des évêques, qu'il ne voulait pas laisser au roi. Louis lui faisait défense de battre monnaie, de lever des tailles dans sa province.
Acquisition de la Cerdaçne et do Uoussillon (1462); rachat de» villes de la Somme (1463). — En l'année 1463, on vit Louis XI fixer sa résidence sur la frontière du nord, allant d'une ville à l'autre, faisant de fréquentes visites au vieux duc de Bourgogne, lui envoyant la reine, les princesses, gagnant ses favoris, le gagnant lui-même par toutes ses prévenances. Il s'agissait d'une affaire importante, du rachat des villes de la Somme, engagées par le traité d'Arras. Louis, en prêtant 200 000 écus au roi d'Aragon, alors dans de grands embarras, venait de recevoir en gage le Roussillon et la Cerdagne (1462). Il comptait bien les garder, mais il tenait plus encore à rentrer en possession des villes que son père avait abandonnées pour reconquérir l'alliance bourguignonne. Le vieux duc obsédé, et toujours à court d'argent, à cause de ses magnificences, promit d'accepter la rançon de ces villes. En promettant, il conservait encore une espérance, c'est que le roi ne pourrait trouver les 400 000 écus qu'il fallait. En quelques jours Louis XI les eut ■ il aurait épuisé la bourse de toutes ses bonnes villes plutôt que de ne pas les donner. Le 12 septembre, il envoyait au duc 200 000 écus; le 8 octobre, encore 200 000 écus ; et l'importante barrière de la Somme rentrait en son pouvoir.
Ligue du Bien public (14=65). — Le comte de Charolais, le bouillant fils du duc de Bourgogne, ne lui pardonna pas cette concession arrachée à la vieillesse de son père. Il i 29
avait d'ailleurs d'autres griefs : le roi lui avait donné la lieutenance du gouvernement de Normandie et l'avait en môme temps conférée au duc de Bretagne. Le comte n'était pas trèsbon fils : Louis avait proposé à son père de le mettre à la raison.
Louis n'avait pas régné quatre ans que tout le monde était contre lui. Le peuple, forcé de subvenir en payant beaucoup d'impôts, à des nécessités de gouvernement qu'il ne comprenait pas encore, la bourgeoisie blessée dans ses intérêts particuliers, dont elle ne savait pas faire le sacrifice à l'intérêt général, le clergé menacé dans ses propriétés, la petite noblesse dans ses droits et ses habitudes les plus chères, la haute aristocratie dans ses prétentions souveraines, toutes ces classes, si profondément diverses, si souvent hostiles Tune à l'autre, allaient momentanément se trouver d'accord sur un point : limiter, entraver l'autorité royale.
Le roi, qui ne s'était aperçu de cette animosité générale que quand il était déjà trop tard pour la prévenir, essaya du moins de la calmer par un moyen nouveau, comme tout ce qui émanait de lui, en s'adressant à l'opinion. Il convoqua à Rouen les députés des villes du nord; et, par-devant ces simples bourgeois, il prit la peine, lui, le roi, de se justifier de tout ce qu'il avait fait. Après les bourgeois, il assembla les princes; il leur parla avec la prodigieuse faconde dont il était doué ; il se mit à leur raconter sa vie tout entière, l'exil qu'il avait enduré, les misères qu'il avait souffertes, les embarras qu'il avait rencontrés à son avènement, et, dans ce royaume si compromis, tout le bien qu'il avait déjà fait : le bon ordre assuré, la sécurité rétablie, le territoire agrandi par l'adjonction du Roussillon, de la Gerdagne, des villes de la Somme : et, pour obtenir tout cela, tant et de si fatigants voyages qu'il a entrepris, comme n'en fit jamais, en si peu de temps, aucun roi de Erance depuis Charlemagne.La royale harangue toucha, attendrit tous les seigneurs ; ils disaient que c oncques n'avoit-on vu homme parler en françois plus honnêtement; » ils juraient au roi d'être à jamais à lui, corps et biens. L'assemblée à peine dissoute, ils concertaient les moyens de l'attaquer; ils lui enlevaient le duc de Berry, son frère, un jeune homme de 18 ans, dont ils firent leur chef.
Cette levée de boucliers de la société féodale contre l'autorité monarchique était, suivant les princes, la ligue du Bien public; ils n'agissaient que par compassion pour les misères du