CHAPITRE XXXV
Le duc de Bourçoçne et les États bourguignons. —
Philippe de Comines, le sire de Lescun, ces sages du quinzième siècle, avaient raison, puisqu'ils placent le succès au-dessus de la morale; car le succès est assuré désormais au roi de France. Son plus redoutable adversaire ne va plus travailler qu'à se perdre lui-même.
Charles se perdit en poursuivant la réalisation d'un projet au-dessus de ses forces. Ses États se composaient des duché et comté de Bourgogne, dans le bassin de la Saône ; des Pays- Bas aux bouches de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin ; c'est-àdire d'une partie française et d'une partie allemande, d'une partie féodale et d'unepartie communale; entre elles, point de communication : il aurait fallu, pour les réunir, avoir la Cham pagne ou la Lorraine, ou l'Alsace. Il a déjà cherché à avoir la première, en la faisant donner au duc de Guyenne; il cherchera successivement à avoir les deux autres. Dans la partie flamande, il y avait autant de peuples hostiles entre eux que de provinces : l'histoire atteste la longue inimitié de la Hol lande et de la Belgique.
Cet État qui n'a ni frontières, ni centre, ni un souverain national, ni une langue homogène, à une époque où les nationalités se dessinent, où dans toute l'Europe occidentale, l'unité politique s'établit, ne peut être qu'une domination fragile et n'avoir , comme tout fait anomal , qu'une durée éphémère.
Il y avait cependant, pour les États de Charles le Téméraire, une chose qui pouvait se trouver, c'étaient des frontières, des barrières physiques, s'il parvenait à reprendre celles de l'ancienne Lotharingie, entre les Cévennes et les Alpes, entre le Rhin et l'Escaut. Atteindre ces limites, telle est l'entreprise que le duc va poursuivre. On entrevoit aisément les difficultés d'une
pareille tâche; pour la réaliser, il aurait fallu faire tête à la fois à la France, à l'Allemagne, à la Suisse, à la Lorraine, à la Provence ; puis, les frontières une fois conquises, il aurait fallu fondre ensemble toutes ces races, faire vivre entre eux, comme membres d'une môme patrie et d'une même famille, les gens de Marseille et ceux de Nimègue, chercher et trouver le point central de cette longue bande de territoire, qui véritablement n'a pas de centre; réduire les indomptables communes de Flandre, les vaillants soldats du Dauphiné, les montagnards de la Suisse ; mettre l'uniformité là où il y avait les diversités les plus profondes; entreprise irréalisable et dont nous trouverons le triste dénoûment sur les murs de Nancy, en 1477. mais néanmoins grande et sérieuse entreprise, dont tous les détails sont dignes d'attention.
De 1468 à 1473, on entrevoit les premiers essais d'une centralisation impossible dans les États si étrangement composés : en 1468, institution d'un payeur général pour toutes les possessions bourguignonnes : en 1473, fondation d'une cour suprême de justice, à Malines; la même année, grande ordonnance militaire pour mettre de l'unité dans l'armée.
Acquisition* dans la Gueldre, la Lorraine et l'Alsace (1469-1 473) — Mais Charles le Téméraire s'occupe bien plus de conquêtes que d'institutions. Le vieux duc de Gueldre,Arnoul, venait d'être emprisonné par son fils Adolphe. Charles s'établit juge entre le père et le fils, et décide pour le vieux duc, qui lui vend son duché (1469).
Après le duché de Gueldre, le duché de Lorraine. Le duc venait de mourir; le Téméraire se saisit de René de Vaudemont. son héritier, et se fait céder par lui quatre places fortes sur les frontières, avec le libre passage à travers le pays. La même année (1473) l'électeur de Cologne, Robert de Bavière, le nomme avoué et défenseur de l'électorat. Précédemment, un de ces princes autrichiens toujours nécessiteux et endettés, l'archiduc Sigisraond, lui avait engagé pour une assez faible somme, le landgraviat de la Haute-Alsace, et le comté de Ferrette. C'était une partie des pays qui forment le passage entre la Franche-Comté et le Luxembourg; de là son agent Hagenbach menaça pour lui Berne, Bâle, Mulhouse, Strasbourg, les villes du Rhin et de la Suisse (U69).
Charles veut se faire couronner roi (1473). — A ces acquisitions le duc songea à joindre un titre. Il voulait faire reconnaître publiquement l'indépendance très-réelle dont il
jouissait et changer sa couronne ducale en couronne de roi. Il s'adressa à l'ancien dispensateur des royaumes, à l'empereur d'Allemagne. C'était alors Frédéric III, un prince bien plus occupé des intérêts de sa maison que de ceux de l'Empire. Charles le Téméraire lui offrit, pour son fils Maximilien, la main de sa fille Marie, déjà offerte à bien des princes, et, avec elle le plus riche héritage de la chrétienté; en échange, Frédéric transformerait en royaume les possessions bourguignonnes.
L'affaire fut convenue ; une entrevue fut fixée à Trêves pour en régler les derniers détails. Mais d'abord, à cette entrevue, le duc de Bourgogne se fait attendre ; puis il se montre dans un appareil somptueux qui fait d'autant plus tristement ressortir le mesquin cortège de l'empereur; enfin ni l'un ni l'autre des deux souverains ne veut exécuter le premier sa promesse. D'une part, Charles n'a pas réellement l'intention de se donner un gendre qui pourrait le gêner par ses exigences ; de l'autre, Frédéric craint de soulever les ressentiments de l'Empire en augmentant la puissance si menaçante déjà du duc de Bourgogne. De sinistres avis arrivent à l'empereur de la part du roi Louis XI, et Frédéric III quitte Trêves, faisant dire à Charles que l'affaire dont il s'agit entre eux se traitera une autre fois avec plus d'opportunité.
. ^ Ligue contre le duc de Bourgogne; siège de Neuss \X4L74-1&79). — En même temps le duc est informé qu'une ligue se forme entre l'archiduc Sigismond, les villes du Rhin menacées, les Suisses et le roi de France. L'archiduc Sigismond lui apporte tout à coup les 100 000 florins convenus pour le rachat de l'Alsace, que le Téméraire est obligé de lui remettre. Son agent, l'homme dont il a approuvé l'administration tyrannique, Hagenbach est saisi et décapité par les habitants de Brisach (\klk). Avec cette nouvelle, le duc reçoit le solennel défi des Suisses, qui entrent en Franche -Comté, qui ont déjà gagné sur les Bourguignons la sanglante bataille de Héricourt.
Et ces événements arrivaient au moment où Charles était lui-même engagé dans une autre guerre, pour soutenir contre le pape, contre l'empereur, contre ses sujets, cet archevêque de Cologne, Robert de Bavière, qui l'avait nommé protecteur de son électorat. Il assiégeait la petite ville de Neuss, près de Cologne. Mais, situé sur un rocher et bien défendu, Neuss résista onze mois. L'arrivée d'une immense armée germanique força le duc à lever le siège.
Ainsi le Téméraire reculait ; le terrible se voyait insulté,
bafoué. Les Suisses Pavaient défié, le duc de Lorraine le défiait, le roi de France lui enlevait ses villes de Picardie et s'avançait dans l'Artois ; et celui sur lequel il avait compté pour occuper le roi de France signait avec la France un traité d'amitié.
Expédition d'Ëdouard IV en France (1475). — En partant pour l'Allemagne. Charles avait pressé Édouard de descendre en France. La guerre convenait au roi d'Angleterre pour rallier autour de lui tous les partis dont les rivalités troublaient son royaume ; et, avec le concours du duc de Bourgogne et du connétable de Saint-Pol, il comptait sur une courte et glorieuse campagne. Il descendit à Calais à la tête d'une magnifique armée. Il croyait y trouver le duc avec toutes ses forces : Charles vint le rejoindre à peu près seul pour lui dire qu'il attaquerait d'un autre côté, par la Lorraine, mais que le connétable lui ouvrirait ses forteresses, les portes de la France ; et là-dessus il partit. Le roi anglais, sur cette assurance, pousse en avant jusqu'à la Somme, et s'approche de Saint-Quentin. Le connétable fait tirer le canon sur lui. Édouard était déjà bien irrité contre ceux qui l'avaient appelé et qui le recevaient ainsi ; l'adresse du roi fit le reste. D'abord Louis acheta le héraut qui avait apporté le défi, 300 écus et 30 aunes de velours, avec de belles promesses, si la paix se faisait, puis quelques-uns des seigneurs anglais, enfin le roi lui-même.
Celui-ci se fit payer cher : 75 000 écus pour les frais de la guerre ; 50 000 écus de pension annuelle ; le mariage de sa filîe avec te dauphin (29 août 1475). L'armée même, il la traita à table ouverte dans Amiens, « II avoit ordonné, à l'entrée de la porte de la ville, deux grandes tables, à chascun costé une, chargées de toutes bonnes viandes qui font envie de manger, et les vins les meilleurs dont on se pouvoit adviser, et des gens pour les servir. D'eau n'estoit nouvelles. A chacune de ces tables avoit fait seoir cinq ou six hommes de bonne maison, fort gros et gras, pour mieux plaire à ceux qui avoient envie de boire..., et dès que les Anglois s'approchoient de la porte, ils voyoient cette assiète. Et y avoient des gens qui les prenoient à la bride, et disoient qu'ils leur courussent une lance ; et les amenoient près de la table ; et estoient traités pour ce passage selon l'assiète, en très-bonne sorte, et le prenoient bien en gré. Comme ils estoient en la ville, quelque part qu'ils descendissent, ils ne payoient riens, et estoient fournis de qui leur estoit nécessaire, où ils alloient boire et manger, et de-
mandoient ce qu'il leur plaisoit, et ne payoient riens ; et dura cecy trois ou quatre jours, »
Tout cela n'était pas très -héroïque, mais c'était fort utile ; Louis s'en contentait, et laissa le peuple donner à cette paix son vrai nom : la trêve marchande.
Le Téméraire conquiert la Lorraine (1175) et envahit la Suiase (14=76). — Ëdouard, ayant signé la paix, il fallut bien que le Téméraire s'apaisât; il çonclut avec Louis XI la trêve de Soleure (13 septembre), pour être libre de terminer ses affaires de Lorraine et de Suisse, comptant bien reprendre un jour ou l'autre celle de France. Louis, prudemment, s'écarta de la route du sanglier. Quoiqu'il eût poussé le duc René à la guerre, il laissa succomber la Lorraine. Le 30 novembre, le Téméraire entrait à $ancy. Moins de deux mois après, il passait le Jura pour aller dompter les Suisses, qui venaient de courir toute la Franche-Comté, brûlant et pillant. Ces paysans affranchis se croyaient très-fermement les premiers soldats du monde, et l'étaient. Charles le Téméraire n'avait que du mépris pour c ces vachers des Alpes. » Il les attaqua en plein hiver, avec une armée de 18 000 hommes, qui . venait de faire deux campagnes fatigantes. Le 18 février 1476, il assaillit la petite ville de Grandson ; la place tenait encore le 28. Pour déterminer ses défenseurs à se rendre, il leur promit la vie sauve, et, quand il les eut, il les fit pendre ou noyer.
Bataille» de Grandson et de Mo rat (1*76).— Toute la Suisse s'émut à la nouvelle de cette perfidie. L'armée confédérée de Schwitz, Berne, Soleure et Fribourg vint chercher près de Grandson même les troupes bourguignonnes entassées dans une plaine étroite, où l'artillerie, la cavalerie n'étaient point libres de leurs mouvements. Les fantassins suisses, armés de leurs lances de 18 pieds, avaient beau jeu contre des adversaires ainsi embarrassés. Dans le but de faire perdre à l'ennemi l'avantage du terrain, Charles ordonna un mouvement en arrière, qui jeta la crainte parmi les siens. L'arrivée inattendue des contingents d'Uri, d'Unterwald et de Lucerne changea cette crainte en panique ; tous les efforts du duc ne suffirent pas à arrêter une effroyable déroute. La perte fut cependant peu considérable : au dire de Comines, sept hommes d'armes seulement auraient péri. Mais le prestige avait disparu : Charles de Bourgogne n'était plus Charles l'invincible; il avait été battu; il avait fui. Son épée, sa tente, ses diamants, son sceau ducal,
son collier de la Toison d'or, les ornements de sa chapelle, étaient restés entre les mains des Suisses, et les rustres s'en étaient fait autant de jouets.
Le duc, retiré à Lausanne, n'eut plus qu'une pensée, la \ geance. Il appela des soldats de tous côtés pour se former une armée nouvelle, 4000 Italiens, 3Ù00 Anglais, des Savoyards, des Francs-Comtois, des Bourguignons, des Flamands, en tout 36 000 hommes. Il partit de Lausanne, le 27 mai, en disant : <r Je déjeunerai à Morat, je dînerai à Fribourg, je souperai à Berne. » Le 22 juin, il était encore devant Morat qui avait repoussé dix assants en dix jours. Pendant ce temps les cantons préparaient leurs forces et les secours étrangers arrivaient. Le roi de France n'envoyait pas de soldats, quoiqu'il en promit, il envoyait au moins de l'argent ; des troupes arrivaient de l'Alsace, de l'Allemagne malgré l'empereur; et le jeune duc de Lorraine, René de Vaudemont, dépouillé par le duc de Bourgogne, venait donner aux Suisses la seule chose qui leur manquait : un peu de cavalerie et quelques armures de fer.
L'armée suisse partit de Berne le 21 juin 1V76: Charles le Téméraire, bien qu'averti, ne prit aucune précaution. Son artillerie, sa cavalerie étaient placées de manière à ne pouvoir agir. Les Suisses touchaient déjà ses retranchements, qu'il se refusait encore à croire qu'on osât l'attaquer. Ils l'attaquèrent cependant avec leur impétuosité habituelle, s'emparèrent de ses batteries, serrèrent les Bourguignons entre leur corps d'armée, leur arrière-garde, la garnison de Morat et le lac, et firent une effroyable boucherie de huit ou dix mille hommes, sans compter ceux qui se noyèrent.
Bataille de Xaucy (1-177). Mort du duc de Bourgogne. — Le grand- duc de Bourgogne, vaincu et fugitif, convoqua les États de Franche -Comté, de Bourgogne et de Flandre ; ce fut pour recevoir partout des refus humiliants, pour entendre des paroles amères et insultantes. Cependant tous ses ennemis profitaient de son désastre, et il allait avoir à tenir téte à la fois aux Suisses, à Louis XI, à René de Vaudemont. Cette dernière attaque, venue du plus faible de ses adversaires, lui fut la plus sensible. La Lorraine, d'ailleurs, c'était le lien de toutes ses provinces, le centre naturel de l'empire bourguignon ; il avait, disait-on, désigné Nancy comme la capitale de son futur royaume. Il se hâta d'accourir pour sauver la place, et arriva sous ses murs le 22 octobre. Il était trop tard : la ville était prise depuis trois jours. Mais elle n'a-
vait ni garnison ni vivres, et, en la tenant étroitement bloquée, Charles espérait y rentrer bientôt.
Porte du palais ducal de Nancy
Ses ennemis déployèrent autant d'activité qu'il montrait lui-
i. C'est la grande porterie des palais des ducs de Lorraine. René, enrecon-
môme d'obstination. Louis XI, René soldaient des mercenaires allemands et suisses, et le duc de Lorraine arriva avec 20 000 hommes en vue de Nancy, le 4 janvier 1477. Le Téméraire n'avait pas 4000 soldats. Néanmoins, nulle remontrance ne put le déterminer à lâcher prise, a S'il le faut, disait-il, je combattrai seul. » Le dimanche 5 janvier il se porta au-devant de l'ennemi, par une grosse neige, et s'attendant à périr plutôt qu'à vaincre. En quelques moments la petite armée bourguignonne fut dispersée, prise ou égorgée. Le duc lui-même fut tué par un ennemi inconnu. Le lendemain, un de ses pages reconnut son cadavre mutilé.
Le 7 janvier, Louis XI tenait déjà l'importante nouvelle : « Dès que le roy eut reçu ces lettres dont j'ay parlé, il envoya à la ville de Tours quérir tous les capitaines et plusieurs grands personnages, et leur montra les lettres. Tous en firent signe de grande joye ; et sembloit à ceux qui regardoieat les choses de bien près qu'il y en avoit assez qui s'y efforçoient, et nonobstant leurs gestes, ils eussent mieux aimé que le fait dudit duc fust allé autrement. La cause en pourroit estre parce que paravant le roy estoit fort craintif, et ils se doutoient.que, s'il se trouvoit tant délivré d'ennemis, qu'il ne voulsist muer plusieurs choses, et par espécial estât et offices; car il y en avoit beaucoup en la compagnie, lesquels, en la question du Bien public et autres du duc de Guyenne, son frère, s'estoient trouvés contre luy. Après avoir un peu parlé aux dessusdits, il ouït la messe : et puis il fit mettre la table en sa chambre, et les fis tous disner avec luy; et y estoit son chancelier, et aucunes gens de conseil, et en disnant parla toujours de ces matières. Et sçais bien que moy et austres prismes gardes comme disneroient et de quel appétit ceux qui estoient en cette table; mais à la vérité (je ne scay si c'étoit de joie ou de tristesse) un seul par semblant ne mangea la moitié de son saoul. » (Gomines, V, x.)
Abaissement des grands. — Dès que Louis avait vu le Téméraire se heurter contre les Allemagnes, comme on disait alors, il avait compris qu'il n'avait qu'à le laisser faire, et que le duc s'y briserait ou embarrasserait de telle sorte qu'il n'aurait plus rien à en craindre. Il lui avait donc été loisible, pen-
naissance du secours que les Suisses lui avaient prêté, eut toujours dans son palais un ours, image vivante des armes et du nom de Berne. Ses successeurs suivirent cet usage. La niche de l'ours était placée près de la petite porte.
dant ce répit, de régler ses comptes avec ceux qui s'étaient tant de fois tourné» contre lui.
ltuine de la maison d'Alençon (14:1? «A). — En 1458, le duc d'Alençon, accusé d'avoir traité avec les Anglais, avait été condamné à mort. Charles VII commua sa peine en une détention perpétuelle. A son avènement, Louis XI, pressé de défaire ce qu'avait fait son père, lui ouvrit les portes de sa prison. Alençon profita de la liberté qui lui était rendue pour assassiner ceux qui avaient déposé contre lui; il fabriqua de la fausse monnaie, entra dans la ligue du Bien public et dans tous les complots formés contre le roi ; il offrit même au duc de Bourgogne de lui vendre son duché d'Alençon et le comté du Perche. En 1473, Louis XI le fit arrêter et le livra au parlement, en prenant la précaution de distribuer d'avance ses biens à ses juges. L'arrêt fut prononcé l'année suivante : le duc, âgé de 66 ans, fut condamné à la peine capitale pour la seconde fois. Il eut grâce de la vie, mais il fut retenu en prison jusqu'à sa mort, survenue deux ans après.
Il laissait un fils, René, auquel le roi payait fort irrégulièrement une modique pension. René s'en contentait, d'abord parce qu'il avait grand'peur du roi; ensuite parce qu'il était content de tout, pourvu qu'on lui laissât ses plaisirs et ses chasses. Mais ceux à qui avaient été distribués les biens de son père, craignaient toujours de sa part quelque dangereuse réclamation. Ils imaginèrent de lui écrire des lettrés anonymes; première lettre : le roi va le faire moine. René est fort effrayé, ne se sentant aucune vocation ; seconde lettre : le roi va l'emprisonner et le faire juger, c'est-à-dire condamner; troisième lettre : le roi a chargé ses agents de le tuer.... Le comte, aux abois, ne trouve qu'une ressource, c'est de demander asile au duc de Bretagne, au roi d'Angleterre. Aussitôt avis est donné à Louis XI que le comte du Perche se prépare à fuir chez les ennemis du royaume. Passer en Angleterre ou en Bretagne, c'était, aux yeux de Louis XI, un crime irrémissible. Il fait arrêter le coupable et l'enferme dans une cage de fer d'un pied et demi de long. On lui donnait à manger avec une fourche à travers les barreaux (1481). On le tient là douze semaines. Mais on manquait de preuve écrite. Un des hommes placés près de lui, et qui lui avait inspiré confiance, l'éveille brusquement une nuit et lui dit : « Par le corps Dieu, vous êtes un homme mort, si vous n'y prenez garde !» Et il lui conte que son frère a entendu dire à bonne source qu'on allait le faire mourir, et
profiter pour cela de l'absence du roi. Le prisonnier, éperdu, supplie l'homme de lui fournir les moyens- de fuir. Il le promet; mais avant tout il faut écrire au duc de Bretagne, lui demander asile. Et il donne au captif ce qu'il faut pour ce message. Le comte écrit, et ses ennemis tiennent la pièce qui leur manquait. L'accusé fut condamné à demander pardon au roi et à tenir prison perpétuelle *.
Ruine de la maison d'Armagnac fl £93). — Il y avait des griefs bien autrement sérieux à alléguer contre le comte d'Armagnac, contre cet horrible Jean V, qui avait épousé sa propre sœur Isabelle, forcé son chapelain à bénir ce mariage incestueux, menaçant de le j cter à la rivière s'il faisait quelque difficulté , et qui tirait sa dague contre quiconque lui adressait une remontrance . Traduit au parlement pour inceste, pour meurtre, pour faux, il avait été condamné, sous Charles VII, mais s'était enfui ; et un des premiers actes de Louis XI, à son avènement, avait été de lui restituer ses domaines, avec complète absolution pour tous ses crimes. Cet homme effroyable eut la reconnaissance qu'il fallait attendre de lui : il fut constamment parmi les ennemis du roi, allié du duc de Bourgogne, du duc de Guyenne, du roi d'Angleterre. Louis XI profita, pour le punir, du premier moment de tranquillité qu'il put trouver, en 1473,etil chargea de cette punition un homme sur lequel il pouvait compter, le cardinal d'Alby. Le terrible prélat vint avec une armée assiéger Lectoure. Lectoure se défendait; on fit au comte des propositions d'accommodement, et, pendant qu'on négociait, au moment où la capitulation allait être signée, le cardinal s'empara d'une porte de la ville, de la ville elle-même. Jean d'Armagnac fut poignardé sous les yeux de sa femme. Les soldats se répandirent dans les maisons, pillèrent tout, égorgèrent tout, puis mirent le feu aux maisons. De la population de Lectoure il survécut trois hommes et quatre femmes. La femme du comte était grosse ; on l'empoisonna.
Ruine de la maison de Xeinours (14??). — Il y avait dans cette maison d'Armagnac une branche cadette, celle de Nemours. En 1477, Jacques d'Armagnac, duc de Nemours et comte de La Marche, arrêté, emprisonné, mis en jugement, se voyant condamné, écrivait à Louis XI la lettre suivante : « Mon très-redouté et souverain seigneur, tant et si humblement que je puis, je me recommande à votre grâce et mi-
i. Michelet, t. VI, p. 479 et suiv., d'après le Procès Jfr. aux Archives.
séricorde. J'ai tant méfait envers vous et envers Dieu, que je vqis bien que je suis perdu si votre grâce et miséricorde ne s'étend sur moi, laquelle, tant et si humblement et en grande amertume et contrition de cœur, je vous requiers et supplie me libéralement donner, en l'honneur de la benoîte passion de Notre-Seigneur Jésus- Christ, des mérites de la benoîte Vierge Marie, et des grandes grâces qu'elles vous a faites. Si ce seul prix a racheté tout le monde, je vous le présente pour la délivrance de moi, pauvre pécheur, et pour mon entière absolution et grâce. Sire, par les grandes grâces qui vous sont faites, faites-moi grâce et à mes pauvres enfants. Ne souffrez pas que, pour mes péchés, je meure en honte et en confusion, et qu'ils vivent en déshonneur, allant quérir leur pain. Si vous avez eu amour pour ma femme, votre cousine, qu'il vous plaise avoir pitié de son pauvre malheureux mari et de ses orphelins. Sire, ne souffrez pas qu'autres que votre miséricorde, clémence et pitié soient juges de ma cause ni qu'autres que vous en aient connaissance. Sire, en l'honneur de la benoite passion de mon Rédempteur, tant et si humblement que je puis, je vous requiers pardon, grâce et miséricorde. Je vous servirai bien et si loyalement que vous reconnaîtrez que je suis vrai repentant, et qu'à force de bien faire, je veux amender mes défauts. Pour Dieu, Sire, ayez pitié de moi et de mes pauvres enfants. Étendez sur eux votre miséricorde, et à toujours ne cesseront de vous servir et de prier Dieu pour vous, auquel je supplie que, par sa grâce, il vous donne très-bonne vie et longue, avec accomplissement de tous vos bons désirs. — Écrit en la cage de la Bastille, le dernier de janvier 1477. — Votre rès-humble et très- obéissant serviteur et sujet, le pauvre Jacques. »
Cette lettre est fort touchante, et on plaint l'homme dont le cœur est resté fermé à de si déchirantes supplications; seulement il faut dire aussi que le repentir et la prière ne détruisent pas la culpabilité du condamné.
Les Nemours n'étaient rien que par Louis XI. C'était lui qui, dans ce fol engouement dont il se prenait pour quelques personnes, avait donné à Jacques d'Armagnac, sous le nom de duché de Nemours, des biens immenses dans les diocèses de Meaux, de Châlons, de Langres, de Sens, etc. On avait vu le roi forcer des juges à faire gagner au duc de Nemours un fort mauvais procès. Arrive la ligue du Bien public, et Nemours passe aux ennemis du roi. Au traité de Conflans,le duc revient
à Louis XI, lui jure fidélité sur les reliques de la Sainte-Chapelle, reçoit de lui le gouvernement de Paris et de l'Ile-de- France, et, moins d'un an après, il figure encore parmi ses ennemis. Toutefois, en 1470, voyant mettre en jugement son cousin d'Armagnac, il a peur pour lui-même, il fait une nouvelle soumission, un nouveau serment, le plus solennel qu'il puisse trouver. Vaine promesse! En 1475, au plus fort des embarras de Louis XI, le duc se cantonne dans ses places pour voir venir les événements, et, en attendant, refuse tout secours au roi, et se' tient prêt à mettre la main sur le Languedoc. Débarrassé des Anglais, Louis XI fit assiéger et prendre Nemours dans son château de Cariât, et le fit transporter à la Bastille, enchaîner, mettre dans une cage de fer. Il ordonna qu'on ne le fit sortir de là que pour le torturer, et qu'on le torturât bien étroit, qu'on le fit parler clair. 11 apprend qu'on a usé de quelques ménagements envers le prisonnier. Aussitôt il écrit : « M. de Saint-Pierre, je ne suis pas content de ce que vous ne m'avez averty qu'on luy a osté les fers des jambes et qu'on le fait aller en autre chambre pour besogner avec lui.... Gardez bien qu'il ne bouge plus de sa cage, et qu'on ne le mette jamais dehors, si ce n'est pour le gehenner, et qu'on le géhenne en sa chambre ; et vous prie que si jamais vous avez voulenté de me faire service, vous me le faites bien parler. » Des juges auxquels le roi, suivant son usage, avait distribué par avance, les biens de l'accusé, recueillaient les aveux et instruisaient le procès.^Ûuand il vit que la condamnation était infaillible^ alors, pour obtenir un jugement plus solennel, il porta la cause au parlement. Nemours avouait tout et adressait au roi la lettre suppliante que nous avons citée. Cette lettre, que Louis XI se contenta de joindre aux pièces du procès, fit plus d'impression sur quelques-uns des juges. Trois membres du parlement votèrent en faveur de l'accusé. Louis les suspendit de leur office. Le parlement écrivit au roi pour réclamer contre cette violence faite à la conscience des juges. Le roi répondit avec colère : « Je pensois, vu que vous êtes sujets de la couronne de France et lui devez votre loyauté, que vous ne voulussiez pas approuver qu'on fît si bon marché de ma peau. D'après ce que je vois par vos lettres, je connois clairement qu'il y en a encore parmi vous qui volontiers seroient machineurs contre ma personne; et, afin d'eux garantir de la punition , ils veulent abolir l'horrible peine qui y est. Par quoi sera bon que je mette remède à deux choses : la première,
expurger la cour de telles gens; la seconde, faire tenir le salut que jà une fois j'en ai fait, afin que nul dorénavant ne puisse alléger les peines pour crimes de lèse-majesté. » La condamnation fut prononcée et le duc décapité aux halles. L'histoire de ses enfants placés sous l'échafaud pour être arrosés du sang de leur père est une invention des modernes; les contemporains, même les plus hostiles, n'en parlent pas.
Soumission de la féodalité du midi, et acquisition . dn Roussillon — Un frère de Jean V d'Armagnac
et un membre de la puissante maison d'Albret, coupables aussi de complot, furent, le premier emprisonné, le second décapité. Ces exécutions enseignèrent aux seigneurs, si souvent rebelles du midi, le respect de la loi et du roi. Le roi d'Aragon lui avait engagé pour 200 000 écus le Roussillon, et y fomentait la révolte, espérant recouvrer la province et garder l'argent. Louis envoya une bonne armée prendre Perpignan, après un siège mémorable, et ferma cette porte de la < France (1474). '
lu Ruine de la maison de Saint-Pol (1495). — Il y en avait un autre à punir au nord, un hommequi, comme Jacques ^^/de Nemours, n'était rien que par Louis XI, à qui Louis XI avait donné de l'argent, des domaines, la capitainerie de Rouen, le gouvernement de la Normandie, et, avec le titre de connétable, la défense du royaume, l'épée de la France. Cet homme, le comte de Saint-Pol, qui tenait à la fois des fiefs français et flamands, avait résolu de se créer, entre l'Angleterre, la France et la Bourgogne, une souveraineté indépendante. Il y avait travaillé depuis dix ans, employant pour réussir un seul moyen, tromper tour à tour les Anglais, les Français, Tes Bourguignons, tromper Louis XI surtout, qui, en dépit de toute sa finesse, s'y était laissé prendre. Aussi Louis XI fut-il le plus implacable dans son ressentiment, lorsque arriva ce que Saint- Pol n'avait point prévu, que le roi de France, le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne échangèrent les lettres qu'il leur avait écrites, et où ils virent qu'ils avaient été tous les trois dupés par lui. A l'approche des troupes françaises, le connétable crut que, malgré tout, il lui resterait un asile auprès de son ami d'enfance, le duc de Bourgogne, et il s'enfuit à Mons. Le roi lui écrivait de revenir sans crainte. « J'ai de grandes difficultés, lui disait-il, j'aurais bon besoin d'une tête comme la vôtre;» et il ajoutait devant ceux qui étaient
présents, de peur qu'on ne s'y trompât : a Ce n'est que la tête
Le Castillet, à Perpignan.
que je demande ç le corps peut rester où il est. » Sainl-Pol
n'avait garde de venir ; il se croyait en sûreté là où il était, et il se trompait. Le duc de Bourgogne et le roi venaient de faire un échange. Louis XI abandonnait au Téméraire le duc René de Lorraine, et le prince bourguignon livrait le connétable, qui fut transféré à la Bastille, interrogé sur des choses qu'il ne pouvait nier, puisqu'il les avait écrites, et décapité en place de Grève, avec une excessive promptitude, par ordre des gens du roi dont quelques-uns craignaient peut-être de se voir compromis par les révélations qu'il proposait de faire pour obtenir sa grâce. Le roi manifesta maintes fois le regret qu'on ne l'eût pas, lui aussi, torturé bien étroit pour le faire parler clair.
Extension de la puissance royale. — Telles sont les principales exécutions ordonnées par Louis XI. Oublions les moyens employés, oublions la barbare procédure du quinzième siècle ; et, à l'exception peut-être d'une seule, celle du comte • du Perche, quelle est celle de ces condamnations capitales qui ne serait pas prononcée aujourd'hui? L'existence de la France était attachée à la réalisation de deux choses : i'unité de territoire , l'unité du gouvernement. Cette double unité , confusément sentie, est le but de tous les actes de Louis XI. Ressaisir les fiefs et les pouvoirs des seigneurs pour les rattacher à la couronne , fonder le gouvernement royal en abaissant l'aristocratie, c'est l'entreprise de tout son règne. Il la poursuit ou la prépare par tous les moyens , s' attaquant tour a tour à toutes les grandes familles, tantôt pour se les attacher, tantôt pour les ruiner : aux maisons d'Alençon, d'Armagnac, de Nemours, de Saint-Pol et d'Albret par des exécutions rigoureuses ou sanglantes; à la maison de Bourbon, en menaçant d'un procès e vieux duc Jean, et en faisant entrer dans sa famille le frère et Théritier de ce prince, Pierre de Beaujeu; à la maison d'Orléans, en donnant pour épouse au duc Louis sa seconde fille, Jeanne; à la maison d'Anjou, en arrachant au vieux René, et à son neveu Charles un testament qui le constitue , lui Louis XI, héritier du Maine, de l'Anjou et de la Provence ; à la maison de Bretagne, le dernier et plus vivace des grands fiefs, en s'en rapprochant autant que possible par Angers , par le Mans, par Alençon, en appelant à lui tous les Bretons qui veulent accepter ses offres et qui pourront le servir un jour : Pierre de Rohan qu'il fait maréchal de France, Gui de Laval, qu'il fait gouverneur de Melun , Pierre de Laval , qu'il fait archevêque de Reims. Toutes ces mesures amenèrent la des-
traction ou rabaissement de cette aristocratie princière si redoutable naguère à la royauté , et qui a cessé pour jamais de l'être, du jour où est tombé son dernier appui', le chef redouté de la maison de Bourgogne.
, Affaires de la succession de Boar^o^ne; la maison d'Autriche aux Pays-Bas. — La mort de Charles le Téméraire avait ouvert une question de la plus haute gravité pour la France. Le Téméraire ne laissant qu'une fille , qu'allaient devenir les possessions bourguignonnes ? Louis XI songea d'abord à tout acquérir par un mariage , mais bien d'autres yy songeaient comme lui.
Il se présenta pour Marie de Bourgogne cinq maris à la fois : d'abord deux Anglais, le duc de Glarence et lord Hivers, frère et beau-frère d'Edouard IV : puis deux Allemands , le duc de Gueldre, Adolphe, celui qui était retenu en prison pour crime de parricide, et l'archiduc d'Autriche, Maximilien, fils de l'empereur Frédéric III ; enfin un Français , le dauphin Charles , qui fut depuis Charles VIII.
Les prétendants anglais furent bien vite écartés ; lés Flamands ne pouvaient vouloir d'un pareil mariage, qui eût livré à l'Angleterre leur intérêt le plus cher, leur industrie. Le mariage français n'était pas plus possible : il aurait fallu unir un enfant de huit ans à une princesse qui en avait vingt; d'ailleurs les Flamands n'auraient jamais voulu d'un comte qui eût été en même temps roi de France , c'est-à-dire beaucoup trop puissant pour eux. Louis XI le comprit , et chercha d'avance à se nantir. Pour la Picardie, il mit en avant le droit de retour à la couronne stipulé dans le traité d'Arras; en Artois, il s'arma du droit de confiscation comme châtiment des méfaits du duc de Bourgogne envers lui ; en Bourgogne ce fut le droit de garde-noble qu'il allégua : il voulait garder ces provinces pour sa bonne parente et filleule , Mademoiselle de Bourgogne, qu'il se proposait, disait-il encore, quoiqu'il y eût certainement renoncé, de donner en mariage au dauphin, son fils, prenant et confisquant sur tous ces-motifs, et s'arrangeant pour bien garder ce qu'il prenait. Ainsi il déclarait Notre-Dame comtesse de Bourgogne, puis recevait d'elle cette ville comme son vassal, lui faisait hommage, et lui jurait de la bien défendre ; il comblait de privilèges la ville d'Arras , importante barrière du royaume, et, après avoir repris les provinces françaises, entrait dans les provinces impériales et flamandes, en Franche-Comté , en Hainaut , en Brabant.
Pour ne pas être gêné dans ces conquêtes, Louis XI avait eu soin de susciter des troubles en Flandre.
Les Flamands , fort maltraités par Charles le Téméraire , avaient vu dans sa mort une véritable délivrance. Le duc ne laissait .après lui qu'une fille de vingt ans, heureuse circonstance pour les flamands; ils allaient marier cette jeune princesse à leur gré, et tout d'abord ils lui firent promettre qu'elle ne gouvernerait que par le conseil des États de Flandre. Elle promit ; mais, en même temps, elle écrivait à son parrain, Louis XI , que ses deux seuls conseillers seraient deux Bourguignons , deux serviteurs de son père , le chancelier Hugonet et le sire d'Humbercourt. Louis fit alors une méchante action. Cette lettre, il la montra à des députés de Gand, et le peuple, furieux contre les deux conseillers, exigea, obtint leur mort. La jeune comtesse ne pardonna pas à Louis XI l'humiliation qu'il lui avait fait subir, et, en dépit du roi de France, en dépit de ses propres sujets qui voulaient lui faire épouser le brigand qu'ils avaient tiré de prison, Adolphe de Gueldre, elle se donna, elle et son riche héritage, à Maximilien d'Autriche, un des nombreux princes auxquels son père avait promis sa main. Le mariage fut arrêté le 27 avril 1477. Le barbier de Louis XI, Olivier le Diable, envoyé à Gand, en fastueuse ambassade, sous le titre *de comte de Meulan, pour faire opposition, n'avait rien pu empêcher.
Dans les temps tout à fait modernes, les mariages princiers sont de simples événements de famille auxquels l'histoire n'a point le plus souvent à s'arrêter, parce que la plupart n'exercent aucune influence sur les destinées des nations. Il n'en était pas ainsi à la fin du moyen âge, alors que l'épousée apportait en dot une ville, une province, un peuple que les États se faisaient et se défaisaient sans autre raison que celle des unions de leurs maîtres. Parmi ces mariages de princes que l'histoire doit signaler, à cause de la grandeur de leurs conséquences, figure au premier rang celui de Maximilien d'Autriche et de Marie de Bourgogne. Leur fils, Philippe le Beau, épousera l'héritière de la Castille et de l'Aragon : les possessions castillanes, aragonaises, bourguignonnes, autrichiennes, se trouveront réunies dans une seule main, et nous aurons la monstrueuse puissance de Charles-Quint, la lutte de la France, la lutte de l'Europe contre la maison d'Autriche.
Uataille de tiuinegate (1479). — Cette lutte, à son origine, sous Louis XI, n'avait pas la gravité qu'elle acquit
plus tard. A l'aide d'une subtile distinction qu'il établissait entre prendre et occuper, Louis XI entrait dans le Hainaut, prenait ou occupait Cambrai, Bouchain, le Quesnoy, Avesnes, Thérouanne. A l'assaut du Quesnoy, il vit le jeune Raoul de Lannoi se faire jour au plus épais de l'ennemi. Il avait du courage, quoi qu'on en ait dit, et l'aimait dans les autres. Il fit venir Lannoi, lui passa au cou une chaîne d'or de 500 écus, en lui disant : « Par la Pâque-Dieu, mon ami, vous êtes trop furieux, en un combat. Il vous faut enchaîner, car je ne vous veux point perdre, désirant me servir de vous plus d'une fois. »
Cependant, à la fin, les Flamands s'irritèrent de ses empiétements et se décidèrent à aller prendre cette dernière ville. Le général de Louis XI, Crèvecœur, venait au secours de Thérouanne, lorsque, descendant une colline, il rencontra Maximilien qui arrivait avec beaucoup de milices flamandes, 27 000 hommes, dont 850 lances. Crèvecœur avait moitié moins d'infanterie et le double de gens d'armes. Avec cette masse de cavalerie, il culbuta, poursuivit les hommes d'armes de Maximilien, mais il oublia sa propre infanterie sur le champ de bataille. Nos francs archers, laissés à découvert, furent fort maltraités. La garnison française de Thérouanne sortit pour prendre l'ennemi à dos ; malheureusement elle rencontra le camp sur la route et s'arrêta à piller. Quand Crèvecœur revint de la poursuite, il trouva que tout était perdu et qu'il ne restait qu'à fuir.
Au reste, Maximilien n'avait gagné rien de plus que l'honneur de garder le camp. Il ne put pas même reprendre Thérouanne, et repassa en Flandre où mille embarras l'attendaient : à Gand, révolte et bataille pour une surtaxe de quelques liards sur la petite bière; dans la Gueldre, soulèvement de la province qui voulait recouvrer son indépendance et avoir pour souverain le descendant de ses anciens ducs ; en Hollande, factions acharnées des hameçons et des morues. . Maximilien épuisait ses dernières ressources pour sortir de toutes ces difficultés, mettait en gage les joyaux de sa femme, et tombait malade de désespoir.
Traité «TA iras (1482). Le roi recueille la moitié de l'héritage du duc de Bourgogne. — Ces dernière années furent, au contraire très-fructueuses pour le roi de France. Les bonnes nouvelles, les héritages lui arrivaient coup sur coup: H80, mort du roi René; 1481, mort de son neveu
Charles, et voilà, en vertu de leur testament, le Maine, l'Anjou, la Provence dévolus à Louis XI. Le 27 mars 1482, mort de Marie de Bourgogne. Grièvement blessée à la cuisse d'une chute de cheval, elle aima mieux mourir que d'appeler les médecins. Elle avait deux enfants, Philippe et Marguerite ; mais les Flamands nommèrent un conseil de tutelle et ne laissèrent pas à Maximilien l'ombre même d'autorité. Celui-ci, en sa qualité de prince allemand, ne comprenait absolument rien à de pareilles libertés, et il essaya de faire comme on faisait en Autriche, de saisir et pendre quelques bourgeois récalcitrants. Il acheva ainsi de ruiner son crédit. Les Flamands se tournèrent du côté du roi de France et lui offrirent pour son jeune dauphin leur petite princesse Marguerite, qui lui apporterait en dot les provinces françaises de la succession de Bourgogne. Louis XI ne comptait que sur les villes de Picardie et le duché de Bourgogne : les Flamands y ajoutaient libéralement ce qui n'était pas à eux, le comté de Bourgogne, le comté d'Artois ; sur de pareilles bases, le traité d'Arras fut aisément conclu (23 décembre 1482).
Ce roi dè France, qui faisait parler de lui partout, et qui partout négociait, intriguait, qui ordonnait dans son royaume « de bien âpres punitions, » comme dit Comines, qui faisait acheter à grands frais des lions en Afrique, des mules en Sicile, des rennes en Suède, des chevaux en Angleterre, des chiens en Espagne, comme s'il était encore un chasseur infatigable, les envoyés de Flandre l'allèrent chercher au fond de son château du Plessis-les-Tours ; non pas un château, mais une forteresse, une prison : grilles de fer, portes de fer, et des ponts, des tours, des soldats. Quand ils ont traversé ponts-levis et bastions, ils se trouvent, le soir, dans une petite chambre mal éclairée, et, en un coin de cette chambre, ils aperçoivent un homme presque entièrement caché dans une riche fourrure : c'était Louis XI ; Louis XI, frappé de paralysie depuis deux ans, se sentant mourir, et remplissant encore l'Europe de son activité, redoublant de défiance et de dureté à mesure qu'il s'affaiblissait, se rattachant de toute sa force à la vie et au pouvoir. Il dit aux envoyés, en parlant avec difficulté, qu'il était fâché de ne pouvoir se lever ni se découvrir ; puis il fit apporter l'Évangile sur lequel il devait jurer. Si je jure de la main gauche, dit-il, vous m'excuserez; j'ai la droite un peu faible. Elle était déjà comme morte. Toutefois, réfléchissant qu'un traité juré de la main gauche pourrait bien un jour être
annulé sous ce prétexte, il fit un effort, et toucha l'Évangile du coude droit \
Acquisitions faites sons ce règne. — De la main gauche ou du coude droit, ce roi moribond recevait quatre belles provinces, Picardie, Artois, avec le comté de Boulogne, duché et comté de Bourgogne avec le Charolois et Auxerre. Un testament lui en avait donné trois autres, Anjou, Maine, Provence. Un procès lui avait valu le duché d'Alençon et le Perche ; la mort de son frère, la Guyenne ; son intervention dans les affaires d'Espagne, le Roussillon et la Cerdagne.
C'étaient onze provinces réunies au domaine de la couronne pendant un seul règne, sans compter le profit des exécutions de Saint-Pol, Nemours et Armagnac ; c'était un pas immense vers l'unité du territoire, et un coup décisif porté au pouvoir des grands. Ces grands n'avaient pas plus été épargnés dans leurs personnes que dans leurs domaines, et pas plus dans leurs droits que dans leurs personnes. L'aristocratie était vaincue, la royauté mise hors de page ; et, pour ne pas se créer de nouveaux embarras, le roi n'employait que de petites gens qu'il pouvait aisément replonger dans l'obscurité d'où il les avait tirés.
Affaires extérieures; relations avec l' Aragon et l'Angleterre. — Les graves et nombreuses occupations du roi à l'intérieur n'avaient pas complètement empêché son action au dehors. La France était en voie de reprendre en Europe ce premier rang qu'elle avait occupé tant de fois. Partout son alliance était recherchée : la Castille, Venise et l'Écosse s'en glorifiaient ; la Bohême et la Hongrie la sollicitaient, Louis XI s'était fait nommer bourgeois des cantoas suisses et leur premier allié. Six mille Suisses servaient dans ses armées; des Écossais formaient sa garde. Il était protecteur de Laurent de Médicis à Florence, qu'il soutint même contre le pape; de Galéas Sforza à Milan: protecteur du jeune roi de Navarre, du jeune duc de Savoie, du jeune duc de Gueldre. Il avait la sagesse de ne tirer de ces alliances que ce qu'elles donnaient d'utile et se refusait aux aventures dont elles pouvaient faire naitre la pensée. Les Génois lui offraient la seigneurie de leur ville. C'eût été une inutile et dangereuse possession au delà des Alpes. « Les Génois se donnent à moi, dit-il, et moi je les donne au diable. » Mais s'il ne voulait pas de conquêtes com-
promettantes, il voulait fortement celles qui étaient nécessaires. Le roi d'Aragon lui avait engagé la Cerdagne et le Roussilion en 1462, et souhaitait fort de les reprendre. Il y eut continuellement de ce côté des négociations et des hostilités. Enfin le roi frappa un coup sérieux en 1475; il s'empara de Perpignan, chassa de la province tous ceux qui étaient hostiles à la domination française, et prit toutes les mesures pour conserver ur-e de nos frontières naturelles.
L'Allemagne, sous Frédéric III, ne causait au roi de France aucune inquiétude. Il ne redoutait même plus l'Angleterre, puisqu'il n'avait pas craint de défaire, au traîté d'Arras, le mariage promis par le traité de Pecquigny, Edouard IV devait être, d'après la prévision de Louis XI, emporté promptement par un excès de table, et il le fut.
Derniers moments de fiouls XI (1483). — Mais le roi de France, à soixante ans, se mourait aussi, et faisait mille efforts pour se rattacher à la vie. 11 avait obtenu du roi de Naples qu'il lui envoyât « le bon saint homme François de Paule, devant lequel il se jeta à genoux afin qu'il lui plût allonger sa vie 4. > Le sultan Bajazet lui envoyait des reliques trouvées à Constantinople, et ne demandait, en échange, qu'une seule chose, que Louis XI lui gardât bien étroitement son frère Zizim, le duc de Guyenne de l'empire ottoman. Le roi avait fait venir de Reims la sainte ampoule, et se proposait, disaiton, de s'en faire oindre tout le corps. Les gens du peuple allaient plus loin et prétendaient que Louis faisait « de terribles et merveilleuses médecines, » que, pour rajeunir son corps et sa v^e, il buvait le sang des enfants. Les remèdes, les prières au ciel, la volonté de vivre furent inutiles. « Le tout n'y faisoit rien, dit Comines, et falloit qu'il passast par là où les autres sont passés. » Ceux qui l'entouraient et à qui il avait toujours recommandé de lui annoncer doucement l'approche du danger, lui dirent avec brusquerie qu'il fallait mourir. Alors enfin il se résigna, fit venir le dauphin son fils, lui donna d'excellents conseils, comme on en donne toujours à cette heure, et expira le 1k août 1483.
Nouveaux parlements, postes; faveurs à la bourgeoisie. — Louis avait accordé l'inamovibilité aux magistrats (1467), don étrange de la part d'un tel prince ; il étendit l'ac-
1. Comines, liv. VI, chap. xv. — On vient de retrouver une lettre de Louis XI. faisant donation â l'abbaye de Saint-Claude, afin d'obtenir, par 1 iutercession du saint, le bon et parfait état de son estomac.
tion du gouvernement sur les provinces éloignées par rétablissement des postes (1464), qui, pendant un siècle, ne servirent que pour les affaires du roi et celles du pape ; par l'érection des parlements de Grenoble, de Bordeaux et de Dijon; enfin par l'extension des appels en cour du roi des sentences qu'avaient rendues les justices seigneuriales. Pour s'attacher les nouvelles provinces et garder Taffection des anciennes, il leur conserva ou leur donna des États provinciaux. On voit sous son règne les trois ordres se réunir dans la Champagne, le Dauphiné, le Périgord, la Guyenne, la Normandie, le Languedoc, la Provence, et le roi prêter l'oreille à leurs doléances. Afin de gagner les bourgeois et de trouver dans leur dévouement un point d'appui contre les grands, il leur permit de racheter le droit qu'avaient les nobles de commander le guet, ce qui acheva de détruire l'influence féodale dans les villes; il autorisa souvent leurs assemblées , la libre élection de leurs magistrats, et attacha la noblesse à l'exercice de certaines charges municipales.
Encouragements an commerce , à l'Imprimerie, aux lettre*; Cominei. — Ce n'est pas que Louis XI préférât les libertés municipales aux privilèges aristocratiques. Il ne voulut ni des unes ni des autres ; s'il abattait les grands fiefs, s'il fit décapiter le comte de Saint-Pol et le duc de Nemours, les bourgeois, que l'aggravation des taxes souleva, furent cruelle-
I. Notre-Dame de Cléry, bourg presque à égale distance d'Orléans et de Beaugency, mais au sud de la Loire. Le mausolée de Louis XI était en bronze et fut brisé par les calvinistes. Louis XIII le fit réédifier en marbre blanc.
ment traités. Beaucoup périrent, pendus aux arbres le long des chemins, ou jetés à la rivière, cousus dans des sacs sur lesquels était écrit : a Laissez passer la justice du roi ! » Tout plia sous sa volonté souveraine ; et la royauté sortit de ses mains couverte de sang, mais crainte des nobles, à cause de sa force, et respectée du peuple parce qu'elle garantissait la paix publique, la sûreté des routes, et que déjà elle s'occupait du grand intérêt des sociétés modernes, le commerce et l'industrie. Un jour, il apprend quelque pillage fait par les troupes ;
Une route au quinzième siècle.
écrit aussitôt à Dammartin : « Je vous prie, qu'il ne se fasse pas le gast une autre fois, car vous êtes aussi bien officier de la couronne comme je suis, et si je suis roi vous êtes grand maître. »
a Ung bien avoit en lui nostre bon maistre, dit Gomines : il ne mettoit rien en trésor, il prenoit tout et despendoit tout. Il fict de grans édiffîces a la fortiffication et deffense des villes et places de son royaulme et plus que tous les aultres roys qui ont esté devant luy.»
Il améliora les chemins publics et convoqua près de lui les
plus habiles négociants pour aviser aux moyens de faire prospérer le commerce et l'industrie. 11 multiplia les foires et les marchés. 11 accorda des privilèges aux roturiers qui se livraient au commerce extérieur et le permit aux nobles et aux ecclésiastiques à condition qu'ils se servissent de bâtiments nationaux. Il appela à nos foires les marchands des Pays-Bas, en supprimant pour eux les droits d'aubaine et de naufrage ; et, par de semblables avantages, il attira à Lyon les négociants de la Savoie et des pays voisins qui ne connaissaient auparavant que le marché de Genève.
Des ouvriers de Venise, de Gênes et de Florence fondèrent à Tours les premières manufactures de soieries, et il encouragea une des plus anciennes industries de la France, celle des mines.
« Pour éviter , dit encore Gomines, la cautelle (les fourberies) et pillerie des chicaneurs, il eût voulu qu'en ce royaulme Ton usast d'une coutume, d'un poix et d'une mesure (unité de lois, de poids et de mesures), et que toutes les coustumes fussent mises en françois, en un beau livre. » Et ce grand travail n'eût pas été une simple compilation des coutumes, mais une œuvre de législation ; car il faisait étudier et réunir les lois des pays étrangers, notamment celles de Venise et de Florence, et il eût sans doute beaucoup emprunté à l'admirable régime civil des grandes républiques italiennes.
On doit tenir compte encore à ce prince, qui lui-même était lettré, de ses encouragements aux savants (fondation ou réorganisation des universités de Valence, de Bourges et de Besançon, de plusieurs écoles de droit et de médecine, etc.), et de la faveur avec laquelle il accueillit la récente découverte de Gutenberg, l'imprimerie. Villon, qui
.... sut le premier dans ces siècles grossiers , Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers,
vivait sous Louis XI. Gomines, son conseiller, est resté un de nos grands historiens*. Toutefois, il n'aimait pas plus le bruit
i. Comines naquit en 1445 au château de ce nom, près de Lille; il mourut en 1509. Il servit Louis XI depuis 1472 , entra au commencement du règne suivant dans le parti du duc d'Orléans, et fut huit mois renfermé à Loches, dans une cage de fer. « Plusieurs les ont maudites, dit-il, et moi aussi, qui en ai Uté, sous le roi d 'à-présent. » Charles VIII l'employa à diverses négociations. Louis XII le laissa dans la retraite. Il y rédigea ses Mémoires, ou on trouve un grand sens, mais une moralité politique bien peu difficile. « Tout entier à l'étude des effets et des causes, plein d'admiration pour l'intrigue qui réussit, Comines, dit M. Demogeot, triomphe quand il peut suivre trois
dans les écoles qu'ailleurs. Fatigué des disputes que soulevait encore la scolastique, il fit clouer les livres des nominaux dans les bibliothèques, et obligea les professeurs à jurer qu'ils n'enseigneraient plus cette doctrine. Cette singulière interdiction ne fut levée que sept ans après, en 1481.
Caractère de Louis XI. — Ce prince a contribué plus qu'aucun autre à fonder la monarchie française, et est, à de certains égards, le représentant de l'esprit nouveau en politique. Car, lorsqu'il ne donnait rien à la naissance et tout au mérite, iL préparait à l'intelligence le rôle qu'elle joue dans les gouvernements modernes; malheureusement l'intelligence consista trop souvent pour lui dans la ruse et la perfidie. Louis entreprit de faire prévaloir l'intérêt général sur les intérêts particuliers, mais il donna aux mesures de rigueur, que le bien de la France commandait, l'apparence d'une vengeance personnelle. Là où il s'agissait de l'unité territoriale du royaume, on aurait cru qu'il fallait seulement satisfaire la cupidité du roi ; là où il était question de l'unité du gouvernement, il semblait que la haineuse jalousie d'un despote fût seule en jeu. Il avait à détruire la société féodale, société surannée, quoique tenace encore, et qui devait céder la place ou périr, si elle s'obstinait à la garder. Elle s'obstina, elle combattit et périt; mais la bataille avait été conduite de telle façon que la pitié fut pour les vaincus, et qu'on oublia les droits du vainqueur : je veux dire l'obligation où était la royauté de donner enfin la paix et l'ordre au pays. Cette obligation, Louis XI l'a remplie ; mais en faisant trop souvent fléchir la règle morale, qui ne doit varier jamais. Aussi faut-il le juger avec une moralité plus élevée que celle dont use Philippe de Comines, lorsque ce grand écrivain apprécie les actes du prince qu'il avait servi : « Encore fait Dieu grand'gràce à un prince, dit-il, quand il sçait le bien et le mal, et par espécial quand le bien l'emporte, comme au roi notre maistre dessusdit 1 . » Un autre historien
ou quatre combinaisons politiques qui se trament en même temps; quand il tient sur ses doigts tous ces fus diplomatiques qui se déroulent, se croisent, se divisent, se rejoignent sans jamais s'embrouiller, il s'écrie avec joie : a Et se menoient tous ces marchés en un temps et en un coup.... » Comines a bien quelques scrupules à propos des machinations du roi « quant à la conscience ; » mais il se rassure bien vite en songeant qu'après tout « c'étoit un des plus sages hommes et des plus subtils qui aient régné en son temps. » (Histoire de la littérature française, p. 203-206.) Ajoutons que, comme Machiavel, il eût bien souhaité autre chose que ce qu'il voyait, ainsi que l'atteste l'estime qu il témoigne (IV, i; V, xix) pour le gouvernement anglais, i. Philippe de Comines, liv. VI, chap. xvi.
de Louis XI, Duclos, a dit : « Louis XI fut également célèbre par ses vices et par ses vertus, et, tout mis en balance, c'était un roi.'» La France lui doit beaucoup assurément, mais elle n'a pu l'absoudre d'avoir cru que tous les moyens étaient bons pour arriver à un but utile f.
l<a famille royale; Charles VIII $ Anne de Itcaujeu; Jeanne de, France. — Charles VIII, alors âgé de treize ans et deux mois, était le plus jeune des enfants du défunt roi. Petit de taille, la tête grosse, le cou très-court, la poitrine et les épaules larges et élevées, les cuisses et les jambes longues et grêles, tel est le portrait peu flatteur que les contemporains nous ont laissé de sa personne. Le moral a certains égards valait encore moins que le physique. Son père avait composé luimême ou fait écrire sous ses yeux, pour lui, un livre de politique, le Rosier des guerres; mais, peu affectionné à un enfant maladif et de pauvre intelligence, il le tint loin de la cour, à Amboise, et se consolait de ne le pouvoir faire étudier en assurant qu'après tout il en saurait toujours assez s'il pouvait comprendre ces mots : Qui nescit dissimulare nescit regnare. S'il les comprenait, on l'ignore ; mais il est très- douteux qu'il fût en état de les lire. Ce triste prince, c'était le roi de France, en possession de toute la plénitude de son autorité, car il était entré dans sa quatorzième année, et la loi fixait à treize ans révolus la majorité des rois.
1. Faits divers. — Création, en 1469, de l'ordre de Saint-Michel, 36 membres. Le 22 décembre 1463, Louis XI avait cédé à François Sforza, duc de Milan, la république de Gênes, pour la tenir en fief du royaume de France.
2. Ouvrages à consulter pour ce chapitre et le suivant : Mémoires de Comines; Panégyriaue du chevalier sans reproches (La Trémoille), par Bonchet; Chroniques des ducs de Bourgogne, par Molinet, continuateur de Chastelain ; Histoire de plusieurs choses mémorables advenues ès années 1480-1489, par Saligni, secrétaire du sire de Beaujeu ; Histoire d'Italie r 1490- 1534), par Guichardin; Histoire d Italie, par Zeller, dans la collection de V Histoire uniterselle.