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CHAPITRE XXXVI

Cette fiction légale n'abusait personne ; on savait bien que l'autorité, remise en apparence à un enfant, était tout entière entre les mains de sa sœur, Anne de France, qui avait épousé Pierre de Beaujeu, de la maison de Bourbon. Ce seigneur, cadet d'une grande famille, n'apportait pas un bien solide appui à une princesse de vingt-deux ans, qui n'avait pour elle ni le testament de son père, ni l'affection de son frère, ni les lois du royaume, ni les bénéfices de l'expérience, mais seulement l'avantage de réunir en sa personne beaucoup des qualités de Louis XL Louis, qui disait d'elle : « C'est la moins folle femme du monde, car de sage il n'y en a point, » lui avait confié la surveillance de l'éducation et de la santé du jeune roi.

Le troisième enfant de Louis XI, Jeanne de France, de trois ans plus jeune que sa sœur, était petite, maigre, noire, voûtée, si laide que son père ne pouvait souffrir de la voir, et que, lorsqu'elle avait à paraître devant lui, elle se tenait toujours cachée derrière sa gouvernante. Mariée, depuis 1476, à Louis d'Orléans, elle n'avait pas trouvé dans cette union, qui était simplement un gage de réconciliation politique, plus de bonheur que dans sa famille, et elle était destinée à traverser bien des épreuves encore.

Ii« duc d'Orléans et le duc de Bourbon. — Son mari, Louis d'Orléans, âgé de vingt et un ans, était fort occupé de galanterie, de fêtes et de tournois; on le voyait sauter des fossés de quinze pieds, ou, dans la cour du palais, dompter des chevaux fougueux. C'étaient là des occupations et des qualités toutes royales, à son avis. Alexandre n'avait-il pas ainsi commencé ? Jointes à son titre de premier prince du sang, elles devaient lui assurer la suprême direction de l'État. Pourtant, homme de plaisir plus que d'intrigue, il se fût contenté d'être tenu pour le modèle des chevaliers, sans ses deux jeunes cousins, les comtes d'Angoulême et de Dunois, qui le poussaient pour se pousser eux-mêmes au pouvoir. Le vieux duc de Bourbon avait, à la vérité, les mêmes prétentions ; mais ce duc, frère ainé du sire de Beaujeu, était retenu au lit huit mois de l'année par la goutte ; et d'ailleurs tout pouvait s'arranger par un partage. L'essentiel, c'était que l'aristocratie princière reprit le dessus, que le temps des rois fût passé, que le temps des princes et des grands fût revenu.

Réaction aristocratique. — Aussi princes et grands se mettent a l'œuvre sans délai. Le duc d'Orléans s'adjuge une pension de 24 000 livres, une compagnie de 100 lances, la lieu-

tenance générale dans l'île de France, la Picardie et la Champagne ; au comte de Dunois, une pension de 4000 ducats et le gouvernement du Dauphiné ; au comte d'Angoulême, une pension de 20000 livres et une compagnie d'ordonnance; au duc de Lorraine, une pension de 36000 livres, 100 lances et le duché de Bar, « en attendant que Ton examine ses droits sur l'héritage de Provence et d'Anjou ; » au duc de Bourbon, les titres de connétable et de lieutenant général pour tout le royaume, avec les traitements et avantages attachés à ces fonctions ; enfin on désarme le roi en renvoyant 6000 Suisses que Louis avait à sa solde.

La vengeance est satisfaite comme la cupidité. Une ordonnance frappe collectivement tous ceux que Louis XI a bien traités, en révoquant toutes les aliénations du domaine faites par lui. Puis on prend et on punit un à un ses « méchants conseillers : » Olivier le Diable et son digne acolyte Daniel, pendus etleurs biens confisqués au profit du duc d'Orléans; JeanDoyat, battu de verges, avec la langue percée et les oreilles coupées; le médecin Coictier, exilé, après restitution de 50000 écus.

Si les amis de Louis XI sont traités fort mal, ses anciens ennemis le sont fort bien : le comte du Perche est remis en liberté et prend le nom de duc d'Alençon ; Poncet de Rivière, un de ceux qui avaient le plus excité le Téméraire à Péronne, est fait maire de Bordeaux ; les biens du prince d'Orange lui sont restitués, et Philippe de Savoie, comte de Bresse, revient à la cour prendre rang avec les princes du sang. La réaction ne s'arrête pas là : ceux que Louis XI a fait supplicier, Jean d'Armagnac, incestueux et meurtrier, Jacques de Nemours, dix fois traître et parjure envers l'État, envers le roi, sont transformés en victimes innocentes ; le frère de l'un, les enfants de l'autre viennent réclamer justice, réhabilitation, restitution surtout.

Pour que la contre-révolution fût complète, pour que, de tout ce qu'avait fait Louis XI, le moins possible lui survécût, il fallait maintenant que le gouvernement passât tout entier entre les mains des princes. Mais cette aristocratie avait été si malmenée à l'époque précédente qu'elle avait perdu le courage des hautes prétentions. Cette question de souveraineté qu'elle aurait dû, dans son intérêt, trancher elle-même à son profit, elle la donna à résoudre aux états généraux convoqués à Tours pour le 4 janvier 1484. Orléans ne doutait pas qu'ils ne l'aidassent à supplanter sa belle-sœur, et Anne

comptait bien s'en servir pour brider toutes ces jeunes ambitions.

États généraux de 1484. — Ces états furent véritablement la première de nos assemblées nationales. Tous les bailliages de la langue d'oc et de la langue d'oil envoyèrent des députés ; chaque ordre nomma les siens, môme les paysans, qui furent alors appelés pour la première fois à exercer dans des assemblées primaires 1 des droits politiques, de sorte que les états de 1484 marquent Pavénement de la population rurale à la vie publique, comme ceux de 1302 y avaient appelé la population urbaine ; ou plutôt c'est à la findu quinzième siècle que s'opère la définitive union de la bourgeoisie et des paysans, la formation du tiers état. Dans le sein de l'assemblée, les députés, au lieu de se diviser et de voter par ordre, se partagèrent en six bureaux répondant à çix grandes régions territoriales, présage aussi de l'union future des ordres, qui s'opéra trois siècles plus tard. Enfin nulle assemblée, si ce n'est celle que dirigeait Marcel, ne revendiqua plus hautement le droit national.

Le 15 janvier, la séance royale eut lieu dans la grande salle de l'archevêché divisée en deux parquets. Au milieu du premier, de quatre pieds plus élevé que l'autre, était le trône sur ■ lequel siégeait le jeune roi; à sa droite était assis, à quelque distance, le connétable ; à sa gauche le chancelier ; entre eux et le trône se tenaient debout le comte de Dunois, le sire d'Albret, le comte de Foix et le prince d'Orange ; plus en arrière étaient assis deux cardinaux, six pairs ecclésiastiques et six princes du sang ou pairs laïques ; une vingtaine de seigneurs étaient debout derrière eux. En face, sur le parquet inférieur, étaient rangés, sur deux bancs demi-circulaires, les députés de la nation. Les évêques, barons etchevaliers prirentplace au premier, les autres députés au second. Le chancelier Guillaume de Rochefort prononça une longue et confuse harangue dans laquelle on voit cités pôle-môle Juvénal, Jules César, saint Jérôme, Py-

1. Les assemblées primaires étaient composées des habitants de toutes les paroisses. •< Les délégués de chaque paroisse dressaient le cahier de ses doléances et le portaient au chef-lieu du bailliage cantonal ; là, réunis aux délégués du chef-lieu, ils élisaient des personnes chargées de fondre en un seul cahier les doléances des paroisses et de les porter à la ville, siège dn bailliage supérieur, où de nouveaux délégués, élus de la même manière et réunis aux mandataires de la ville, rédigeaient, par une nouvelle compilation, le cahier provincial de Tordre plébéien, et nommaient ses représentants aux états généraux. Cette innovation, qui date de l'assemblée de 1484, fit désormais un seul corps politique de toutes les classes du tiers état » Aug. Thierry, Essai sur l'histoire du tiers état, p. 130.

thagore, Platon, Perse, Auguste, Boèce,Cicéron,Clotaire, saint Louis, Salomon, Salluste, Horace, David et Scipion l'Ancien. Ce que le chancelier voulait dire, à travers ce déluge d'érudition, peut ce réduire à ceci : exprimer le désir qu'avait le jeune roi de connaître ses sujets et d'être connu d'eux; annoncer l'économie qu'il s'était prescrite dans ses dépenses, les réformes qu'il avait commencées déjà et celles qu'il se proposait d'opérer encore ; l'intention qu'il avait de pourvoir, avec les revenus de son domaine à ses dépenses personnelles, et la nécessité où il était de recourir aux états pour les dépenses que requérait la sûreté du royaume. Qu'ils satisfassent à cette demande, et le roi, qu'il appelle un second Salomon, le père de la patrie, le fondateur de la paix, le roi, dont il les engage à admirer l'éclatante beauté, écoutera avec bonté leurs plaintes et leurs remontrances, le roi réprimera tous les abus, le roi préparera la félicité du royaume « en prenant pour guide, dans tous ses actes, la justice, et en lui donnant pour compagnes des vertus toutes belles et royales, la gravité, la majesté, la tempérance, la continence, la circonspection ; et n'y manqueront pas la constance, la vérité, la patience, la science, la pureté de la conscience et le sacré collège des autres vertus *. »

Le lendemain, les états formèrent leurs six bureaux ou nations de France, de Bourgogne, de Normandie, d'Aquitaine, de Languedoc, de Provence. Ils élurent pour président l'abbé de Saint-Denis, premier député de Paris, et se mirent à l'œuvre pour préparer leurs cahiers de remontrances. Dans les premiers jours de février, ce travail était achevé, et la discussion commençait.

Une grave question fut d'abord agitée, celle de la garde et de l'éducation du roi. Quelques députés avancèrent que l'assemblée nationale n'avait aucun droit de s'occuper de la tu- > telle ou de la régence ; que, par l'essence même du gouvernement monarchique, le pouvoir était dévolu à la famille royale ; que, si le roi était hors d'état de l'exercer lui-même, les princes du sang le remplaçaient de droit. Cette opinion

1. Ces revenus qui comprenaient le fermage des biens-fonds, les rentes et redevances, les droits de greffe et de douane, et la partie des aides et gabelles qui n'avait pas de destination spéciale, s'élevaient à plus d'un million (représentant aujourd'hui 31 millions de francs). Bailly, ouvr. cité, t. I , p. 205.

2. Journal des états généraux de France, tenus à Blois en 1484, par Masselin; traduit du latin par Bernier, avec les procès-verbaux du conseil de régence de Charles VIII, d'août 1485 à janvier 1488.

trouva un éloquent adversaire, Philippe Pot, seigneur de La Roche, député de la noblesse de Bourgogne, qui prononça, en cette occasion, un discours d'une singulière hardiesse. En voici la substance: « A qui donnez-vous la tutelle du jeune roi? A son plus proche parent ? Mais alors vous aurez à craindre qu'il ne se débarrasse de son pupille pour régner lui-même. Imaginerez-vous de donner au plus proche la régence du royaume et à celui qui vient immédiatement après la tutelle du roi ? D'abord ce n'est pas une garantie beaucoup plus solide que dans le cas précédent, et ensuite aucune loi du royaume n'autorise ni cette disposition ni ce partage. Direz-vous, comme le prétendent quelques-uns, que tous les princes du sang sont admis de droit à la participation du pouvoir? Les princes du sang sont innombrables si on les prend dans les deux descendances masculine et féminine ; ils sont bien nombreux encore si on se renferme seulement dans la ligne masculine ; comment tant de personnes s'entendront-elles? et si elles ne s'entendent pas, quel autre recours que la force des armes? Mais ce recours aux armes, c'est justement ce qu'il faut éviter. On ne l'évitera qu'en reconnaissant qu'il y a une autorité supérieure, souveraine, en qui réside le pouvoir et qui peut le déléguer. Cette autorité est celle du peuple ou des états généraux composés de ses élus.

« Comme l'histoire le raconte et comme je l'ai appris de mes pères, dans l'origine, le peuple souverain créa des rois par son suffrage, et il préféra particulièrement les hommes qui surpassaient les autres en vertu et en habileté. En effet, chaque peuple a élu un roi pour son utilité. Oui, les princes sont princes, non pour tirer un profit du peuple et s'enrichir à ses dépens, mais pour, oubliant leurs intérêts, l'enrichir et le conduire du bien au mieux. S'ils font quelquefois le contraire, certes ils sont tyrans et méchants pasteurs, qui, mangeant eux-mêmes leurs brebis, acquièrent les mœurs et le nom de loups, plutôt que les mœurs et le nom de pasteurs. Il importe donc extrêmement au peuple quelle loi, quel chef le dirige, car, si son roi est très-bon, le peuple est très-bon ; s'il est mauvais, il est dégradé et pauvre. N'avons-nous pas lu souvent que l'État est la république, la chose du peuple? Or, puisqu'il est sa chose, comment négligera-t-il ou ne soignera-lnl pas sa chose? Comment des flatteurs attribuent-ils la souveraineté au prince qui n'existe que parle peuple? Est-ce que chez les Romains chaque magistrat n'était pas nommé par élection ? Est-ce. qu'une loi

était promulguée avant que d'abord, rapportée au peuple, elle eût été approuvée de lui ? Dans beaucoup de pays encore, suivant l'ancienne coutume, on élit le roi1. »

Les états étaient donc, suivant l'orateur, les dépositaires de la suprême puissance ; rien ne devait se faire sans leur avis et leur consentement; et il rappelait que cette autorité s'était exercée déjà dans toute sa plénitude sous Philippe IV et ses fils, à l'avènement de Philippe de Valois, sous la régence de Charles V.

Cette discussion fut interrompue par une séance royale dans laquelle Jean de Rely, chanoine et député de Paris, adressa au prince une longue harangue qui donne une singulière idée de l'éloquence telle qu'on la comprenait au quinzième siècle, mipartie de latin et de français, tout hérissée de textes et de citations, après quoi il commença la lecture des cahiers de doléances. Il lut bravement pendant trois heures, au bout desquelles on s'aperçut que le jeune roi s'était profondément endormi. On ajourna le reste au surlendemain.

Organisation du nouveau gouvernement. — Dans l'intervalle des deux séances, les députés cherchèrent à se mettre enfin d'accord pour la nomination des membres du conseil, mais ils n'arrivèrent qu'à une décision insignifiante, remettant tout au roi, avec la seule recommandation de bien prendre l'avis de son conseil où entreraient 12 députés des états. En l'absence du roi, le duc d'Orléans devait présider ce conseil, et à son défaut le duc de Bourbon, puis le sire de Beaujeu.

La dame de Beaujeu n'était pas même nommée dans cet acte ; le duc d'Orléans, au contraire, demeurait le chef ostensible du gouvernement, et croyait l'être. Cependant, la dame de Beaujeu, qui avait accoutumé son frère à lui obéir et à la craindre, en lui faisant présider le conseil, en écartait le duc d'Orléans ; et, en le faisant présider par son mari, simple baron de Beaujeu, elle en écartait le duc d'Alençon, le comte d'Angoulême et les autres princes du sang qui, plus qualifiés, ne voudraient pas siéger au-dessous de lui. Ainsi se trouva constitué, sans que personne l'eût prévu, ce que l'on appela le gouvernement de Madame, ce qui devait continuer le ferme et énergique gouvernement de Louis XI.

1. Masselin, p. (47-149. — 11 est inutile d'ajouter que, par peuple, l'orateur entend tous les ordres de l'État, depuis les princes jusqu'au dernier sujet, et qu'il ne songe nullement à effacer les distinctions sociales qui existaient de son temps.

LE RÈGNE DE CHARLES VIII DE 1483 A 149 h 555

Situation du royaume d'après les cahiers des états.

— Outre le chapitre du conseil, le cahier des états contenait cinq autres chapitres de PÉglise, de la noblesse, du tiers état, de la justice et de la marchandise, qui nous montreront quelle était alors la situation du royaume.

Le cahier de l'Église ne contenait que deux demandes remarquables : que le roi se fît sacrer sans retard et qu'il rétablit les libertés de l'Église telles que les conciles de Constance et de Bâle les avaient définies et que la pragmatique de Bourges les avait garanties à la France. Celui de la noblesse réclamait des indemnités pour le service militaire , et le droit do chasse dans ses domaines que lui avait enlevé Louis XI.

Le cahier du tiers état représentait la misère excessive à laquelle le peuple était réduit par la charge intolérable des impôts , par les exactions de la cour de Rome , qui faisaient passer, disait-il, tout l'argent du royaume en Italie1, par celles des gens de guerre, qui, cheminant sans cesse de province en province, et logés chez le laboureur, « après que celui-ci avait déjà payé la taille pour être défendu et non pillé par eux , ne se contentent pas de ce qu'ils trouvent en son logis , mais le contraignent à grands coups de bâton, à aller chercher du vin à la ville, du pain blanc, du poisson et des épices.... Les habitants de plusieurs villages , auxquels on a saisi leur bétail , * s'attellent eux-mêmes à la charrue ; d'autres, pour éviter qu'on ne saisisse leurs bœufs , n'osent labourer leurs champs que de nuit. » Les députés de l'Anjou, du Maine et du pays chartrain racontent que, dans leurs provinces, plus de 500 personnes ont été punies du dernier supplice, depuis quelques années seulement , sous prétexte d'avoir fait la contrebande du sel. Pour porter remède à ces maux , les états demandent que les pensions accordées aux seigneurs soient supprimées ou grandement réduites ; que le roi réduise ses gens d'armes au nombre qu'entretenait Charles VII et les oblige à observer les ordonnances; que les tailles « ne soient imposées ni exigées , sans premièrement assembler lesdits trois états et déclarer les causes et nécessités du roi et du royaume. »

Dans le chapitre de la justice , les états demandent la suppression de la vénalité des offices de judicature, la fixation des

1. Le parlement, dans ses remontrances, évalua à plus de i million, en valant aujourd'hui plus de 31, le produit des décimes, pensions apostoliques, indulgences, annates, élections et collations de bénéfices. Bailly, Histoire financière, t. I, p. 196.

frais de justice à un taux modéré , l'abolition des commissions judiciaires et des justices prévôtales, scandale du règne précédent; enfin, pour accomplir toutes les réformes utiles et maintenir le bon ordre, les représentants de la nation demandent a que ledit seigneur roi doit déclarer et approuver que les états du royaume seront, aux temps et terme de deux ans prochainement venants, et ainsi continués de deux ans en deux ans. »

Au chapitre intitulé de la marchandise , les états réclament la modération des péages , la bonne confection et la sûreté des ponts et des routes, etc.

Dissolution de l'assemblée. — Restait une -grave question f la fixation de l'impôt. Avant de la résoudre , les états voulaient connaître les revenus. Ils ne purent obtenir que des comptes falsifiés, et, de guerre lasse, ils accordèrent au roi, pour deux ans, la même taille que le royaume avait payée à . Charles VII, réserve faite de la dépréciation des monnaies. Dès lors , la délibération dégénéra en disputes souvent honteuses entre les provinces pour se soustraire chacune à sa part du fardeau commun. La discussion sur l'indemnité due aux députés contribua encore à leur déconsidération. Le tiers état voulait que chaque ordre indemnisât ses députés ; le clergé , la noblesse s'y refusaient. Ils s'y résignèrent cependant sur les instances du chancelier. L'assemblée dissoute le 15 mars 1484, on publia , au nom du roi , les réponses faites à ses cahiers; elles étaient presque toutes favorables aux demandes. Mais comme il ne sortit de là aucune ordonnance de réformation , après tant de paroles , rien ne se trouva changé dans le gouvernement.

Première révolte du duc d'Orléans (1485-14:88). —

Le duc d'Orléans avait paru avec éclat dans les fêtes et tournois célébrés en l'honneur du sacre de Charles VIII. Sa bonne mine, ses manières chevaleresques, ses goûts de plaisir et de dissipation faisaient une impression profonde sur le jeune roi son beau-frère , auprès duquel il prenait un ascendant qui inspira bientôt à Anne de Beaujeu les plus vives inquiétudes. Elle entendait parler en même temps de menées secrètes des princes contre son autorité. Elle trancha la difficulté en digne fille de Louis XI , poussa tout à coup sur Paris une bande de gens de guerre avec ordre d'enlever le duc d'Orléans. Le duc dans ce moment était aux halles, où il jouait à la paume avec le comte de Dunois et quelques autres. Us n'eurent que le

temps de se jeter sur les premiers chevaux qu'ils trouvèrent, et de s'enfuir à toute bride. Louis d'Orléans, déclaré rebelle, attira dans son parti le duc de Bretagne , François II , fit alliance avec Maximilien , qui se reprochait les concessions du traité d'Arras, et sollicita môme l'assistance du roi d'Angleterre , Richard III.

Anne de Beaujeu déjoua tout. Elle retint Richard III dans son royaume, en donnant des secours d'hommes et d'argent à son compétiteur, Henri de Richemont, qui devint bientôt le roi d'Angleterre Henri VIÏ^. Elle traita contre Maximilien avec les états de Flandre, agissant tau nom de leur prince enfant, le duc Philippe d'Autriche; elle fit alliance avec la noblesse de Bretagne soulevée contre Landais, le ministre détesté de François II. Landais fut saisi et pendu. Aussitôt La Trémoille court assiéger le duc d'Orléans dans Beaugency, l'y prend, l'oblige à revenir à la cour promettre qu'il ne s'occupera plus que de ses plaisirs. Pour le mieux tenir, Anne lui ôta Dunois, qu'elle exila en Italie.

La guerre folle t bataille de Saint-Aubin du Cormier (14:86-1488). — Mais Maximilien, nommé quelques mois après le roi des Romains, c'est -à-dire héritier de la couronne impériale, rompt le traité d'Arras. La ligue des princes se reforme, une vraie ligue du Bien public, comme vingt ans plus tôt. Anne n'avait pas commis les fautes de Louis XI; il lui resta plus de ressources et elle en usa habilement. Pendant que d'Esquerdes arrête Maximilien dans l'Artois (1^87) et y prend Saint-Omer et Thérouanne, elle met à la tête d'une petite armée leste et dévouée le jeune roi qui est tout joyeux de se voir à cheval, dans une belle armure ; et l'on marche contre les confédérés du midi. Partout les bourgeois s'arment contre les seigneurs, contre leurs garnisons; en quelques jours « les besognes du midi sont ordonnées. » Elle se retourne alors contre la Bretagne. La Trémoille y entre, avec les troupes françaises, au mois d'avril H88; il prend Châteaubriant, Ancenis, Fougères, et rencontre l'armée bretonne, le 27 juillet, à peu de distance de Saint-Aubin du Cormier.

Les Bretons employèrent une partie de la matinée à se confesser et à communier; puis ils se rangèrent en bataille en avant d'un village, couvrant une de leurs ailes par leurs charrois et appuyant l'autre contre une forêt. Le maréchal de Rieux commandait F avant-garde, le sire d'Albret le corps de bataille, un Chateaubriand Parrière-garde ; le duc d'Orléans et

le prince d'Orange s'étaient placés à pied parmi les fantassins. La Trémoille avait une puissante artillerie ; il attaqua à coups de canon cette forte position pour y faire brèche. Un capitaine allemand, qui se trouvait le plus exposé, fit fléchir un peu sa troupe sur le côté pour éviter le feu, et laissa un vide dans la ligne de bataille. La gendarmerie française sé précipita aussitôt dans cette ouverture et coupa Parmée ennemie. En même temps, quelques condottières italiens au service de la France avaient tourné les Bretons et hachaient les rangs de leur infanterie par derrière. La cavalerie bretonne, qui était sur les ailes, prit la fuite après une légère résistance. L'infanterie se battit bien mieux, mais souffrit davantage; trois ou quatre mille morts restèrent sur le champ de bataille, et le nombre des prisonniers fut tout aussi grand. Le duc d'Orléans fut arrêté dans le bois où il cherchait à rallier les fuyards. Le prince d'Orange fut reconnu comme il cherchait à se cacher entre les morts, et l'arrestation de ces deux illustres prisonniers acheva la ruine du parti.

Suivant un récit tragique, mais peu certain, Louis de La Trémoille, en rentrant à son logis après la bataille, invita à sa table le duc d'Orléans, qu'il fit placer au-dessus de lui, le prince d'Orange, qu'il mit à ses côtés, et des chevaliers captifs. A la fin du repas, il fit entrer deux franciscains dans la salle. La frayeur saisit ses hôtes qui comprirent bien que c'étaient des confesseurs qu'on leur amenait. La Trémoille, en effet, se levant, leur dit : « Princes, mon pouvoir ne s'étend pas jusqu'à vous, et si vous y étiez soumis, encore ne l'exercerais-je pas. Je renvoie votre jugement au roi. Mais vous, chevaliers, qui, autant qu'il était en vous, avez donné occasion à cette guerre, en rompant votre foi et en faussant votre serment de chevalerie, vous payerez aujourd'hui de votre tête votre crime de lèse-majesté. Si vous avez quelques remords sur la conscience, voilà des moines pour vous confesser.» Puis il les fit entraîner dans la cour et mettre à mort sur-le-champ. Le duc d'Orléans et le prince d'Orange furent conduits en France sous bonne garde et emprisonnés. Le duc, tout héritier présomptif de la couronne qu'il était, resta trois ans dans la grosse tour de Bourges.

Les choses n'allaient pas moins bien au nord. Les Flamands, soulevés contre Maximilien, chassaient de leur pays ses troupes allemandes et l'obligeaient à signer une nouvelle convention sur les bases du traité d'Arras de 1482. Ainsi la dame de

Beaujeu déjouait toutes les coalitions et gardait les conquêtes de son père ; elle allait y ajouter une grande province.

La Trémoille vint sommer Rennes de lui ouvrir ses portes. Les bourgeois répondirent que le roi était sans droits sur eux, et qu'ils avaient dans leur ville 20 000 hommes pour répondre à ceux qui les attaqueraient. Au lieu de les mettre à l'épreuve, La Trémoille tourna vers Dinan, qui se rendit à composition, puis vers Saint-Malo, dont la garnison fit une capitulation honteuse .^Cependant on négociait; le traité fut signé à Sablé, le 20 août 1488. Le duc de Bretagne s'engageait à renvoyer tous les étrangers qui avaient fait la guerre au roi, et à ne jamais recevoir chez lui ses ennemis ; il promettait de ne pas marier ses filles sans l'avis et le consentement du roi, qui, de son côté, s'engageait à les traiter en bonnes parentes. Les états de la province souscrivirent une obligation de 200 000 écus d'or en garantie de ces promesses ; les Français gardaient en dépôt les quatre places de Saint-Malo, Fougères, Dinan et Saint- Aubin du Cormier.

Mariage de Charles ¥111 avec Anne de Bretagne; acquisition de eette province (1491). — Trois semaines après le traité de Sablé, François II mourait. Le mariage de sa fille Anne (l'autre mourut bientôt) devint une question de politique européenne : la Bretagne, le dernier des grands fiefs, serait-elle ou ne serait-elle pas réunie aux domaines du roi de France? Les souverains de l'Europe prenaient le plus vif intérêt à l'indépendance de cette province. Henri VII promettait des troupes et de l'argent, Ferdinand d'Aragon en envoyait ; les prétendants pour la main de la jeune princesse étaient nombreux : c'était le vicomte de Rohan qui la demandait pour son fils; c'était le sire d'Albret qui la voulait pour lui-môme, en dépit de son âge, de son visage bourgeonné et de ses douze enfants ; c'était enfin le grand épouseur des princesses richement dotées, l'empereur Maximilien, à qui un mariage avait déjà donné les riches provinces de Flandre, et qui, s'il était venu lui-môme prendre la main de la jeune princesse sur laquelle son titre faisait grand effet, aurait menacé par trois côtés l'indépendance de la France. Heureusement Maximilien, pour dérober aux profanes les mystères de sa politique, courut à Inspruck, pendant que son ambassadeur contractait pour lui, en Bretagne, le mariage par procuration. Le roi de France se montra plus vif et plus heureux.

Anne de Beaujeu avait habilement travaillé l'esprit de son

frère pour l'amener à désirer vivement cette union. Monter à cheval, manier une lance, s'en aller conquérir tout à la fois une province et une belle princesse, c'était, pour le jeune roi, imiter les paladins, les héros des romans de chevalerie qu'il se faisait lire assidûment. Ses troupes occupaient déjà une grande partie de la province ; elles avaient entrepris, dans les premiers jours du mois d'août 1491, le siège de Rennes. Au commencement d'octobre, le roi s'approcha luimôme ; il vint à Baugé, puis à Laval ; et quand les négociations secrètes que l'événement seul fit connaître furent arrivées à leur terme, le roi prétexta un pèlerinage de Notre- Dame, près de Rennes, et sa dévotion faite, accompagné de 100 hommes et de 50 archers de sa garde, il entra dans la ville, salua la duchesse et parlementa longtemps avec elle. Trois jours après ils se trouvèrent en une chapelle, où en présence du duc d'Orléans, de la dame de Beaujeu, du prince d'Orange, du seigneur de Dunois, du chancelier de Bretagne et d'autres, le roi fiança ladite duchesse\ Le mariage fut célébré en Tou rai ne, au château de Langeais, le 6 décembre 1491. Le roi, qui avait vingt et un ans, et la duchesse, qui en avait 14, se cédaient réciproquement tous leurs titres et leurs prétentions au duché de Bretagne, sous la réserve cependant que si la duchesse survivait au roi et n'avait pas d'enfants de lui, « ladite dame ne convolera à autres noces, fors avec le roi futur, si faire se peut, ou autre plus présomptif futur successeur de la couronne. »

Ce mariage fut le dernier acte de la dame de Beaujeu, ou comme on l'appelait, et justement, Madame la Grande. Cette princesse eut le rare mérite de laisser sortir peu à peu le pouvoir de ses mains pour qu'il retournât sans secousse en celles à qui il appartenait. Après avoir gouverné virilement le royaume pendant huit ans, elle revint simplement, sans efforts, à ses devoirs de femme et s'y renferma. Elle mourut en 1522.

Le mariage de Charles VIII avec la duchesse Anne ramenait sous l'autorité royale le dernier refuge de l'indépendance princière. Voilà donc la Bretagne réduite au môme point que la Bourgogne et l'Anjou ; voilà la dernière et la plus opiniâtre des individualités provinciales qui vient se fondre, comme les autres, dans ce grand tout du royaume de France. Les princes ne pourront plus lever bannière contre le roi; la dernière guerre qu'ils ont faite, les contemporains l'ont appelée o la

guerre folle, i et celles qu'ils entreprendraient à l'avenir seraient bien plus folles encore.

Est-ce à dire que l'aristocratie soit vaincue sans retour et courbée pour jamais sous le sceptre royal ? De cette réaction aristocratique que nous avons constatée aussitôt après la mort de Louis XI ne reste-t-il donc absolument rien? Que l'on voie quels personnages se tiennent autour de Charles VIII : c'est le duc d'Orléans, c'est le comte de Dunois, c'est le prince d'Orange, ce sont les rebelles, les vaincus, les captifs de tout à l'heure, remis en liberté maintenant, rentrés en grâce, honorés et consultés. L'aristocratie a été vaincue et en partie dépouillée, mais elle a laissé d'elle quelque chose qui s'est attaché à la royauté elle-même, c'est l'esprit, ce sont les goûts, les tendances aristocratiques. La royauté va quitter les allures bourgeoises et populaires qu'elle a affectées plus d'une fois et qui lui ont si bien réussi avec Philippe le Bel et Charles le Sage, avec Charles le Bien servi et Louis XI. Elle va prendre l'épée et la lance des chevaliers, elle se fera guerroyante et conquérante pour imiter les paladins de Charlemagne et les preux chevaliers, elle s'en ira sous Charles VIII lui-même à la conquête du royaume de Naples, et elle rêvera celle de Constantinople et de Jérusalem.

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