CHAPITRE XIV
L'Autriche et l'Espagne défendent les protesUnts. — Mort de Tarenne. 1674-1678.
En suivant attentivement les négociations de Louis XIY dans les lumineuses publications de M. Mignet et dans les nombreux auteurs qui de nos jours ont pris plaisir à nous expliquer ces œuvres de ruse, je suis obligé, je Tavoue, de porter un jugement contraire au leur. Ils en admirent riiabileté. Moi, quelque effort que je fasse, il m'est impossible d'y voir autre chose qu'un incroyable aveuglement, une étrange ineptie qui travaille contre elle-même.
Comment se fait-il que seul ici je me voie en désaccord avec tous? Ils ont admiré, en artistes, la dextérité du détail. Moi, je regarde, en politique, l'inconséquence générale des actes et leurs funestes résultats.
La fortune fit tout pour lui. Il fit tout contre la fortune. On a vu, d'abord en Hollande^ la partialité obstinée de M. de Witt pour la France, et la violence barbare par laquelle le roi même ruina le parti français, créa, grandit son ennemi, le prince d'Orange. Même spectacle en Angleterre, et même encore dans l'Empire. Il y détruisit ce qui pouvait l'appuyer.
Du côté de l'Empereur, les jésuites avaient rendu à Louis XIV un service signalé. En janvier 1672, c'est-à-dire
458 l'autricbe et l'espagne défendent les protestants.
au moment même où il commençait la guerre, ils paralysèrent r Autriche et la rendirent incapable d'y prendre une part sérieuse. De l'oppression politique qu'elle exerçait sur la Hongrie, ils firent une cruelle persécution religieuse. Jusque-là, le ministre dirigeant, Lobkowifz, destructeur des libertés de ce pays, avait procédé par la ruine et Texécution des grands. Mais, à ce moment, les jésuites ouvrirent une croisade contre le peuple, contre les masses protestantes. Le 2 janvier, commencèrent les dragonnades autrichiennes, missions armées où ces Pères, menant avec eux les soldats, entreprirent de violenter le plus fier des peuples. Ils surprenaient, enveloppaient à la turque chaque hameau, et brusquement convertissaient le Hongrois qui voyait sa femme, ses enfants sous le fusil. .
« Qui a raconté te détail de tout cela? leurs auaemi&? » Point du tout. Us n'ont cédé à personne l'honneur de consacrer le souvenir de leurs exploits à la postérité. Le chaleureux, inais savant auteur du Cabm&L Âuirichim^. Michiels, cite les bonnes et pures sources jésuitiques où il a puisé; grâce aux livres des exécuteurs, grft<te aux lettres de Léopold, nous savons les petits moyens qui opérèrent ces œuvres pies. Des ministres brûlés vi£s à feu lent, des femmes empalées au fer rouge, des troupeaux d'hommes vendus aux galères turques et vénitiennes, voilà ce qui fit le miracle. Les Hongrois trouvèrent ces arguments des jésuites irrésistibles. Tout ce qui ne s'enfuit pas du pjiys fut touché etwsentit la Grâce.
Les troupes de Léopold étant occupées à»»& une affaire si louable, le roi de France devait, à tout prix, éviter de l'en tirer, ne pas irriter rAllemagne. S'il était forcé d'y entrer par l'agression du Brandebourg, il ne devaiile faire qu'avec d'extrêmes managements ; il devait surtout nourrir son armée. Mais la cruelle destruction de la We&tphalie par Turenne (i672), la surprise que le coi en personne fit de Golmar et autres viUes impériales (i67.3]».
MÛRI J)S TURENMS. iS9
terrifièrent les Ailemaiuls; ils coururent à Vienne, Récusèrent le ministre , axui de la France. Les jésuites le sacrifièfent et restèrent seuls maîtres; s'ils continuèrent en Hongrie leur grande œuvre religieuse^ ils furent forcés en ÀUenoagne de s'accomnrader au tenaf»^ d*arnier contre le roi de France. Adoiixable liabileté de celui-ci, qui réussit à jeter dans Talliarïce protestante le gouvernement des jésuites I
Les circonstances, en Asgleterce, Tavaient favorisé de même, et de même il eut Tadiresse de la tourner contre lui. Ce qu'il eût dû le plus ménager en ce monde, c'était Charles U. Le hasard, Texil, Henriette, Téchafaud de Charles 1" et le couveat de Chaiiloi, avaient fait un roi exprès, vrai Français, faux protestant, sincère ami 4e l'étranger, léger de cœur, si vous voulez, mais non pas dans la trahison. Il fallait que le roi de France économt-* sât cet homme si précieux^ n'en abusât pas, ne le désho*norât pas, ne le fit pas trop tât connaîtra. Les grands politiques italiens auraient bien autrement mûri, caressé le complot.
Le bonheur du roi voulait que Chiuies U eût d'abord pour ministre Garendon (beau^père duducd'ïork, futur chef des catholiques). Mais le roi tua Clarendon par le rachat de Dunkerque, qui révéla Charles U. Pour raccomrmoder cela, le bonheur du roi veut encore qu'il puisse endormir l'Angleterre, envoyant deux fois cooune ambassadeur Thomme de nos protestants français, le député général de leurs églises, Ruvigny, le beau- père de lord Russel, honorable chef de l'opposition. Ainsi, c'est la loyauté du parti protestant même qui se charge de répondre de Louis XIY, de couvrir le complot papiste. Mais le roi est si aveugle qu'il détruit tous ses avantages. Tantât 11 presse Charles U de se convertir, tantôt il lui dit d'attendre. Lingard même et les catholiques en ont haussé les épaules*
i60 l'iutrighb et l'sspignb défendent les protestants.
En i672, il lui imposa la guerre de Hollande, et ({uand les flottes anglaises Âirent en ligne à câté des nôtres, par deux fois notre amiral d'Estrées se tint immobile et les laissa écraser. Nos officiers, désespérés de ce déshonneur de la France, crièrent, exigèrent une enquête. Mais il fut prouvé invinciblement que d'Estrées avait ordre de trahir. Les pièces originales existent dans nos archives, et sont tout entières imprimées. (E. Sue, Marine j t. III, 43, 65.)
Loin d'apaiser^ de tromper l'indignation de TÀngleterre, le roi la porta au comble en donnant au parti papiste un centre d'organisation. Il dota, maria de ses deniers, York, le chef des catholiques, avec une Française italienne, une nièce de Mazarin. L'hâtel d'Tork, dans Londres même, fut. une France, fut une Rome, foyer d'intrigues audacieuses, si peu cachées, que les jésuites y tinrent leurs grandes assemblées solennelles qu'ils faisaient tous les trois ans.
Il n*y eut jamais rien de si fou. Par cette série de sottises, de tyrannies exercées sur son valet Charles II, on peut dire que le roi de France l'étrangla de ses propres mains. Dès 4673, il est détruit, ruiné, se remet pieds et poings liés au Parlement, qui fait le procès des ministres, la paix avec la Hollande. Le renversement des Stuarts est déjà tout préparé, la révolution semble mûre. Un chef manque. Ayez patience. Voilà Guillaume d'Orange.
Encore une fois, l'activité de ce gouvernement, le mérite de ses agents, l'intérêt de leurs dépêches, les apparences judicieuses que leur aimable partage donne aux choses les plus insensées, ne peuvent faire illusion. Il est trop visible que c'est un gouvernement d'imagination, romanesque et passionné, qui ne prévit rien, ne mesura pas ses ressources. La guerre a commencé en 16721. Dès l'hiver on n'en peut plus. On est obligé, pour avoir des troupes, de rappeler peu à peu les garnisons de la Hollande. On se jette en Allemagne. L'armée n'emporte rien;