LÀ BRINYILLISBS. — LA VOISIN
gens de la ville (et de condition) qui en sont, et que je perdrais; mais je ne dirai rien. » £lle le répéta par deux fois (interrogatoire ms. de V archer Barbier, 45 mai 4676). il parait, en effet, qu'outre le financier, d'autres personnes étaient intéressées à ce qu'elle n'arrivât pas à Paris. Un gentilhomme vint, tàta.les archers sur la route, essaya, mais en vain, de les apprivoiser. '
Elle avait fort compromis Penautier, surtout en lui écrivant de faire disparaître un nommé Martin, intendant de Sainte-Croix. Cela forçait la main au président de Lamoignon. On jasait fort, le peuple était très-animé. On dut arrêter Penautier, dans son intérêt même, pour avoir Tàir d'examiner la chose, et pouvoir le blanchir. Mais il n'avait pas cru qu'on en vint là, et l'huissier le surprit déchirant une lettre et tâchant de l'avaler. Cet homme intrépide et zélé, servant ses magistrats mieux qu'ils ne voulaient Fétre, le prit à la mâchoire et lui arracha les morceaux {Procès-verbal ms. de V huissier Maison, 45 mai 4676). C'était un billet de deux lignes oii on l'avertissait et on lui disait d'aviser « en ces maudites conjonctures. » Heureusement pour lui, les juges s'obstinèrent à ne comprendre rien, acceptèrent le roman qu'il donna pour explication. On fit taire les témoins, et on ne les laissa parler que sur la Brinvilliers.
L'accusateur de Penautier, c'était la veuve de cet Hanyvel mort subitement en 4 669, sept ans auparavant. Les témoins avaient disparu. La Brinvilliers pouvait nuire encore. Tandis que Penautier prétendait avoir peu connu Sainte-Croix, elle disait « les avoir vus mille fois ensemble. » 11 était très-urgent pour Penautier (et pour d'autres aussi) que cette dangereuse langue fût expédiée. La difficulté, c'est qu'il n'y avait de témoins sérieux contre elle, qu'il fallait que des juges chrétiens abusassent, pour la condamner, de sa confession. Elle les tenait par deux côtés, d'une part n'avouant rien, de l'autre leur faisant
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craitidre qu'elle n'aocusàt des* gens comidérables qvà\ mêlés auprocèd, ie9a«raieiit fi^tembaFrassée. Oif eut ce curieux spectacle devoir les juges émtra^ inquiets, ca* joler Taocusée, la prier d'avouer, mais de mourir' sans bruit. Que dirait-elle à la tortute? On le^craignait. Si on la lui donnait forte, on-risqoait de-ld' fak^epader tout au^ trement qu'on ne voudrait. Un seul moyen restait, l'attendrissement. M. de Lamoignon lui choîsil de sa main un confesseur très-propre à l'attendrir, un h^mnie médiocre d'esprit, mais sensible de cœur, d'ailleurs faible physiquement^ qui se fondrait en larmes, et dont l'émotion contagieuse la. gagnerait. Il le fit venir et lui dit ce qu'on voulait : Qu^' elle n'étendit pas le procès, ne parlât que d'ellemême.
Ce confesseur, M. Pirot, professeur de Sorbonne, tout neuf à ces tristes spectacles, et fort effrayé de la terrible réputation de la Brinviiliers, trouva que le monstre était une petite femme, aux yeux bleus, doux et beaux. Nul signe de méchanceté. Ëtle était adorée de ceux qui la gar-* daient et qui ne faisaient que pleurer. Elle montra à M. Pirot une extrême confiance, avoua tout, dit qu'elle avait fait empoisonner son père et ses frères. Elle parut navrée de* sa honte, surtout pour son mari (alors hors de France). Elle lui écrivit une lettre pleine d'affection.
On ne voit pas qu'elle se repente fort. — Elle- croit que <x sa prédestination mtrainait son arrêt, » sans doute aussi son crime. Voilà ce que le confesseur aurait dû éclaircip« Mais le pauvre docteur, on le voit, était un scolasljque, de^ peu d'esprit, de nulle pénétration. Il eût été très-important de savoir d'elle-même quel était le genre d'ascendant qu'avait exercé Sainte* Croix, quel fut ce mysticisme dont il faisait des livres^ Pour mener à de tels actes une* jeune femme douoe et dévote, il fallut^ outre la passion, une perversion de la raison, un égarement d'esprit. Les pré-curseurs de SioUnos, qui, dès longtemps, avaient une
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grande action» à- Paris, enseignaient que le péché est Téchelle pour monter au ciel. Pbs tard ses successeurs divinisèrent le meurtre. La béate Marie d'Aguada crut se sanctifier en tuant' des enfants, faisant des anges. De même que les dévots étrangleurs de Tlnde , ces molinosistes tuaient pieusement. La mort morale étant leur perfection, la mort physique était pour eux une perfection supérieure, comme allégement de cette vie de misère , un doux repos de Tâme en Dieu.
Du reste, quelle qu'ait été la doctrine de Sainte-Croix , on doit avouer qu'en général le mysticisme, enseignant trop rindiffiérence à la mort, à la vie, et Tindistinction des deux vies, mortelle et immortelle, peut fournir aux tentations du crime de meurtriers sophismes. Il n'est pas sans danger d'exagérer ainsi le néant d'ici-bas.
Pour revenir, la Brinvilliers, sur Penautier, fut trèsdiscrète. Elle dit qu'elle ne le savait pas coupable (sans dire qu'elle le sût innocent). Ayant si bien parlé, elle eut le lendemain l'arrêt le plus doux qu'elle pût avoir ; elle ne fut pas brûlée vive comme l'étaient les empoisonneurs, n'eut pas le poing coupé comme les parricides, mais dut être simplement décapitée avant d'être brûlée. On n'osa lui épargner la question ; le public aurait dît qu'on craignait de la faire parler. Mais on la lui donna douce ; en sortant elle put marcher et demanda à manger. Des gens du plus haut rang étaient venus, inquiets de ce qu'elle aurait dit. La comtesse de Soissons entre autres (Olympe Mancini) y envoya. Puis, sachant son silence, elle vint elle-même, avec des curieux de Versailles, la voir monter au tombereau. (V. la note sur le récit du confesseur.)
On assure qu'elle dit, au moment où elle montait à réchafaud : « Quoi I il n'y aura pas de grâce?... Et pourquoi, de tant de coupables, suis-je la seule que l'on fasse mourir? » Du reste, elle se résigna et mourut dans de grands sentiments de piété.