MARIAGE DU ROI
Ce miracle apparut au ciel en 4684. Su cents temples ayant été détruits, leurs biens, celui des pauvres, des maisons de charité, devaient passer aux hôpitaux catholiques. Les jésuites surveillaient ces biens espérant les administrer. Le P. la Chaise avait des gens à lui pour chasser, découvrir, les débris de ce naufrage, les maisons clandestines de charité où les protestants continuaient de donner secours à leurs pauvres. Sa police, là-dessus, en remontrait au lieutenant du roi, la Reynie [Corr. adm., IV, 343). Mais la cour visait ce morceau. Les jésuites crurent prudent de demander et faire décider que ces biens revinssent non aux hôpitaux, mais au roi^ autrement dit à ceux qu'il favoriserait, ou qui mériteraient en poussant la persécution. Sûr moyen de la rendre elBScace, victorieuse, irrévocable. Car Tappétit vient en mangeant. Après les bien des temples, ceux des particuliers suivirent. Chacun fut ardent à la proie. Ce fut un gouffre ouvert, une mêlée où oïl se jeta pour profiter du torrent qui passait, ramasser des lambeaux sanglants.^
Amènerait-on le roi aux rigueurs excessives d'une proscription générale? c'était la question. Quoique peu éclairé, déjà bigot, il avait des côtés honnêtes, voulait être honnête homme. Mais sa conversion même, qui lui donnait ces idées sérieuses^ semblait aussi l'avoir attristé et aigri. On pouvait exploiter cet état de mauvaise humeur. Elle tenait fort à sa santé. La table, qui succéda aux femmes, l'avait ruiné bien plus vite. Beau encore à Nimègue, rajeuni pour Fontanges, il est en peu d'années l'homme de bois qu'a peint Rigaud au solennel portrait du Louvre. Plus de dents. La bouche rentrée, tirée par un coin sec, ne s'accorde que trop avec un œil triste et aigu, plein de pointes et de petitesses.
Même avant, des coliques et des ballonnements, les orages des voies digestives, le rendaient colérique, et il n'entendait que Louvois. C'est alors qu'il permit, sur un
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oui, sur un non, ces cruelles exécutions qui mirent en cendres les plus belles villes (4682-4684). La patience de l'Europe ne le fléchissait pas. Partout des bombes, avec ou sans prétextes. Pour se faire donner Luxembourg, il terrifie l'Espagne en prétendant rester au faubourg de Bruxelles. Il écrase de bombes cette capitale des Pays- Bas. Et il traite de même la noble Gènes, un musée de TEurope. Tout son crime était son commerce avec la Catalogne qui la rendait trop espagnole. Hideuse exécution. Ce fut le ministre même du roi, le violent commis Seîgnelay, très-indigne fils de Colbert, qui se mit sur la flotte, et jeta quatorze mille bombes sur une ville sans défense, ses charmantes terrasses, ses palais et ses monuments. Le vieux Duquesne, à qui on fit faire cette barbarie, tout endurci qu'il fût, en était indigné.
C'était la guerre sans la guerre, — le fort, sans péril, à son aise, accablant, écrasant le faible. On eut pitié des Barbaresques mêmes, quand nos bombes, dans Alger, pleuvant sur les mosquées pleines de familles tremblantes, à travers les voûtes éclatées, emportant des pierres et des membres, firent des volcans de chair humaine. Ils volaient des chrétiens, mais nous volions des musulmans. Nous achetions partout des Turcs pour nos galères. L'exécution d'Alger, qui se fit par deux fois, n'avait pour but que de montrer à l'Allemagne quel roi était Louis XIY, et quel protecteur elle aurait si on le faisait Empereur.
Il vit ses armes bénies par le succès. Dieu parut déclaré pour lui. Son entreprise injuste sur l'Espagne fut légitimée par l'humble traité que la Hollande négocia pour TEspagne et l'Empire. Le roi garda ses usurpations, et de plus^ le Luxembourg, au point fatal qui bride et l'Allemagne et les Pays-Bas, les menace à la fois (trêve de Ratisbonne, 4684).
De l'Angleterre plus de nouvelles. Elle n'existe plus. Charles II, qui s'en va, n'a pas un mot pour l'intérêt de
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TEurope, et pas un pour «l'humanité, pour celte grande foule protestanle qui(aitend «'il ne viendra pas du moins une prière en aide aux martyrs.
Cette absence de .résistanoe et d^intercession même, celte >patienGe excessive de tous aurait dû adoucir le roi. Il restait triste, amer. Quels ennemis le maintenaient tel? Sa santé, et sans doute Tennuiqu^il tnouvait déjà dans son nouvel intérieur.
Madame de Maintenon était-elle la femme tdouce et bonne qui illumine le foyer d'un rayon de tendre amitié? On Ta supposé. Mais ses lettres font sentir qu'elle n'avait rien de cela. Elle létait sèchement, tristement judicieuse, et, sous formes discrètes, sournoisement violente. Elle avait de l'esprit, maistun petit icsprit (impérieux, à régler le menu, à diriger dans le détail. Quant à prendre hardi-ment.le grand gouvernement, là faire marcher le roi dans une voie de raison, il ilui aurait fallu pour cela un ferme caractère et du courage, se risquer pour la France et pour l'humanité. Dans sa longue vie subalterne, elle avait pris des habitudes de déférence, de prudence servile (habilement sauvée par l'attitude). Elle était lâche, au fond. Son confesseur, Godet, n'était pas pour la soutenir en face des jésuites. JLa médiocrité platement calculée de âaiiit^Sulpice dont il était, ce juste milieu pâle, et sa grossière finesse, ne la fortifiaient guère. Elle devait craindre les jésuites. Nul doute qu'ils n'eussent préféré une personne tout à fait à eux.
La conscience du roi était-elle paisible ? Il avait une femme stérile (dont la stérilité lui comptait beaucoup près du roi). Les primitifs casuistes exigent que l'amour conduise à ila génération. Us y ont renoncé plus tard (Y. Liguori). Mais, alors, la casuistique disputait sur cela, faisait la prude encore. Dans ses .égarements mêmes, de roi. avait suivi la règle et procréé. Ici, converti cependant, près de sa vieille amante, n!ayant dans le
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plaisir ^de hnt gjie Je plâisic, ilipirogressait dans le péché. Et dans cetpéché même, rancienlulirestait cher. Celleci ine dojinant pas dienianta, permettait .au jpoI (d!enrichîr les enfants du double adultère. Elle <en iaifiait. les siens. Le lien entre elle et le .roi, image burlesque de l'Amour, était le petit boiteux^ le duc <du Maine^ avorton de malheur, rusé .bouffon, de.Scapin fait Tartufe. Lui-même se chargea de chasser sa mère de Yersailles, et mérita par la bassesse sa monstrueuse, grandeur. Dans la déiresse du royaume, le roi, pour ses bâtards, trouva plus de deux cents millions. Il en fit des princes et des dieux, glorifia l'adultère, jouit encore de mettre sur Tautel le fruit du vieux plaisir, de le faire adorer.
Cet endurcissement personnel lui faisait chercher d'autant plus l'expiation facile des persécutions protestantes. S'il donnait à ses bâtards des fortunes scandaleuses, en revanche, il croyait sauver nombre d'enfants qu'il faisait catholiques. Les moyens les plus violents furent employés à cette œuvre pieuse. Beaucoup mouraient. L'extrême éloignement des temples conservés où l'on pouvait baptiser encore, causa aux nouveau -nés mille [accidents cruels. Les familles, bravant la mer qui rend si dangereuse l'entrée de la Gironde, allaient les porter à Bordeaux, ou bien à ,1a Bochelle. L'hiver fut rude. Ils périssaient de froid. Un grand peuple se trouva un jour à la porte du temple de Marennes, ses'Cnfants dans les bras. Hélas 1 ils étaient morts, plusieurs gelés au sein. Une lamentation immense s'éleva (il y avait dix mille âmes), tous pleurèrent, et les hommes même. Pas un ne put chanter les psaumes, 'et il n'y eut que des. sanglots.
Il parait que la chose fut racontée au roi. On lui dit que
des enfants, tirés et disputés entre leurs pères et leurs
convertisseurs, avaient eu des membres arrachés. Il fit
donner des ordres pour qu'on s'adoucît en Saintonge.
C'est aux .protestants mêmes^ à leur grand historien,
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Élie Benoit, que nous devons la connaissance de cette hésitation qui fait honneur à Louis XIV. Les écrivains catholiques, au contraire, nous feraient croire à une dureté inflexible qui n'est nullement dans la nature.
Le conseil, sauf Louvois, n'inclinait pas à la violence. Le parlement de Paris, quelque dompté qu'il fût, avait montré timidement son avis, en réduisant à de légères amendes les peines cruelles qu'on lui demandait. Les intendants n'étaient pas d'accord. Deux seulement, je crois, exprimèrent un avis.
L'intendant du Languedoc, d'Aguesseau, ouvrit un plan de conciliation, le plus hardi sans doute qu'aucun catholique eût risqué. Les protestants n'ont pas rendu justice à cette tentative généreuse, qui nuisit fort à son auteur, et lui fit perdre l'intendance du Languedoc. Dans ce plan, le dogme voilé était réellement immolé à l'humanité et au sentiment fraternel. Une dame de haut rang appuyait. Des mondains appuyaient. L'évéque d'Oléron, prélat aimable et tendre aux femmes, qui ne voulut jamais persécuter, dit aux ministres ce qu'eût dit Henri lY^ que d'une religion à l'autre la nuance était trop légère pour valoir qu'on se disputât. Les ministres ne le crurent point. Une foi pour laquelle leur peuple soufi'rait tant, et qui déjà faisait tant de martyrs (cinquante ministres aux galères, en une fois) ne pouvait être ainsi trahie. Ce plan d'ailleurs, ni Rome, ni le roi, ne l'auraient jamais accepté, ni les gallicans même. Nicole eut le malheur, en cette même année 84, de publier un livre contre les victimes, fort d'insolence et faible de raison (V. l'excellente analyse de Sainte-Beuve dans son Port-Royal). Du milieu des supplices et du fond des galères, les ministres firent encore un appel à la discussion, et Bossuet répondit par un altier mépris à ces hommes livrés aux bourreaux.
Un grand événement avait eu lieu qui portait au plus haut la confiance du clergé et du roi. Charles II était
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mort, et, contre toute attente, le catholique Jacques II, exclu du trône et pourtant soutenu de TËgli^e anglicane, était devenu roi d'Angleterre (16 février 1685). Dès le premier jout* de son règne il mendie l'argent de la France. La grande messe de Pâques est pompeusement célébrée à Whitehall après cent vingt-sept ans.
Le clergé de France, asseiAblé en mai à Versailles, et se sentant si fort^ si près d'arriver à son but, tint un langage modéré, demanda peu contre les protestants, mais remercia le roi d'avoir, sans violence^ fait quitter Vhérésie à toute personne raisonnable.
C'est ce qui le flattait le plus, d'entraîner tout par son ascendant seul. Sans violence j Foucauld^ l'intendtent du Béarn, lui promettait alors de faire la conversion de ce pays. « Les ministres d'eux-mêmes parlaient de se convertir. » On lui donna cinq mille volumes de Bossuet et des dragons. Mais la lecture aurait été trop longue. Tout d'abord, dans chaque village, les soldats menèrent le peuple à l'église. Mille outrages dans les maisons. Les femmes fuient aux montagnes ; cinq ou six, serrées de trop près, aimèrentmieuxpérîr, se précipitèrent, furent noyées, brisées par les gaves.
Des scènes, moins obscènes peut-être, mais tout aussi cruelles, se passaient en Ecosse. Jacques avait lancé les dragons, trop célèbres, de Claverhouse, contre les puritains. La prière pour le nouveau roi, exigée d'eux, en était le prétexte. Des femmes, des enfants furent martyrs. Pour plusieurs, on abrège, on leur casse la tête à coups de pistolet. Les autres font spectacle. Une fille liée au rocher fut livrée à la mer montante, et jusqu'au bout chanta ses psaumes sous les yeux d'une foule en larmes qui demandait en vain sa grâce (Macaulay).
La tentative de Monmouth, fils naturel de Charles II , et candidat des puritains, fut, en juin et juillet, étouffée dans des torrents Je sang. Le juge favori de Jacques II,