CHAPITRE XXir
Prisons de femmes et d'enfants. — Les Repenties. — <^ Les Nouvelles catholiques. 1686.
Des dames^csithoUques, pour fieiiveleor coar, ou par excès de zèie, phisieiirs par vraie bonté, avaient sollicité d*éite geôlières; «Quand on songe qu'en France^ jusqu'à nous (4840), les femmesétaieniigardées par des honnimcH^ on. ne peut qu'applaiidir audéveuementde ces dames, hm bétek de madame de Samft-SimoB, de Lamoignon et au* très, devaient être, ce semble, d'assez. 'douces prisons. Ea pratique, la chose se tcouva inexécutable. Les* curés, qui régnaient absolument chez ces dévoies et n'en bougeaient) rendaient la vie terjrible aux prisonnières. Dans cesimaî^ sons à^ eux, sans surveillance, ils se livraient à d'étranges fureurs. Dès le lendemain de la Révocation (7 déc. 468&, CotfT. adm^, IV, ^5), les magistrats s'affligent, s'inquiètent. Harlay et la Reynie se e(H)fient leurs tristesses. Ils écri^ vent'Oque plusieurs oraigneatde se faire catholiques peur a'étre pas livrés aux dévots, aux zélés. » La Reynie mande et admoneste <( un Aon curé, qui, par bonne intentioa, fd^ teooit tout par les fenestres. »
Le zèlede ces ptsteupS' allait fort loin. Kévéque de Lo^ dève (prélat austère, mais furieux) avait chez lui, ctens sa prison. épisoopale, une jeune demcMselle;» Chaque jott?, in**-
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fatigablement, il allait la trouver et la catéchisait. Et, chaque jour, voyant qu'il réussissait peu, des arguments il passait aux injures et môme aux voies de fait, aux coups de poing; il la rouait de coups (E. Benoît).
Les couvents étaient, sans doute, des prisons plus convenables. On remit aux religieuses nombre de femmes mariées qu'on séparait de leurs maris. L'inconvénient, c'est que d'abord, dans leur excessive ignorance, elles avaient horreur de leurs prisonnières, ne les distinguant pas des juives, ou bien croyant qu'elles n'avaient de Dieu que Luther et Calvin. Les supérieures, faites à la tyrannie, s'exaspéraient aux plus humbles résistances. Les nonnes, vraies enfants, traitées comme des petites filles et soumises à toute humiliation, trouvaient naturel de traiter de même une dame, qui généralement, par son austérité, sa supériorité d'esprit et de culture, eût dû inspirer le respect. Dans ces maisons de femmes, avec leurs grilles et leurs clôtures, l'homme était maître cependant; l'aumônier obsédait la prisonnière dans sa cellule, réglait les pénitences, ordonnait les sévérités. C'est de lui, de lui seul, qu'elle dépendait entièrement.
Celles qui furent plongées aux noirs cachots des citadelles avaient du moins plus de tranquillité. Le geôlier militaire (par pitié ou argent) les ménageait et parfois même leur permettait de se réunir et de chanter ensemble leurs psaumes. Les vieux donjons d'Angers et de Saumur, de Ham, du Pont-de-l'Arche, si humides et si sombres, seraient devenus ainsi de petites églises.
De temps en temps on vidait les prisons. On ramassait de grands troupeaux de femmes et de vieillards, qu'on entassait dans un vaisseau et qu'on jetait sur une plage d'Amérique. Un Français des Cévennes, se trouvant dans un port d'Espagne, y vit un de ces vaisseaux. Sur le pont, quelques dames prenaient l'air; elles avaient la mort sur le visage. Il causa avec elles, et apprit qu'il y avait dans
Tentre-pont des demoiselles de son pays, une de quinze, Fautre de seize ans qui était malade à la mort. Elles étaient justement ses cousines. Il descendit et trouva là, d'une part, quatre-vingts femmes ou filles, sur des matelas, et en face, une centaine de pauvres vieux qui n'avaient que le souffle. Déjà dix-huit étaient morts depuis le départ de Marseille. Il pleurait tant qu'il ne pouvait parler. Elles lui dirent que sa sœur se cachait, errait dans les bois. Elles montraient beaucoup de courage. Il fut mis à l'épreuve ; le malheureux vaisseau se brisa à la côte ; on n'en sauva pas la moitié. Sauvées? mais le furent-elles ces infortunées sans protection, dans la vie hasardeuse et violente de nos colonies ? (V. la lettre, Jurieu, I, xix, 22.)
La noyade valait mieux encore que l'affreux sort de celles qu'on gardait, qu'on mettait aux dures et sales maisons des Filles repenties. Celles surtout qui, pour fuir, avaient pris l'habit d'homme, on faisait semblant de croire que c'étaient des coureuses (Marteilhe, 83), et on les jetait dans ces lieux de correction, dont l'atroce discipline était moins désolante encore que la hideuse société. — Enfin ^ celle qui n'en mourait pas, de gouffre en gouffre, allait plus bas encore. On pouvait la plonger dans l'Hôpital général, ce grand cimetière, un affreux Paris dans Paris, qui a eu jusqu'à 7,000 âmes. Condamnation barbare, et d'horrible sous -entendu. Avec le désordre du temps, que devenait une femme dans cette profonde mer des maladies, des vices, des libertés du crime, la Gomorrhe des mourants? Je frémis, quand j'entends de la bouche de Louis XIV : « Je lui donne trois mois ; puis, elle ira à VHâpital. » {Corr. adm,) Cela veut dire : « jetée aux bêtes. » Mais sut-il bien la portée de ce mot? Heureusement quelqu'un de plus compatissant bientôt la délivrait : la mort.
Dans cette succession de douleurs, au fond des citadelles, des couvents, chez les Repenties et jusque dans cette dernière fosse, l'Hôpital qui l'engloutissait, que pen-
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saît-elie, cette femme, cette mère? Elle avait deux pensées : Tune qui la relevait, c'était Dteu ; l'autre qui la narrait, ses enfants ; — sa ôlle surtout, sa fille, seule désormais, livrée à toute chance de péché et de honte, cheminant par les précipices, hélas! sans que sa mère put lui donner la main.
En décembre S5, avait paru le terrible décret : « De cmq ans à seize ans, tout enfant sera enlevé dans huit jours. »
Un enfant de cinq ansl... A un âge si tendre Tenfant fait partie de la mère. Arrachez-lui plutôt un membre, à celle-ci. Tuez Tenfant. Il ne vivra pas. Il ne vh que d'elle et par elle, d'amour, qui est la vie du faible. Les parents avaient beau se convertir, on n'enlevait pas moins l'enfant. J'ai sous les yeux une lettre de désespoir pour une petite fille enlevée (Bu». d'Hisu, 4854, p. 358-382). Quel change* ment pour l'enfant même 1 Combien dur, combien brusque, terrible pour une si jeune tête, imaginative et peureuse, comme elles sont à cet âge. Tout perdu à la fois. Le petit lit si doux entom*é d'une mère, le jardin, la grande cheminée où elle avait sa petite chaise, plus rien de tout celai La voilà seule, parmi des étrangères, dans un grand dortoir froid, à grands corridors froids, vastes cours glaciales qu'on traverse l'hiver au matin, sur la neige, pour s'en aller à la chapelle. Là, l'agenouillement sur la pierre^ les longues prières incomprises, l'immobilité morfondue. La nourriture maigre, indigeste, pauvre pour un enfant qui croit. Des classes interminables, les petits pieds dix heures fixés aux dalles. Les alternatives violentes d'une maîtresse passionnée qui a des favorites et de^ souffredouleurs, en change, varie, baise ou châtie, au hasard du tempérament et du moment, qui ne sait rien, n'enseigne rien. Pour premier, dernier mot, le fouet.
On cnDyait que l'enfant faiblirait aisément, qu'il oublierait le peu qu'on avait pu déjà lui enseigner. Point du tout» Il montrait souvent une ténacité singulière. Uéme
celui qui avait un père et une mère de religion différente, s'attachait ixivariablfiment à la religion persécutée. Une fille de quatre ou cinq ans, mise au couvent par sa mère catholique, garde huit an3 le ferme désir de retourner chez son père protestant. Une autre de neuf ans reste fidèle à sa naère protestante ; enlevée plusieurs fois, elle résiste toujours. Telle est la noblesse instinctive,Ja générosité innée de Tânie humaine. L'enfant, constitué juge dans la famille par l'autorité insensée, jugeait que le vrai devait être là où. il voyait le martyre.
Quelles étaient les souffrances de ces petits dans ces longues résistances? Qui Ta su? Dès sept ans, on les traitait en hommes, et c'est tout dire. La sage loi ecclésiastique (lit : qu'à sept ans Vhomme est en dge de connaissanaty donc, s'il résiste, pervers, malicieux. De vieilles filles, aigres et colériques, les menaient violemment, sans savoir ce qu'est un enfant, ni se douter qu'il peut être brisé. Plusieurs, en sortant de leurs mains, restèrent épilepliques. Plusieurs moururent, comme ce petit Brun, que la comtesse de Marsan livra pour jouet à ses domestiques, e^ qui, battu, mis au fond des latrines, tourné en rond des heures entières» constamment éveillé à coups de coude, finit par ne s'éveiller plus. (BwZL, 1858, 435.)
11 y eut des résistances terribles et indomptables, des enfants lipns. Les petites Mirât, orphelines de huit à dix ans, résistèrent douze années de suite. Enlevées de chez leur grand'mère, par les magistrats de Meaux et les archers, elles cassent les glaces du carrosse, se blessent, veulent s'élancer par la portière. Il faut les soldats pour les contenir. On les met chez un catholique. Elles se sauveol chez des parents, qui les conduisent, à qui ? au président de Lamoignon qui les avait fait enlever. 11 les met à Charonne, d^ns un couvent dont elles sautent les murs. ÇÉlie, B. 883,) Reprises et ramenées chez lui, il les retient sous clef djWis son b.ôtej.. Mais là, leur fureur et leurs cris,
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la violence de leur résistance font tant de bruit que le roi niême les rend à leurs parents de Meaux. {Corr, adm,) C'étaient alors de grandes demoiselles. On a regret de dire que Tévêque de Meaux, Bossuet, longtemps s'acharne à les persécuter, obtient leur emprisonnement. (V. ses lettres, France prot. de Harg. article Frowé.) Élie Benoît les a crues hors de France. Nous les voyons à Meaux sous la très-dure main de Bossuet.
La spéculation se mêlait à tout cela. Les couvents enlevaient de préférence les jeunes filles adroites qui avaient des talents d'aiguille, faisaient de jolies choses qu'on vendrait bien (Élie B., III, 339). Bien plus encore on recherchait, on se disputait même celles qui payaient de fortes pensions {Corr. adm,, IV, 353). L'évêque de Montauban en enlève une de quatorze ans, la met au couvent de Bordeaux : « car elle aura cent mille écus. »
Quatorze ans ! âge fragile, moment délicat et sacré. C'est là surtout qu'il faut la mère, ses tendresses, son embrassement. tîomment les traitait-on ces grandes filïes, de sensibilité si vive, qui ont tant besoin déménagement? J'en vois une, privée de sa mère, qu'un père et un frère catholiques, enferment, battent, jusqu'à plus de vingt ans|; puis enlevée par des soldats, jetée aux couvents de Toulouse, profondes oubliettes ; on ne l'a plus revue. Dans les couvents de Nouvelles catholiques qui se créèrent partout en France, la discipline était le grand moyen. Barbaries impuissantes. Les religieuses exaspérées en vinrent à l'idée diabolique de les châtier devant témoins. Celles d'Uzès avaient huit rebelles. Elles avertirent l'intendant Basvîlle, et firent venir le juge d'Uzès et le major du régiment de Vivonne, et, devant eux, ces impudiques, ces furieuses, dévoilèrent les huit demoiselles (elles avaient de seize à vingt ans), et les fouettèrent avec des lanières armées de plomb. (V. le récit dans Jurieu et dans Élie Benoît, 893.) Leurs cris épouvantables s'entendaient de la rue.
Que restait-il après des excès si énormes? Les isoler sans doute et les accabler une à une. Une pauvre fille en lutte contre toute une communauté, le cœur toujours serré, sentant partout la haine, nourrie du froid régime, bien calculé, qui énerve et pâlit, abreuvée d'humiliations, plongée parfois dans un vilain trou noir où elle a peur, doit sans doute à la longue défaillir ou mourir. Mais la mort, c'était sa victoire et son affranchissement. Si Ton craignait cela, on essayait tout à coup autre chose. La rebelle, par un brusque changement, était mise dans un régime de grande douceur. On l'ôtait à ces aigres nonnes, rudes béguines de province, et on la déposait dans les bras, les pieuses tendresses de dames séduisantes qui eussent ap- , privoisé l'oiseau le plus sauvage. La maison de Paris, comme la plupart des couvents de la capitale, élégante et humanisée, était relativement un paradis. La pauvre fille brisée ne pouvait faire, dans un si grand changement, qu'elle ne donnât un peu à la nature, ne respirât, ne détendit son cœur. L'aumônier était Fénelon.
Le quartier du Palais-Royal, où était cette maiçpn, couvert alors de grands hôtels, de couvents, et de leurs jardins, était tout autre qu'aujourd'hui. Trois grands jardins surtout : celui du palais même, double alors d'étendue, avec le mystérieux pavillon où accoucha la Vallière; celui des Jacobins, c'est maintenant le marché ; celui des Capucines, qui est la rue de la Paix. Entre les deux premiers,. la butte des moulins de Saint-Roch est, comme elle fut toujours dans ce quartier, une oasis de silence et de solitude. Là se trouvait le couvent des Nouvelles catholiques.
L'autorité n'était pas une femme. Le supérieur (c'est le vrai titre de Fénelon) était cet homme charmant. Il avait vingt-sept ans quand il y fut nommé en 1678. Ce choix hardi fut un coup de génie de l'archevêque Harlay de Champvallon. Pour imposer aux protestants par un sem-