PRISONS DE FEMMES ET D*ENFÀMTS
blaient toutes, et de vieilles brebis ennuyeuses. Seulement, avec ces jeunes filles, il n'y avait aucun progrès à espérer, si oa voulait rester sur le terrain de la logique. Les tirer d*un dogme à un dogme^ c'était presque impossible. Mais fondre tous les dogmes dans l'attendrissement religieux, perdre tout dans l'amour de Dieu, c'était la seule voie sûre. Fénelon, on le voit plus tard, avait lu beaucoup les mytiq.ues. Ce n'est pas tout à coup, après son entrevue avec madame Guyon, qu'il se trouva avoir cette science et cet approfondissement. Tout cela venait de plus loin, de ces années obscures oii il en eut le temps, l'occasion, la nécessité.
Il est bien entendu qu'il ne dit rien de tout cela dans son petit traité de l'^'rfticaîion c?6S filles (1687), livre calculé, hors de toute théorie, manuel judicieux, pratique et terre à terre, écrit pour mesdames de Beauvilliers et de Chevreuse, qui réussit si bien en cour et qui le fit précepteur du duc de Bourgogne. Un seul mot de mysticité, dit trop tôt, l'eût perdu près de ses maîtres de Saint-Sulpice, chez son patron Bossuet, et surtout à Versailles. Un trait essentiel de ce personnage, qui fut le plus prudent des saints, c'est que ses intimes amis l'ignorèrent toujours, et que chaque pas oii il se révéla fut pour eux une surprise. Par trois fois, il les étonna, et quand ils le virent précepteur, et quand ils le virent quiétiste, enfin quand la publication du Télémaque montra en lui le romancier sentimental et l'utopiste politique.
Le Quiétisme florissait à Paris depuis longtemps. Dès 1670, madame Guyon l'y prêchait sous les formes de l'Amour pur. Je ne crois nullement que Fénelon, qui y vint alors étudier et vécut dix-huit ans à Paris (jusqu'en 1688), ait pu ignorer ces doctrines. Elles n'allaient que trop à son âme tendre et subtile^ de sensibilité contenue. Libre de Saint-Sulpice, transplanté de ce sol ingrat dans le charmant jardin des fleurs malades, il lui fallut puiser
pour elles à la seule source qu'offrit l'aridité du temps. Le Quiétisme, à son premier degré élémentaire (obéissance, passivité, renoncement à soi-même et abandon à Dieu), c'était l'enseignemet naturel de la situation. Dans la mesure prudente où un homme si fin put administrer ce calmant, il devait engourdir à merveille des âmes endolories, dont tant de cruels souvenirs renouvelaient les blessures. Jamais, sans ce lotos, le pauvre cœur n*eût oublié.
Oublier 1 Mot pénible à dire. Cette maison ruinée, ce père en fuite, cette mère prisonnière, tout cela revenant dans les songes, avec tel air des psaumes, faisait pleurer encore, et les beaux yeux parfois en étaient rougis le matin. A la longue ces ombres austères s^en allaient pâlissant. On avait des amies, des compagnes caressantes, si tendres ! qu'on eût craint d'affliger. Le parloir agissait. Par les visites de grandes dames venaient •l'air de Versailles, les belles nouvelles, tout l'olympe de cour, la chronique des nobles mariages. Ajoutez d'autre part un appel incessant au cœur, un miracle par jour, un Dieu qui se donne sans cesse et veut se donner davantage. Fénelon, généreusement, accorde la communion fréquente, et même quotidienne. État prodigieux, si émouvant pour une enfant à cet âge de crise, de se sentir toujours son jeune sein habité de Dieu I
Ainsi, très-haut, très-bas, entre une vie de miracles et une vie déjà semi-mondaine, entre Versailles et le dixième ciel, l'âme flottait. A ces bi*usques passages on s'affaiblit bientôt. £lle perdait surtout de son activité, avait de moins en moins la disposition de sa raison. Le meilleur directeur qui constamment dirige, nous ôte l'habitude de faire un seul pas de nous-mêmes. Mollement soutenu à la lisière, on n'aime plus à appuyer le pied. Nulle initiative. 11 est bien plus facile de suivre et laisser faire, « d'attendre en attendant, » ce que dira la voix aimée d'une autorité douce, qui, par moment, sévère, est encore aimée d'autant plus.
96Sr mSONS'DB REBIWSrlT B^SNeAtMfffô
L'âme ainsi croit! ne piU6 rien fenra Mais rioiaginatio» va toaiouvs soir chemin. Igaoraient^^ltei», ces; jeanas saintes, quelle» obéissai^s, lescharuKuite» et tes emwpressées, bien Gosiiiie& et triées put madame da-Maîate— non, paaseiîàient à saiioaisoii, soua^litBUefrkt spéciale ptoitaction? Osem-je bs direF?- QuiectiniMe a tw FagréaUe uniforme^ noble, aérieuDo, mais gaiaot, de Saint-Gyr, qui ne dérobe nul apatita^ de jeunesseï, au oontraire fait va>loir le cou, le joU bras (gravures dei LavaUée), qui Ua vu pensera q«ie plus d'une^ convertie sentit le l'attrait de la Grâce. Celle du roi* était assurée à cette maison. LesdeniHoiselles qui ramusèrenfr d^Estbev et d'AHialie; y tPou>v^«nt faveur* et fortune, et; de- beaux établissements^
Du reste^ Eénelon lui-même, dans son Avis à une dame de quaUlé swr V éducation dâ sa- fiUe; conseille- pour oelle^i deux choses, Ib faut, dit41, faire de Bien son ami, l'ami du cœur, être avec lui comme avec^ son intime, lui dire tout sans cérémonies. Hais en même temps il est capital pour la jeune fille de se anettce h portée de tcouTeruQ: sa^ mari, pvopre.àvrèmsir dans les emploi/s.
Tel est cet habile honmie, et tel Tétonnement qu'il donne toujours de le* trouver* visant si haut dans la» dévotion, et pourtant si pratique- dans* la V4>ie de son temps. Mais cela est-il facile à concilier? La préoceupatsen^ des piaces s'arrange -t -elle bien avec les libertés de ia vimie vie religieuse? Qu'eût dit le moyen âge de oes deux ambiti<ms, et de ce ntotsi fdrt,,qu'ii dit légènemeiit, sans en mesufier la portée : Ètj^ rintianearaide Dieu I
CIlAPITilli. XXIII
La faite. — L'hospitalité de* TEurope. 1656.
D»ns les révolutionnée noire orageuse patrie,, bien des fofs les mêmes, froméèves ont m i'éniigraiion. Bien des fois, les im^t& <i'Ardte»nes, les gorges du Cerdoo entre Lyon et Genève, nos côtes dfOeéan, leurs anses solitaires, connues du seul contrebandier, ent ra des fugitife, sovs mille déguisements, chercher leur salut dans Texil. Toutefois, entre proscrits et proscrite, grande est la dtflerenee. Le protestant pouraiit rester; on faisait e£Port powr le p^ tevir. Qu'il d)t un mot, et iil gardait ses biens et sa patrie, s'épargnait dos dangers terribles. L'émigré de 9S voulait sauver ra vie; ceèm de 4^85 voulait garder sa «onBoience.
Xa fuite du protestant est chose volontaire. C'est un ac^ de loyavKlé «et de sineérité, o'esl rhorreor' du mensonge, c'est le respect <le la parole. U est; glorieuK poar la ïrature humaine qu'an si grand nombre d'hommes aient, pour ne pas mentir, tout sacrifié, passé ie la richesse à la men» dicité^ hasardé leur vie, leur femille, dans les aventures périlleuses d'une fuite si difficile. On a vu là des sectaires obstinés ; j'y vois des gens d'honneur qui par toute la terre onl montré ce qu'était l'éM te de la France. La stoïque devise que les libres penseiHS ont popularisée, «'est justement le fait de l'émigration protestante, bravant la mort et les ga-
lères, pour rester digne et véridique : VUam impendere vero. La vie même pour la vérité !
Voilà pourquoi les chemins du passage, ces défilés, ces forêtSj ces montagnes, ces lieux d'embarquement, sont sacrés de leur souvenir. Que de larmes y furent versées 1 U était rare que Ton partit ensemble. La famille se séparait parfois pour émigrer par des lieux différents, ou bien par l'impossibilité de faire fuir des malades, des faibles, des femmes enceintes qui traînaient de petits enfants. On se quittait, le plus souvent, pour des destinées bien diverses. Tel périssait, telle était prise, enfermée, perdue pour toujours. On ne se revoyait qu'au ciel.
Le terrible danger d'une séparation éternelle, des lois féroces, aggravées coup sur coup, rien ne pouvait les retenir. « Celui qui fuit, aux galères pour toujours. Son dénonciateur aura la moitié de ses biens (août 1685). » — c Celui qui aide ou guide le fugitif, est de même pour toujours galérien (7 mai 1686). » Et ce n'est pas assez: on ajoute la mort.
Nul roman comparable pour l'intérêt des aventures et le pathétique des situations à ces histoires trop vraies. Un comique terrible, à tout moment, vient s'y mêler à la tragédie. Il n*est sorte de ruses, de bizarres déguisements, qu'on n'emploie pour échapper. Les femmes spécialement y furent héroïques, admirables, ne reculèrent devant nul danger, nulle souffrance. Plusieurs même se défigurèrent pour être moins reconnaissables. De jeunes demoiselles, devenues tout à coup intrépides et aventureuses, à quinze ans, à seize ans, se hasardaient dans les bois, les déserts, à la merci d'hommes de mine affreuse et affamés d'argent, qui eussent fort bien pu tuer, dépouiller la pauvre brebis sans défense, au lieu de faire pour elle un pénible voyage qui pouvait leur valoir la mort. Marteilhe en cite deux, qui, habillées en homme, allaient échapper en plein hiver par la forêt des Ardennes, faire trente Ueues sous les arbres
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chargés de givre, par des voies défoncées, sur un affreux verglas. Elles furent prises et mises en son cachot. Elles étaient de son pays et de sa ville. Elles furent si heureuses de la rencontre, qu'elles en pleuraient de joie. Lui, se défiant de sa sagesse, il n'accepta pas cette société charmante, et protégea les innocentes mieux qu'elles ne faisaient ellesmêmes, leur obtint un cachot à part.
Il y a mille histoires d'embarquements aventureux. Plusieurs se jetaient à fond de cale dans les bâtiments qui partaient, sous des tonneaux de vin, même dans des tonneaux vides, ou sous des monceaux de charbon. Une famille restait là parfois quinze jours dans les ténèbres, dans des gènes extrêmes^ pour attendre le vent favorable. On allait jusqu'à prendre une simple barque. On se jetait au premier pêcheur pour passer l'Océan. Le comte de Marancé passa ainsi, avec sa femme et quarante personnes, dans une barque, malgré la plus rude saison. Il y avait là des femmes grosses, d'autres qui allaitaient. Point de ^vivres. On crut passer vite. Le mauvais temps retint en mer; on resta des jours et des nuits sous la brume' glacée. Les nourrices épuisées n'avaient plus de lait, donnaient de la neige aux enfants. Tous étaient demi-morts quand la blanche dune d'Angleterre parut enfin à l'horizon.
Heureux encore ceux-ci. Mais M. de Bostaguet, un autre gentilhomme normand, fut attaqué cruellement, et séparé des siens, au moment de s'embarquer. Nous avons ce récit de sa main même. Il confesse avec grand chagrin, dans une mâle pudeur de soldat, qu'il avait eu le malheur de faiblir, qu'ayant chez lui je ne sais combien de femmes, mère, sœurs, filles et belles-filles, nièces, enfants et sa femme enceinte, il n'avait pas eu le courage de les exposer aux dragons, et qu'il avait faibli. Mais la désolation de cette chute était si grande dans la famille, qu'avec tant d'embarras, une mère de quatre-vingts ans, des petits enfants, etc., on résolut de se remettre à Dieu, de laisser
aOft LA WJIf E».
tout) t^MB el maîseoB, et de fuir à tout prir. Cette \omràe et nombreofiQ o&ayée qae traînait Bost^guef, ees^ poHvres femelles treianiilaiites, qai avan^ient lemement vers ia mer, tout cela fat rejoint bien vite par les'soldat?, les- gardecôtes. Bostagvetf et ses gefudpes^ sefs^ do«ies1liGpies\ se 3è^ fendirent à i%smp» ée pistolet ,* ii'y ecrt des hoffimes tués, mais lui-même fut blessé. Gependnmt le troupean de^tem^ mes fu3Fait sotts les falaises le long de^ la mer. Situatiion teirrible, car à cette henre le flux montait. Boslagnet eut te déchinement de sentir qn'o» aUant les preiadre^, les lur ètèr sans doute povr toujouirs. Il s'enMt, fut eacbé par des paysans catholiques, inéme par dtes curés diaritable?, TrraAs mal pansé, martyrisé. Enfin, il éebappa, entra dans IWmée de Guillaume. Longes aimées après, il put Cauffe revenir ce qui restait de sa famille. '
Tels ne revinrent jamais. Captlirés patr les Barbaresques; ils furent vendus en Afrique, en Asie^ ©^autre» prirent des brigands pour guides et furent assassinés. Des guides mercenaires, pour mieux tremper les gardes, faire évader un ' riebe, le6 endormaient en leur livrant des pauvres. Des forbans se ^largement de* faire passer lu Mancbe, prensnent des fugitif» à bord ; puis, une fois en mer, leur arracbaient ce qu'ils avaient et les mettaâent au- fend de Pesa.
On a réimprimé ma hedoi et terrible récit: Les l&rmts de C/idcm^tm, pasteur d*Ora?n^. C'était un homme énergique, étoïfuent, né pour soutenir tous tes autres, et qui pourtant toiiito. Il ^it alité à ce moment d^ms un cruel accès de goutte, à quoi une fraeture de la cuisse aje^ait d'atroces doideurs* Dans oeite ville, qui appartenait au prioee d^6raatge, la dragonnade fut pkts furieuse qu'ailieurs^ pro*povtbnnéd à k hmm qu^oa suppe^saîl au roi powr fiuillainme. te convte de Tfessé, un officier féroce et railleur, fut envoyé là.
Le logement ne fut pas phrtéV lait qu'on entendit mille gémissemenis. On ne voyait dans les rues. <fue visages
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inowdés' de ftmmcs. Laffemme criait au secours (fn mari lie, roué de coupy, pendu au feu*, menacé du poignard. Le mari appelait pour sa femrme mourante qu'un coup avait fait avorter. Des cris (Tenftmts-: a On tue mon pèref OH abîme ma mère \ on veut mettre à fa broche mon petit frère r... » Quarante -deux d!ragons s'établirent dans la chambre* de CHambnm et autour de son fil. Ite allument cent bougies, batt^ent die quatre tamftouw, se coiffent de serviettes, Aiment" à soa nez pour le faire étouffer. Hs boivent tant que le sommeil feur vient, mafe leurs ofBcîcsrs entrent ef les éveîBfent à coups de canne.
€!hambrun avait feitfliir sa femme. Hfeîs on la ramène à Tessé. le rieur dît wuellement: «Ih Wen, tu serviras à toi seule tout terégimentî. » Efle se rouia k ses piieds, désespérée. Elfe était perdue, si un reltgi«ur à qui Ghambrun avaft rendu service ne Teut cautionnée. Sans la faire abjurer, par un pieux mensonge, Vt dit: « Elfe a fort son devoir. »
Rejointe à stm mari, elle avisa à le faire emporter. Au moindre mouvement; il souffrait des maux iiidiciHes. Quand on le vit partir sur un brancard, toute la ville pleurait, les catholiques comme les protestants. Les dragons mêmes étaient émus, et, dit^l, changeaient dé cotbleur.
Le martyre du malade s'aggrava à Valence. Ua eousin de madame de Sévigné, La Trousse, y commandait, fl lui ôta sa courageuse femme^ qui seule faisait sa fermeté-, et le malheureux abjura. Plus tard, guéri à Lyon, hrfKmtière étant moins gardée, iï trouva te moyen d'échapper-déguisé en oflSciergénéral, avec grantf bruit, grand train, unevofture à quatre chevaiux. Sa pauvre femme' y eut bien pltas de peme, fuyant de son cô*é avec tvbïs dtemoiselles dé Lyon, tes guides' qu'felïes avaient payés eurent la barharîe' de tes laisser en pleine montagne. (Tétait Phmr. Elles erraîenf et ne ttouvaiènl? pas le cfcemin". Elites restënent
neuf jours sur la neige, chassées dans le Cerdon, traquées le long du Rhône. Les demoiselles^ vaincues de froid, de fatigue et de faim, voulaient revenir à Lyon et se livrer. Madame de Chambrun eut du cœur pour les quatre, ne leur permit pas le retour, et finit par leur montrer enfin des hauteurs les tours de Genève, le salut et la liberté.
L'exemple que la. petite Genève donna alors est le plus grand, je crois, qu'on puisse trouver dans l'histoire de la fraternité humaine. Cette ville de seize mille âmes, pendant près de dix ans, reçut, logea, nourrit quatre mille fugitifs. Énorme efibrt, excessive dépense, et soutenue avec une persévérance admirable. Augmenter sur-lechamp d'un quart sa population, sa consommation, c'est ce qu'aucune ville n'aurait supporté. Si Paris a un million d'âmes, représentez-vous ce que serait l'invasion subite d'un quart en plus, de deux cent cinquante mille âmes. Ajoutez que, de ce côté, venait la partie la plus pauvre de l'émigration. Nos braves paysans du Jura, avec des dangers incroyables, par les sapins, les précipices, en plein hiver, par les sentiers des chèvres, les faisaient passer un à un, mais dénués et sans bagages. Comme des naufragés ou comme l'enfant qui vient de naître, ils abordaient nus à ^Genève n'apportant que leur corps mal vêtu, affamé, souvent martyrisé. Toujours de nouveaux arrivants. Ils s'écoulaient, d'autres venaient. C'était un torrent de fantômes ; on eût dit la marche des morts vers la vallée de Josaphat.
Le& maisons de Genève ne sont pas grandes. La famille d'alors était serrée et close, d'une certaine raideur pour l'étranger et d'un aparté puritain. Tout cela disparut. La pitié et la charité changèrent violemment, ces choses de forme. Les portes s'ouvrirent grandes. On mit des lits partout, cinq ou six dans chaque chambre. Telle maison en eut quarante-cinq ! Toutes les habitudes changées, complet bouleversement. La dame genevoise, concentrée
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jusque-là, un peu prude et méticuleuse, prend chez elle, avec elle, au saint des saints de la famille, ces pauvres inconnues . Elle coupe ses robes à leur taille, se dépouille pour couvrir des enfants presque nus. Grande table et petite chère. Pour nourrir tout ce monde, elle accepte, elle impose aux siens une sobriété rigojireuse. Elle vide les greniers et les caves. Elle prend Teau pour elle et réserve le vin pour ces malheureux épuisés.
Nos Français du Midi, sous la bise de Genève, au souffle du mont Blanc, dans ces grands courants froids que le Rhône, que l'Ârve, ces furieux torrents, amènent là de toutes parts, supportaient avec peine le cruel hiver de 4686. Leurs hôtes, non contents de manger avec eux tout ce qu'ils avaient, s'endettèrent généreusement. De leur crédit chez les marchands, ils enlevèrent du drap, du linge, des chaussures, habillèrent tout ce peuple. Nos Français discrètement, pour ménager le bois de la maison et soulager leurs hôtes, les laisser respirer un moment, allaient presque tous chercher un peu de soleil sur la pente abritée que depuis on appela le Petit Languedoc. Cette rampe domine le beau Jardin des plantes que Rousseau, CandoUe et Saussure, rendent tellement illustre. Mais ce grand souvenir de la charité genevoise glorifie plus encore ce beau lieu et le rend sacré. .
Cependant arrivaient les lettres insistantes de Louis XIV pour qu'on chassât les réfugiés. La petite ville, sans armes, avec ses vieux mauvais remparts, n'eut garde de désobéir. On ordonna à son de trompe leur expulsion. Il en sortit des foules par la porte de France. Mais, à minuit, on les faisait rentrer par la porte de Suisse. Pendant que les crieurs proclamaient leur bannissement, les huissiers de la ville en habit noir faisaient pour eux la collecte de porte en porte. Fureur et menaces du roi, qui va, dit-il, agir. Genève, en ce péril, décida que ceux qui viendraient désormais seraient conduits à Berne. Mais rien ne put lui
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faire abandontier ceux :qii^*€èle arsût reçm. Ëile en ganfe trois mille. Berne >6t Zurich la nassurèrent^n Iqî offrant au besoin, une armée ée trente imlle homoieSv {Y. Inintéressant ménoirede M. Gaèerel, tiré des taetes.)
kn reste, 4e quoi s'iétonner? qvoi de plos finnaçais que Genève, œ lac saoré, ^ dcnx pays de Ysod? La Frmee y recevait la Franœ. Ceu3^ qu'elle doit siortoat remercier, ce sont les nations étrangèiies, d'^autres kmgues, <ie mœurs apposées, qin noas ouvrirent les bras nobkme&t, généreusement. L'ÀlLemagne du Nord, dans son ingénieuse hospitalité, fit que «ces.fugUîfs se crurent dans la patrie, leur fit exprès «des villes pour vivre «osembleoùon ne parla «fue leur langue. Ils eurent leurs tribunaux ëk se jugèrent eux-onémes. L'Angleterre, magnificpiement, dé* pensa sans compter, 'sans se lasser jamais. Elle dofnna l'argent ; et un de nos réfugiés, Schomberg^ lui porta la victoire*
Mais, de toute TEuro^^ la plus excellente bo^italité fdt celle de la Hollande. Elle fut V&rcke dans «te déluge. Peu* pie froid de parole, mais chaud en acte, solide en amitié, avare pour être g^éreux. Au jour de la Révocation tous donnèrent largement, tous, juifs, luthériens, anabaptistes, catholiques même. Mais, ce qui valait mieux, excellents organisateurs dans les choses de la charité, les Hollandak créèrent de nombreux établissements de refuge, et surtoi^ pour les femmes. Chaque ville voulut en avoir. Ici, les dames furent reçues, là les veuves de miaisti*e&, ailleurs les jeunes demoiselles. Tout cela, par une noble attention, dirigé par des Françaises. Vivres, pensions, propriétés, rien ne manqua à ces établissements. Amsterdam bâtit mille maisons pour les nôtres. La Frise et toutes les provinces leur donnaient des terres et des exemptions d'impôts. Ge n'est pas tout. Les H<dkndats^ les AngMs de concert, firent savoir dans la Suisse, qu'ils n'avaient pas assez de pauvres, d'émigrés et de fugitifs, et prièrent qu'on leur en cédait.
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RacoQfcoBs l6 meilleur. Bana ce graad élan «de i»tîé, quand les cMapiaittAes des .matt3iF6 rae dfaaftiaÎ6»t partout eu HoUande, le oouat ke plus touché, le plus tandie, qui ii'«n' disait rien, e'iétaii la belle et boane feimne de Jiollande. Elle tqul &e vit qued'iaftéFieur, de Usumille et de doux ménage, elle sentiit à fottd oeitAe terrible révolulii0ii de la famille, tant d'époux séparés, de veufs et d'orphelins. Eue adoptait ceux-ci, elle aecueiUait c«ux-là. Souvent, en donnant tout^ elle voulait davaintage et se donnait elie-mènae. Les dames les plus riehies ambitionnèrent et recherehèrent la main des plus pauvres de ces exilés. C'était le plus soufirant^ celui qui avait tout perdu, santé, famille, «n&iKts, celui qui arrivait le plus frappé de Dûeu, à qui leur cœur allait de préférence. Qu'on me permette ici de m'amèter, de rappeler un £ait plus axu^ien qui précède la BévocatioQ, mais qui s'est renouvelé souvent dans ce siècle.
L'ai^que église des vallées vaudoises des Alpes, image trop fidèle du christianisme prkiiilif» dans son innocence agricole, n'était que plus haïe des papistes et très-spécialement des Jésuites du Piémont. Tout-puissants à la cour, de vingt ans en vingt ans, ils y firent lâcher les soldats. Dans la persécution de 1655, tout le petit pays étant couvert de troupes, écrasé, sauf les hauts sommets neigeux, inhabitables, l'intrépide pasteur Léger s'y maintint, résolu à ne pas quitter son troupeau. Plusieurs hivers durant, sans abri que les antres, vivant du peu que des hommes hardis y portaient à grand risque , toujours il échappa à la poursuite des dragons. Mais il n'échappait pas à la nature terrible de ces lieux. Plus d'une fois, la tourmente l'enleva, le jeta demi-brisé dans les torrents. Plus d'une fois, sur des pentes rapides, il fut roulé par l'avalanche. Souvent, couvert de givre, la barbe et les cheveux hérissés de glaçons, il perdait figure d'homme. On le priait en vain d'abandonner cette vie impossible. Il s'obstinait.
Mais il devenait sourd^ aveugle par la neige, et ses membres roidis lui refusaient le mouvement. Il fallut donc descendre. Il arriva en Suisse et sur le Rhin, n'ayant rien que sa Bible, dévasté, ruiné, une ombre d'homme, hélas! une ombre douloureuse, ne faisant un pas sans gémir. Il était dans son lit quand une lettre lui vient de Hollande , la lettre d'une dame veuve. Cette dame, fort riche, lui écrivait que, s'il n'était malade, elle n'eût pas osé s'offrir à lui, mais que, dans cet état, elle cf oyait pouvoir le prier d'accepter sa main. Cette charmante bonté eut l'effet d'un miracle. Notre homme, hier dans les affreux glaciers, tombe dans une bonne ville de Hollande. Son antre est maintenant une opulente maison, un nid chaud, partout tapissé. La dame qu'à sa lettre il croyait vieille, voici que c'est une Jeune sainte, qui veut le servir à genoux. 11 remercie Dieu, ressuscite. Son grand cœur, et sa gratitude, son amour, le refont. Le voilà un autre homme plus vivant qu'il ne fut jamais, plus chaleureux. On le sent à son livre, à cette œuvre admirable, la brûlante histoire des martyrs.