‹ Histoire de France, Volume 13Chapitre 93 sur 96 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Estber. — Le Palatinat. — Les Céyennes. — Appel aux États généraux. 1689-1690.

Les Mémoires de Dangeau, qui nous donnent Fintérieur du roi Jour par jour, font sentir qu'il vivait dans une autre planète, à une grande distance des choses humaines et ne les percevait que par un écho affaibli. Au jour décisif où Guillaume franchit le Rubicon (je veux dire le détroit), 4*' novembre 4688, le roi, à Fontainebleau, touchait les écrouelles; Jacques, à Whitehall, faisait publiquement baptiser par le nonce l'enfant qui ne devait pas régner,

Jacques arriva le 7 janvier 4689, fut noblement accueilli et établi à Saint-Germain. Sa chute, terrible pour la France, avait pour le roi l'agrément d'augmenter de beaucoup la splendeur de sa cour et sa majesté personnelle. Si cette catastrophe, en réaHté, lui fit perdre le trône du monde, pour l'effet, l'apparence, elle en faisait le roi des rois. Les lords qui suivirent Jacques et la foule irlandaise qui vint bientôt, plus tard Télecteur niort-né Furstemberg, avec quelques Hongrois, firent autour de Louis XIV comme une représentation permanente de TEurope. Cela n'était pas sans grandeur. Si quelques courtisans riaient un peu de Jacques, la plupart compatirent. La cour, sensible pour un roi (au moment qui avait brisé la famille pour un

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million d'hommes), pleurait ce père trahi par son gendre et sa fille.

On fut trop heureux que le roi tournât aussi vers ces douces émotions. On eût craint un orage. L'imprévoyance de Louvois, qui faisait de la France la risée de TËurope, pouvait assombrir de nuages le soleil de Versailles. Tout cela fondit doucement dans le délicieux attendrissement i'Esîher, que les demoiselles de Saint-Cyr jouèrent le 25 janvier. Racine s'y était hasardé à célébrer d'avance la chute de Louvois dans celle d'Aman, le triomphe d'Esther- Maintenon. La nièce de celle-ci jouait Esther. Élise était représentée par sa fille de cœur, le bijou passager de son âme changeante, madame de la Maisonfort, si charmante et si malheureuse, que se disputèrent Fénelon et Bossuet. Spectacle délicat, sensueLautant. que dévot. Dans Uardeur innocente de leurs vives anoâtiés de filles, se révélait naïivementle premier éveil, des jeuiBes cœurs. Cent choses fines au passionnées,. passant par ces bouches si pures^ qui ne comprenaient qu'à demi^ gagnaient un prix, un charme inestimable,, faissôent sourire^ {Nnesque pleuren Elles chantèrent, pour le. roi étranger et ses lords^ les plaintes de l'exil. et le chant du retour : « Troupe fugitive, repassez les monts et lô&mersJ... x> Mais quand elles- en vinrent à ce mot émouvant.: « Je raverim ces campagnes si chères 1 j'irai pleurer aa tombeau de mes pères l » devani les deux rois, même, on ne. put se. tenir qu'on ne mouillât ses yeux de larmes..

Les fictions attendrissantes ont cela de fâcheux qu'abr* sorbant ce qiie nous avons de bonté disponible, elles nous en laissent fort peu pour la réalité. Le roi, sensible poux Esther, aussi bien que pour. Jacques, d'autant; plus aisément, accorda à Louvois les ordres impitoyables qu'il demandait pour la désolation du. Rhin et l'exécution des Cévennes. C'est par là.q^'Aman.sesouJtint, mieux qu'il ne faisait dans la pièce.. II. se. retrouva nécessaire pour la

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gttesre.el poiiriavengemoe de ]& M^esté outragée par la désobéiœfHE)C&;desJBbUiiiikdaÎ6 el l'entrepriae de Guillaunie*. YâBgeDun.Dîeii!.cal«esl.dilfiGiiev II y faudrait des peine» iiifiBÎea^.étomeUear^,ai:j'^ (»ûîsr les théologiensc Dès fé* viîer, ioutaagefr dans le sang, Les^ nottveUe& premières, de riiieendie. et des massacres arrivèrent dana un carnaval que letoi, pour bra^rerrEuropeiy voulut fastneâx^ solennaly niftigré:l'^xteéinei épuisemant.

Une guerre, avec le trésor vide, une guerre gaeuse^ tnoia: œnt^^mUla hcMoune»,^^ pas^un sou, ce fut une terribtoc aggrafv«tUM»i aux^malheiini qii^on pônivatt' attendre. La* drftgonoaiie eni gwmAi On mangea panlduts IthalMtantv On véent d^piliages^ de^ooi&tribttitionstsiir les villesi Pour UA jour: de retardi, br4dée&lD«s»ofâeiefa«'tl'liistrièârentpar la férocité. MonUjar,. F^uquièresv Duras, effacent le sou^ venir dea: dévastations da TuBenne..Lai raine : imparfaite du Palatinat en 75, qu'est-ce auprès de sa destruction radicateen 8&? Pour abréger, on fitisa«iterides viltes avec la poudre:. On achevait ensuite^ oa. brûlait avee soiui On rasait Boéme* les. villagea.. On coupait^ surrachait, arbres^ vignes^^.cnUuresi. C'était, encore L*liiver sur ce rode Rhin, eneotala neige. Quatre cent mille personnes fuyaient et. cottchaientien pletii. (Aianp« Touies les routesr couverte» de cfaiorrettèay dé famiUes> éfAoréas qui se: sauvaient &ans< savoir oii.

On'prétend que le w onU que e^étoittaseez.^ et ne. voulat pas signer la ruine de Trêves; qu'indigné, il fui même: au mcrnientide frapper. Louvoisc Cette timlitien< ne: va. guère avee la saoguinaiDe fuseur (autorisée certainement) que ren^ montra danales. Gévennes. Pendant l'hiver, soua la protection. dd»> neôges, ks assemUées du.déseet. s'étaieoti multipliées. L'accomplissement visible des prophéties^ avaiti exaké dansc ce; peuple l'épidémie sosnnadnbulique. Nul souei de la modft. Ils prifthaient; devant leurs bour» reaux. Un j0UIleEilomme^voit perdre son. pèreet.sa.màre.

est fait soldat. À peine au régiment, il prêche, à la tète des troupes; on ne parvient à le faire taire qu'en le mettant en morceaux. Au Yélay, deux frères et trois sœurs, avertis par Fesprit, et certains de mourir, demandent la bénédiction paternelle, et vont à l'assemblée où ils sont massacrés. L'une d'elles était enceinte et avait à la main un petk enfant qui voulut aller, prier, mourir avec sa mère. À miiiuit, on rapporta les six cadavres au père, qui bénit Dieu.

Le 14 février, trois 'mille personnes, qui revenaient d'une assemblée, descendant la montagne en longues files, trouvent sur le passage un capitaine Tirbon, qui menace, injurie la foule. Elle sMrrite. Il fait tirer. On lui répond par des pierres, des cailloux ; il est écrasé. Les soldats échappés se jettent dans une maison; la foule, qui pouvait les brûler, leur fait grâce et chante un cantique.

Le 47 février, Basville, et son beau-frère, le général Broglie, avec un belliqueux évéque, entraînant de gré ou de force les milices et les gentilshommes^ fondent sur l'assemblée de Privas. Elle se tenait chez un prophète. 11 sort avec Sara, sa fille, à la tête du peuple; ils repoussent les assaillants à coups de pierres et de pistolets. 11 est tué avec douze hommes, la vaillante Sara blessée, gardée pour le supplice.

Le plus grand massacre fut aux hautes cimes du Meilaret. A l'approche du colonel Folleville qui y montait, le peuple se donna le baiser de paix et essaya de se défendre. Il y eut trois cents morts, cinquante blessés seulement, preuve d'un acharnement féroce. On ramena à Basville des troupeaux de gens garrottés, de quoi pendre sur les montagnes.

Les assemblées sans armes étaient traitées de même. Les seigneurs catholiques faisaient parfois leur cour en massacrant ce pauvre peuple. Vers le dimanche des Ra-

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meaux, une grande assemblée eut lieu dans une vallée profonde, sous un château des environs de Castres, Us lurent, chantèrent, pleurèrent. Vers minuit, une étoile filante les rassura, les exalta encore. Une belle fille en blanc^ que nul ne connaissait, prêcha, les exhorta au repentir; elle désignait et appelait ceux qui avaient reçu de Targeiït pour leur conversion ; ils fondaient en larmes et rassemblée priait pour eux. Cependant quelqu'un vient : « Vous êtes perdus! voici l'ennemi! » — « Nous ne pouvons mourir dans un meilleur état, » disent-ils ; et ils continuent de chanter. On leur dît encore qu'un baron ameutait les communes, veaait les égorger. Ils ne bougèrent. D'autre part, sur leur tête sonnait le beffroi du château ; toute la maison sortait en armes et le curé en tête. On était presque au jour. Des deux parts arrivent deux bandes, qui tirent au plus épais de la foule. Douze morts du premier coup, d'innombrables blessés. Deux cordonniers, un menuisier, le suisse du château, un laquais qui était sous-diacre, s'amusent à achever les .femmes à coups de couteaux, de barres de fer, même à coups de fourchettes, coupant les doigts pour tirer les bagues, arrachant et jupes et chemises. Trois curés, un vicaire, deux seigneurs, assistaient, regardaient. Les deux derniers étaient venus par force, et avaient tiré en l'air. Ceux du château rentrèrent avec ces nippes sanglantes, et furent maudits de leurs femmes mêmes. Les morts restaient aux bêtes. Un juge vit le lendemain ce champ hideux, qui soulevait le cœur. Il y avait, entre autres, une dame écrasée à coups de barres, la tête aplatie^ le ventre crevé, d'oii coulaient les entrailles. Il lui sembla que le ciel, que le soleil, avaient horreur. 11 ne s'en alla pas qu'il n'eût fait faire un trou et n'eût caché cet affreux pêle-mêle au fond de la terre. (Y. la lettre insérée dans Jurieu, t. III, 450, avec les noms des morts.) Yoilà la guerre civile. On commence à y prendre goût.

318 ESTHBft. -— IX ]^ALATINAT.

À ebereher les dépouilles. Peu à-pcfu, tm ttte froidement. On veut le linge non san^nt. *0n déeSiatNtle arant tout les victimes. Agonie préaSéble, où le-pauvre corps nu, frissonnant, prosterné, épuise toutes les -affires dans une iongue horripilatîon, sent et ressent vingt fois le eoup mortel.

En vériâi, devant ces foits horribles/^oes ^supj^fiees et ces carnages, les villes incendiées, des émigrations de peuples -entiers, la polémî<fae eût pu Caire trêve. J'adnnre de quel froid courage Bossuet, dans ces années lugubres, pousse sa thèse defrobéissanœ sans bornes à l'église, àlaroyaiité. -Son livre des Vn/riaUon^ a «paru en 98 ; il y njonfte «enSO celui des Avertmêments. QBuvres superbes d'outrageose éloquence et de risée altière. Que n'y répondrai^on, si Ton pouvait parler du fond des galères, des cachots, des lointaines plages désertes? La réponse est du moins Timmense lamentation du Rhin, le râle des mourants des Cévennes.

Le grand Jurieu (grand par le caractère, la science et la force du coerur) avait trouvé déjà une seconde vue dans la douleur, la prophétie puissante dont Guillaume fut armé. Ici Tâcre caustique appliqué par Bossuet sur une plaie saignante servit encore Jurieu, le força d'avoir du génie contre cette vaine éloquence. Un vrai génie, inventif et fécond.

Regardons -les aux prises.

Bossuet est faible et il est fort. 11 est faible quand ii soutient l'immutabilité de TÉglise. Il a beau affirmer que les premiers chrétiens furent d'aussi grands docteurs que saint Augustin même, que le progrès des temps n'ajoutait rien à une' doctrine née complète. Il a beau entasser les témoignages des Pères qui, en changeant toujours, disaient ne pas changer. On lui prouve invinciblement que TËglise, modifiée de siècle en siècle, comme un arbre vivant, a poussé de nouveaux rameaux. Rien d'immuable que la

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