‹ Histoire de France, Volume 13Chapitre 94 sur 96 · L^ CÉVENNES · texte numérisé non relu

L^ CÉVENNES

mort. Tout t;e qui vit vraiment précède par évalntions successives.

En revanche, Bossuet est très- fort quand il soutient que le christianisme défend la résistance, ordonne d'obéir aux puissances injustes, exige le silence et la résignation, — bref, damne la liberté. Dire une république chrétieinie, c'est dire un triangle carré. Cela est évident. Et il ne s'agît pas des tendances seulement, mais du fond même du dogme. Le salut par un seul, c'est le dognve chrétien^ et c'est aussi le dogme monarchique. MM. de Bonald et de Maistre, qui ont repris la thèse, n'ajoutent pas grand'chose aux arguments solides, irréfutables, de Bossuet.

Cela avait arrêté Grotius. Il établit le drwt de résistance pour l'homme, mais non pour le chrétien^ lié par TÉvangile. Milton ne reprend pied qu'en laissant l'Évangile et s'appuyant sur l'Ancien Testament. Il en est de môme de Sidney, dans son livre si fort, si net, mais très-biblique encore. Milton, Sidney, sont des Anglais; la liberté de Milton ne s'appuierait que sur une chambre, des lords non héréditaire, et la liberté de Sidney sur la monarchie mixte et tempérée des trois pouvoirs.

Sidney, du reste, n'était pas imprimé. Locke n'avait pas écrit. Jurieu, en 1689, est seul contre Bossuet. Seul, nullement appuyé des siens. Bien plus, désavoué de Genève, de récole d'obéissance. Bien plus, moqué de Bayle, des indifférents, des sceptiques. Le doux Saurin, le pacifique Basnage, feront bien plus ; ils agiront pour supprimer les résistances, et rendront à Louis XIY l'essentiel service d'énerver l'élan des Cévennes.

Jurieu, sans se troubler, dit à Bossuet que si l'exemple des premiers chrétiens implique la non-résistance sans exception, il prouve trop. Eux-mêmes ne purent être fidèles au principe de tout souffrir. S'ils l'eussent appliqué à la lettre, ils n'eussent pas résisté aux voleurs, qui sont aussi une puissance. Ils n'eussent point conservé de bien,

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et il n'y eût pas eu de propriété chez les nations chrétiennes. JDe là, il pousse Bossuet l'épée aux reins, ne le laisse plus respirer. 11 lui prouve que tout devoir implique un droit, que rinférieur a droit, que même notre droit sur Tanimal n'est pas sans bornes, ni notre droit sur nos enfants, que même le pouvoir absolu (qui parfois sort des circonstances) n'est nullement sans bornes. La conquête ûe fait pas droit. Le peuple ne peut qM'engager la souveraineté, mais elle lui retourne toujours. Il fait les rois, et comme source du droit, il leur est supérieur. Mais il ne peut leur donner le droit de le détruire, puisqu'il n'a pas. ce droit lui-même.

La stérilité de Bossuet est ici curieuse. Les vieilleries de la paternité royale et de YÉtat famille^ les sophîsmes usés de Hobbes, voilà tout son soutien. 11 a recours aux plus pauvres moyens. 11 croit l'embarrasser en lui demandant où et quand le contrat s'est fait entre le prince et le peuple. Belle demande I C'est à peu près celle d'un élève en géométrie qui ne voudrait [admettre les propriétés du triangle qu'autant quHl aurait 'Ou des corps triangulaires. Que de tels corps existent, ou n*existent pas, cela ne fait rien à ^affai^e. Le triangle n'en subsiste pas moins d'une vérité éternelle. En justice, c'est comme en justesse ; les rapports légitimes ne tiennent nullement à tel fait matériel, moins encore à la durée, à l'antiquité de ce fait.

Si les Anglais ont dit très-justement : Notre glorieuse constitution^ ce n'est pas parce qu'ils retrouvèrent un parchemin troué dans le tombeau des rois normands, c'est parce que, pour la première fois, fut posée simplement, hors du nuage théologique, la pure lumière du droit invariable qui toujours avait existé.

Voilà les deux athlètes. Bossuet, transpercé par Jurieu, par le bon sens et l'idée pure du droit, veut lui jeter le lacet de l'histoire, l'embarrasser par le passé, le lier d'un câble sacré. Mais le câble rompt comme un fil. On ne lie pas le Droit; il est la liberté, il est le libre souverain des

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mortels et des immortels. Les religions ne sont religions qu'autant qu'elles entrent dans le droit.

C'est avec une audace, mais avec une autorité extraordinaire et décisive que Jurieu proclame ceci : Dieu môme a fait pacte avec l'homme ; il n'use point du pouvoir sans bor^nes. 11 veut régner selon le droit. Nous devons dire que si, par impossible. Dieu pouvait cesser d'être juste, ruiner sans cause des sociétés innocentes, il n'aurait plus autorité sur elles. Si Dieu damnait un juste, il ne serait plus Dieu. Quelle chose monstrueuse est-ce donc . d'attribuer à des hommes une puissance que le roi des rois ne s'attribue pas à lui-même ? {Lettres, lll, 377.)

Telle est la base commune de toutes les libertés, religieuse, sociale, économique et politique, de celles du foyer et de la conscience. La liberté politique est logiquement la première, parce qu'elle enveloppe et protège les autres. L'État libre garde seul le foyer, la foi, 1a pensée. A tort, la pensée solitaire, dans son orgueil stoïque, croirait se sauver seule : on ne peut se sauver qu'ensemble. A tort la foi et la famille, s'enveloppantde leur innocence, croiraient subsister seules. Regardez la Révocation; voyez nos protestants, humbles royalistes et martyrs, que devinrent-ils au martyre de leurs femmes et de leurs enfants ? La plupart succombèrent et ne purent conserver la foi.

Donc, rien de plus légitime, de plus juste devant Dieu, que révolution protestante de 1688, où la religion s'engendra sa gardienne, sa Minerve armée qui la couvre de la lance et du bouclier, la sainte Liberté politique en sa déclaration des droits.

L'é<;ho des deux rivages est admirable ici. Aux pleurs de la Révocation a répondu la Révolution d'Angleterre. A cette Révolution répond du continent le livre de Jurieu : Les Soupirs de la France esclave, qui paraît coup sur coup par feuilles détachées, d'août 1689 à juillet 1690.

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