CHAPITRE XXXVll
Deniers momeoU di rëfoe 4e Lons XIIl.
Voici ycomment Sismondi peint les derniers moments du règne de Louis XIII :
« La vigueur que Richelieu semblait avoir recouvrée pour punir ses ennemis ne se soutint pas longtemps. Le jour même du supplice de Cinq- Mars et de Thou, il était parti de Lyon, le 1 2 septembre, non dans une voiture, dont il n'aurait pu supporter le mouvement, mais dans une sorte de litière, portée par dix-huit de ses gardes, chapeau bas, bientôt relevés par dixhuit autres. Dans cette chambre mobile, couverte de damas rouge, il était étendu sur un lit avec une table auprès de lui, et un siège pour celui qu'il admettait à lui tenir compagnie. On abattait des pans de murs et on faisait des ponts pour donner passage à cette vaste machine jusqu'au niveau des appartements qu'il devait occuper. Il arriva seulement le 1 3 octobre à Paris, après avoir été tour-à-tour embarqué sur la Loire et sur la Seine, s'être reposé trois jours à Fontainebleau, auprès du roi. Des plaies qui se succédaient l'une à l'autre, des hémorrhagies, une extrême maigreur, paraissaient indiquer une décomposition de sang universelle, et des symptômes presque semblables annonçaient aussi que Louis XIK marchait rapidement vers sa fin.
Une des indications du déclin de Richelieu était le sentiment de terreur dont il était poursuivi. Au lieu de songer que sa maladie l'entraînait 'à grand pas vers la mort, il craignait à toute heure d'être tué par l'ordre du roi. Il savait, il est vrai, avec certitude, que lorsque la proposition ep avait été faite à
Louis XIII par Cinq-Mars, il ne l'avait pas décidément repou&sée; que Troisville, capitaine des mousquetaires, Tilladet/Des Essarts et la Sale» capitaines aux gardes, s étaient déclarés prêts à faire l'exécution. Quand même le roi leur avait dit qu'ils seraient excommuniés pour avoir tué un prêtre et un carfinal, ils lui avaient répondu qu'ils ne s'en mettaient pas en peine, et qu'ils iraient â Rome pour se faire absoudre.
« La mémoire du passé, dit Moniglat, lui revenait toujours dans l'esprit, ce qui faisait qu'il ie pouvait s'assurer du roi, et qu'il était en perpétuelle appréhension que quelqu'un ne ïuî persuadât de se défaire de lui. . . il ne put longtemps dissimuler Ta crainte qu'il avait; c'est pourquoi il envoya Chavigny trouver le roi de sa part, pour lui faire entendre les soupçons qu'il avait contre les quatre nommés ci-dessus, et ïui demander leur éloignement. Le roi reçut fort mal cette proposition, et répondit qu'ils étaient tous quatre ^ort aâTectionnés à son service, et qu'ils n'avaient rien fait qui méritât ce traitement. Ce refus ne le rebuta point, mais il insiàta sur sa demande plus qu'auparavant, jusqu'à lui dire que s'il ne voulait pas les éloigner il devait trouver bon que les gardes du cardinal ne quittassent plus les armes en sa présence , pour ïe mettre en sûreté des insultes que ces gens-là pourraient lui faire... Cette demande parut au roi fort insolente, car il était glorieux et il ne pouvait digérer une telle pensée d'un sujet avec son maître. Sisonéminence savait, dît Chavigny, qu'il y eutcfeezlui Quelqu'un qui déplut à sa majesté, il ne les vèi*rait jamais ; et le roî lui repartit brusquement : Il'nc vous, verrait donc jamais, car fe ne saurais vous souffrir, et en même temps il lui tourna le dos et lelaissa-là. » Mais le roi n'osait se permettre de telles brusqueries avec le cardinal, il céda enfin, et les renvoya tous qua-
tre le 1*' décembre, quoique avec tant de déplaisir, qu'il en répandit des larmes.
Ce même jour, 1 " décembre, avait au reste été marqué par des événements plus importants. C'est la date que porte une déclaration de Louis contre son frère, quMl remit au procureur-général, en lui intimant, ainsi qu'au président Mole, qu'il voulait qu'elle fût vérifiée. « Afin qu'il n'en puisse user mal avec la reine et avec mes enfants après ma mort, je veux lui ôter toute espérance d'avoir jamais part au gouvernement de mon royaume. La déclaration avait probablement été concertée avec Richelieu; cependant il y a quelque lieu de croire qu'elle fut anti-datée de quelques jours pour en rejeter plus complètement la responsabilité sur le ministre qui ne pouvait plus songer à se venger au moment ou Louis XIII satisfaisait le ressentiment qu'il nourrissait contre son frère; Cette ordonnance flétrissait, au reste, sans ménagement, l'homme méprisable auquel le roi n'aurait pu, sans une coupable incurie, confier l'administration de ses enfants et de son royaume, et qui n'était propre qu'à renouveler la honte et la misère du règne de Henri III. Elle récapitulait ses offenses à dater de l'an 1 626, où il donna la première preuve de sa mauvaise volonté par une conspiration avec Chalais ; puis en 1 629, sa fuite en Lorraine; en 1 631 , sa seconde fuite et son mariage conclu contre la volonté du roi, puis son séjour à Bruxelles, chez les ennemis de l'état; sa prise d'armes avec Montmorency, et, après sa défaite, le troisième pardon qui lui en avait été accordé ; ce qui ne l'avait pas empêché de se retirer de nouveau chez les Espagnols, puis de venir solliciter un quatrième pardon, après lequel il devint bientôt nécessaire d'ôter d'auprès de lui Puy-Laurens, qui allait l'entraîner dans de nouveaux crimes. En 1636, il
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s'engagea dans une nouvelle conspiration avec le comte de SoissoQs, et il obtint un cinquième pardon; enfin était venu la dernière conspiration, tramée contre le roi pendant sa campagne en Roussillon, où il était en proie a une grave maladie. C'était dans ces circonstances que son frère avait appelé en France les ennemis de Tétat, et s'était engagé à se mettre à la tête de leurs forces; qu'il avait promis de ne point faire la paix qu'autant que la France aurait abandonné tous ses alliés, et restitué à l'Autriche toutes ses conquêtes . Louis XIII voulait bien accorder à sod frère un sixième pardon ; mais en même temps il croyait juste de prendre désormais des i^récautions contre lui. « Ainsi, disait-il, de notre autorité royale, nous supprimons ses compagnies de gendarmes et de chevau-légers, le privons de son gouvernement d'Auvergne et ordonnons qu*il ne pourra jamais, à l'avenir, avoir aucune administration en ce royaume, ni être régent pendant la minorité de nos enfants. » Cette déclaration fut enregistrée sans délibération, et avec la formule : par exprès commandement du roi. »
Ce fut le 1" décembre 4642 que Richelieu éprouva une nouvelle et plus forte attaque de ses maux. Il avait eu Timprudence d'arrêter des hémorroïdes dont il avait longtemps souffert; c'est à dater de cette prétendue guérison qu'il avait été affecté d'un ulcère au bras, puis que s'étaient formés deux abcès au poumon , qu'on découvrit à l'ouverture de son corps. Le l'' décembre, il fut saisi d'un violent accès de fièvre, d'une cruelle oppression à la poitrine et d'une vive douleur au côté. Le malade sentit lui-même alors que sa fin était prochaine; il se confessa. Il reçut le lendemain la visite du roi; il lui recommanda sa famille, il lui indiqua les personnes les plus capables de le servir, puis il se prépara à
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la mort. Le jour suivant, il reçut encore une visite du roi, qui avait quitté Saint-Germain pour le Louvre, afin de se rapprocher de lui. Comme les médecins déclaraient que leur art ne présentait plus de ressources, on essaya de celles d'un empirique, qui lui rendit en effet quelques heures de vigueur; mais lui-même ne s'y trompa point, et vers midi, le 4 décembre, il expira dans la cinquante-huitième année de son âge. Richelieu, de même que presque tous les personnages de ce siècle, fit une mort chrétienne'. Ceux qui 'furent envoyés à Téchafaud, comme ceux qui les y envoyèrent, exprimèrent (l'une manière touchante, dans leurs derniers moments, leur foi, leur résignation, leur confiance en Dieu et leur oubli des injures qu'ils avaient reçues.
Richelieu, en recevant le saint-sacrement, s*écria : t Voilà mon juge devant qui je paraîtrai bientôt ; je le prie de bon cœur qu'il me condamne si j'ai eu autre intention que le bien
de la religion et de l'Etat Je pardonne de tout mon cœur,
dit-il encore, à mes ennemis , et comme je prie Dieu qu'il me pardonne à moi-même. » Le roi fut peii ému de la mort de Richelieu ; quelques-uns assurent même qu'il en témoigna de la joie. La maladie les avait aigris tous les deux ; ils se faisaient souffrir mutuellement, et Louis XllI était bien las de la tyrannie de son ministre ; toutefbis il ne se sépara point de ceux que le ministre avait élevés. Le soir même, il appela le cardinal Mazarin à son conseil , et le lendemain il adressa aux parlements , aux gouverneurs de province , ainsi qu'aux ambassadeurs , une circulaire par laquelle il annonçait vouloir maintenir en ses conseils les mêmes personnes qui l'avaient servi pendant l'administration de Richelieu , y appeler Mazarin , maintenir la bonne intelligence avec ses alliés , et agir
avec la même vigueur et la même fermeté qu'il avaij; montrées jusqu'à ce jour. Il fit faire au cardinal , le 13 décembre , les
f)lus magnifiques obsèques; il approuva la distribution de sa brtune et de ses charges qu'il faisait par son testament, et jl accepta les legs splendides qui lui étaient destinés à lui-même.
Lé public, qui avait tremblé si longtemps devant Richelieij, lorsque la mort eut abattu celui qu'aucune intrigue , aucune conspiration n'avait pu ébranler, celui qui disposait de tous les tribunaux, et ouvrait à son gré toutes les prisons du royaume, se livra bientôt à une haine que la peur avait augmentée en la comprimant.
Le nombre dos victimes du pouvoir despotique était grand, surtout comme on ne voulait tenir aucun compte des crimes d'Etat, pour lesquels plusieurs avaient mérité leurs châtiments ; tous étaient attribués à une atroce vengeance. Aussi tous ceux qui vivaient encore dans la prison ou l'exil, toutes les familles de ceux qui avaient péri , faisaient entendre en même temps leurs exécrations contre le ministre.
On le rendait seul responsable de toutes ces rigueurs, dans l'espoir que le roi ne s'en ferait point solidaire , encore que le caractère triste, jaloux, capricieux, de ce prince, fussent entrés pour beaucoup dans la distribution des châtiments. Les regrets de la France ne portaient pas sur des libertés qui lui eussent été ravies ; ce que Richelieu avait contenu , ce qu'il avait supprimé, c'étaient surtout les droits anarchiques , les habitudes de violence des grands , des commandants de province , des gentilhommes , des soldats ; c'étaient encore les voleries des financiers. Des milliers d'intérêts privés avaient été froissés ; tous ceux qu'avaient atteints les réformes faisaient entendre en même temps leurs clameurs , tous se plai-
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gnaient d'une tyrannie intolérable. Le peuple, quoiqu'il eût été lui-même victime des abus, joignait sa voix aux plaintes de ceux qui les regrettaient , en haine de la terreur qu'il avait éprouvée , et parce que son fardeau n'avait pas été allégé ; car on lui avait fait payer au fisc ce qu'il payait auparavant à de petits tyranneaux. Chaque jour le déchaînement contre la mémoire du grand cardmal devenait plus violent; des centaines de pièces de vers injurieuses, d'épitaphes, de quatrains, circulaient contre lui.
L'ami, le confident de Richelieu, le négociateur habile qu'il avait chargé de ses mémoires les plus difficiles, le prélat pour lequel il avait demandé deux ans la pourpre romaine, et qu'il en avait enfin revêtu ', le cardinal Mazarin , était naturellement appelé à continuer son système et à présider le conseil d'état; mais il y était associé avec deux secrétaires d'état, Bouthillier de Chavigny, et Sublct Desnoyers, tous deux créatures de Richelieu , dont il entrevoyait déjà la jalousie, et qui cherchaient toutes les occasions de le supplanter. Il sentait aussi combien sa position était rendue difficile par le caractère du roi. « Celui-ci , dit Monglat , devenait si chagrin qu'on n'osait plus parler à lui, et il était de si méchante humeur qu'il gourmandait tout le monde , et faisait des rebuffades à tous ceux qui l'abordaient, en sorte que les ministres le craignaient, et tremblaient toujours devant lui. Cetle mauvaise humeur était causée par son peu de s:mté , qui empirait tous les jours, et il devenait si maigre et si pâle, qu'on le voyait diminuer à vue d'œil. »
Mazarin voyait donc clairement que Louis XIII, sombre, jaloux , cruel, se refuserait à alléger le joug qui pesait sur la France , et s'irriterait de la moindre faveur qu'on voudrait
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montrer h sa femme , à son frère , aux princes du sang, qu'il avait si (hirement traités dans sa défiance; il fallait aussi se garder de le blesser dans son goût pour la guerre » qu'il avait déclaré vouloir poursuivre avec la même vigueur qu'avait dé* ployéeson ministre. Mais d'autre part, Mazarin voulait être prêt pour lo moment de la mort du roi , qu'il voyait etaire-* ment être prochaine; il ne voulait point accepter le funeste héritage de Richelieu , toutes ces haines qui grondaient déjà de toutes parts autour de lui , et qui éclateraient au moment oii Louis XIII n'inspirerait plus de terreur. Le nouveau ministre était seulement âgé de quarante ans ; aussi, quoiqu'il désirât recevoir le pouvoir des mains du roi mourant, c'était vers un autre règne qu'il dirigeait son ambition , c'était durant la prochaine régence qu'il lui importait de gouverner. H voyait bien que s'il ne trouvait pas moyen de se relâcher des rigueurs pratiquées par son prédécesseur , de se réconcilier avec les ennemis du pouvoir, de regagner quelque popularité, il courait risque d'être choisi comme victime expiatoire de ce terrible mmistère. Mazarin entreprit donc ^ avec ses formes douces et polies, avec son caractère conciliant, de servir d'intermédiaire entre les partis , de calmant pour les passions , de ménager à la fois les souvenirs de Richelieu , les traditions des deux secrétaires d'état, les rigueurs et la cruauté du roi , les intérêts de la reine, Timpalience des exilés et des incarcérés , et les ressentiments du public ; il voulut détendre tous les ressorts, tout adoucir, gagner partout de la reconnaissance, et n'amener aucun brusque changement du système. Le tout premier acte du ministère do Mazarin avait paru ce|)endant être un acte de rigueur contre le second personnage de l'Etat , le frère du roi. Richelieu était encore exposé sur son lit de pa-
5d HISTOIRE DE FftANCE.
rade lorsqtie, le 9 décembre, le parlement enregistra le pardon flétrissant de Gaston.
Ce prince lui-même ne le regarda que comme une dernière vengeance du ministre mort , et il sollicita aussitôt son successeur poUr avùir la permission de retenir à Paris. Ce futTabbé de Ld Rivière qu'il chargea de traiter pour lui. La permission fut accordée, et il arriva le 15 janvier 1643. < Il vint descendre chez moi , dit sa fille , M'^' de Montpensier , alors âgée de quinze ans; il sonpa chez moi, où étaient les vingt-quatre violons; il y fut aussi gai que si MM. de Cinq-Mars et de Thou ne fussent pas demeurés par les chemins. J'avoue que je ne le pus voir sans penser & eux , et que dans ma joie je sentis qde la sienne me donnait du chagrin. Le lendemain , il alla h Saint-Germain , où H fut fort bien reçu du roi. »
Le 19 janvier, le cardinal et M. de Chavigny obtinrent du roi qu'il remit en liberté les maréchaux de Yitry et de Bassompierre , et le comte de Cramaie. « Ne voyant pas , dit La Châtre, que le roi y eât beaucoup d'inclination , ils le prir^t par son t^ible , et lui représentèrent que ces trois prisonniers lui faisaient une extrême dépense dans la Bastille , et que , n'étant pas en état de faire cabale dans le royaume , ils seraient aussi bien dans leurs maisons, où ils ne lui coûteraient rien. Ce biais leur réussit, ce prince étant préoccupé d'une si extraordinaire avarice que tous ceux qui lui pouvaient demander de l'argent lui pesaient sur les épaules. Jusque-là, qu'après le retour deTroisville et des autres, que la violence du feu cardinal l'avait forcé à abandonner lorsqu'il mourut , il chercha une occasion de leur faire une rebuffade à chacun , pour leur ôter l'espérance d'être récompensés de ce qu'ils avaient souffert pour lui. L'archevêque de Bordeaux fnt rappelé au gou^
LOUIS Xtll. M
vorAemeiit, non <te sa flotte, mais de sod diocèse* Lemaré-* chai d'E^ées eut permission de revenir d'Italie; le duc de Mercœor, de revenir à la cour, et il obtint le rap|^ de son père et de son frère les ducs de Vendôme et de BeaaforL Enin le corps de la reine-mère fut ramené , en grande pompe « de Cologne à Saint-Denis, où il fut déposé, le 8 mars» dans la s^ttUtti^ des rois; et ce retour fut aussi compté parmi les déviations du système de rigueur de Richelieu.
Une ncmvelle campagne allait s'ouvrir, et il semNe que Haarîn, en distribuant le commandement des armées» ne montra ni la confiance en lui-même ni la défiance des autres^ qui avaient tant nui à la France sous son prédécesseur. U ne traça point, pour ses généraux i les plans de campagne qu'ils devaient suivre ; il ne les associa point deux h deux pour qu'ils se surveillassent Tun l'autre. Le maréchal de Guébrtant fut continué dans le commandement de l'armée d'Allemagne, sous la charge de concerter ses opérations avec le général Suédois Torstenson. Le vicomte de Turenne fut choisi pour commander les Français en Italie , en déférant toutef(Hs l'honneur de général en chef au prince Thomas de Savoie ; le maréchal de La Motte fut conservé dans la vice-royauté de Catalogne; enfin Mazarin, par une heureuse audace, fit choix, pour commander l'armée de Picardie, d'un jeune homme de vingt et un ans et demi , le duc d'Enghien , fils du prince de Coodé , auquel il donna pour conseillers le maréchal de Guiche et du Hallier. Peut-être songeait-il seulement à se concilier le premier prince du sang , et en même temps la famille de Richelieu , à laquelle il s'était allié. Mais Eoghien , en qui on avait remarqué seulement une brillante valeur et un caractère fier, emporté, fougueux, avait aussi le coup d'oeil do génie mi-
5è IIISTOIRf: DE PRÀNŒ.
lilaireque l'étude ne donne pas, el qui naît avec les héroâ. Pendant qu'on se préparait à la guerre, pendant aussi qu'on était convenu que les conférences pour lu paix commenceraient en même temps dans les villes de Munster et d'Osnabruck, on voyait déchoir rapidement [la santé du roi. c Chacun désirait du changement, dit Montglat; aussi durant sa maladie, qui fut fort longue, on connaissait dans le visage des courtisans l'état de sa santé , car tout le monde était triste quand il se portait mieux, et dès qu'il empirait la joie se remarquait dans les yeux d'un chacun. » Il avait eu , le 21 février, à Saint-Germain, où il habitait, une crise alarmante; il avait paru s'en relever; mais bientôt il était retombé dans un état de langueur, durant lequel on ne permettait qu'à un bien petit nombre de personnes de parvenir jusqu'à lui. Màzarin , Chavigny, et Desnoyers, voyaient bien que la régence devait être déférée à la femme du roi plutôt qu'à un prince aussi décrié que l'était Gaston; en la servant, ils voulaient d'ailleurs se faire des droits à sa reconnaissance; mais avant tout il fallait éviter d'effaroucher la susceptibilité du roi, qui conserva jusqu'au bout sa défiance et sa rancune. Sublet Desnoyers , qui , par ses pratiques religieuses , sa mine ché* tive et ses propos cagots , s'était acquis le plus de crédit auprès de Louis XllI , manifesta avec trop d'empressement, aussi bien que le Père Sirmond , confesseur du roi , son zèle pour la reine : Tun et l'autre furent renvoyés. < 11 veut faire le petit cardinal , dit Louis , il m'a mis le marché à la main ; s'imagine-t-il être si nécessaire qu'on ne puisse se passer de lui ? J'en trouverai un plus habile et plus capable de remplir son emploi. » Le Tellier, qu'il lui donna pour successeur, était effectivement plus habile.
Mazarin et Cbavigny comprirent alors que pour se conserver en faveur auprès du roi , il fallait affecter une mauvaise volonté obstinée contre la reine; qu'il fallait en*méme temps avertir celle-ci de ne pas se créer d'obligations envers trop de gens» puisqu'on réalité elle n'avait besoin de personne. Le cardinal, qui personnellement, à ce qu'on assure, ne lui déplaisait pas , réussit , dans quelques entretiens secrets , à lui faire comprendre qu'elle ne devait point s'inquiéter des conditions auxquelles die serait déclarée régente ,. car une fois instituée , les moyens ne lui manqueraient pas pour affermir son pouvoir et pour gouverner seule. Anne d'Autriche accq>(a le rôle de dissimulation qu'on lui suggérait, elle affecta une haine ouverte pour Mazarin et pour Chavigny^ ce qui fut cause que tous ceux qui s'étaient particulièrement attachés à* la reine , MM. de Vendôme , de Metz , de Retz , de Fiesque, de Béthune, de La Châtre et de Marillac s'éloignèrent absolument d'eux et ne les visitèrent plus. Le 20 avril le roi, qui depuis dix-neuf jours ne s'était pas habillé ; qui la veille avait exigé du médecin qu'il lui fit connaître son état , et qui avait été averti par lui qu'il n'avait pas longtemps à vivre, convoqua dans sa chambre une assemblée solennelle. La reine s'y trouvait avec ses enfants , le duc d'Orléans , le prince de Coudé , les ducs et pairs , les maréchaux de France , les grands sagneurs qui habitaient alors Paris , les principaux officiers de la couronne , le chancelier et les ministres. Le roi prononça qudques paroles d'un ton grave et d'une voix élevée; le sccrétaire-d'état La Vrillière donna ensuite lecture de l'édit par lequel Louis réglait la régence et l'administration du royaume après sa mort. Des expressions de piété et d'amour pour ses peufries servaient d'introduction à cette ordonnance ; puis le
byGoûoIe
roi déclarait ne pouvoir rien faire de mieux que de suivre Texemple de ses prédécesseurs « qui ont jugé avec beaucoup de raison qu'ils ne pouvaient faire un choix plus judicieux pour la régence du royaume , et pour Finstruction et l'éduèaim des rois qui sont en âge de minorité, que dans la personne des reines leurs mères. » Il ordonnait donc , qu'en cas qu'il vtnt à mourir avant que le dauphin fût entré dans sa quatorzième année, ou que le dauphin vint à mourir avant la majorité de son second fils, la reine csa chère et bien-aimée épouse el compagne» serait régente; mais avec Tavis d'un conseil dont les articles suivants réglaient l'institution. Le duc d'Orléans était nommé lieutenant- général du roi mineur , sons l'autorité de la régate et du consdl , « nonobstant la dé* damtion qui le rend incapable de toute espèce d'administration. Mais, ajoutait le roi, comme le fardeau de la régence est si pesant, que l'état se repose entièremait de son salut sur celle qui est revêtue de cette charge, et qu'il est impossible qu'elle ait tontes les qualités nécessaires pour s'acquitter, d'un
emploi si difficile nous avons jugé à propos d'établir un
conseil auprès d'elle pour la régence , par l'avis et l'autorité duquel les affainês importantes de l'état seront examinées et résolues à la pluralité des voix. > Il le composait du prince de Condé i du cardinal Mazarin , du chancelier, du surintendant des finances Boutbiliier et du secrétaire d'état Chavigny ; il défendait d'y apporter aucun changement pour l'augmenter eu le diminuer; et en cas de vacance , c'était à la pturalité des voix des survivants qu'un remplacement devait être effectué. Il répétait c que toutes les affaires de paix et de guerre et autres qui concernent l'état, comme aussi celles qui regardent la di$4)osi(ion de nos finances, seraient décidées dans ledit
LOUIS Xiil. 55
cçBseil ) à la pluralité des suffrages ; que les charges de )a €ouroiiB6 r ceUes de suriatendant des finances , de prenrier présidant de notre cour de parlement , de secrétaire détat , celles de la guerre et des armées, et les gouvernements des places fortes et frontières qui viendraient à vaquer, soient remplies par la reine régente, avec l'avis du conseil sans leqifel elle j^e pourra disposer d'aucune de ces charges. »
Ainsi il r^rdait Ip royaume comme étant toujours sa propriété même après sa mort; et il ne noontrait pas moins de défiance du pouvmr absolu , dès que ce n'était plus le ^ien propre , que l'aurait pu faire aucun de ses sujets. Il voulait que , pour la nomination des bénéfices ecclésiastiques, la reine s'en riy>portât ^ cardinal Mazarin , afin qu'il ne les conEérâl; , coinme Louis XIII déclarait l'avoir fait lui-même, «c qu'à des personnes d'un rare mérite et d'une piété singulière* s> U vouhiit que l'ancien garde-4es-scèaux Châteauneuf, et|a duehes^e de Chevreuse, dont il craignait le crédit auprès de la reine , demeurasseol l'un en prison à Angouléme, l'autre ep exil jusqu'à la candttsion de la paix générale; qu'alors xném ils ne pussent recouvrer leur liberté que de l'avis du consj^l, sans jamais pouvoir revenir à la cour. La rentrée de tous les autres ^lés devait égalisent être subordonnée à l'avis du conseil. Âni^ d' Autridie et Gaston signèrent ensuite la déclaration et prêtèrent serment l'un et l'autre de n'y point intervenir. Le lendemain Gaston lui-même porta cette déclaration au parlement, ou elle fut enregistrée. Aucun de ceux cepepdant qui venaient de prendre ces engagements n'avait intention de les tenir.
Ce fut aussi le 21 avril que Louis XllI fit baptiser son fil^, eéréijfi^ qui avait été différée jii^u'alors, renfapt ayant été
56 HISTOIRE DE FIIANGE.
ondoyé dès sa naissance. 11 fut présenté au baptême par le cardinal Mazarin et la princesse de Condé. Le roi était persuadé lui-même qu'il devait mourir le vendredi 24 avril ; il avait communié, béni ses enfants, pleuré avec sa femme et reçu l'Extrême-Onclion ; celle-ci lui fut administrée le jeudi 23 avril; en raison de l'agitation extraordinaire qui se manifesta ce jour-là, on le nomma le grand jeudi. Les exilés, les mécontents accouraient tous à Saint-Germain , où était le roi , pour profiter du moment do sa mort , afin de se remettre en possession de ce qui leur avait été ôté. Le duc de Vendôme en particulier, avec ses deux fils , les ducs de Mercœur et de Beaufort, se préparaient à Taire quelque violence au maréchal de La Meilleraie , pour le forcer à leur rendre le gouvernement de Bretagne dont ils se croyaient injustement dépouillés. La Meilleraie, qui était grand-maltre de l'armée, appela à lui de Paris tous les ofiiciers dépendants de sa charge ; il se trouva ainsi avoir de trois à quatre cents chevaux. Monsieur et le prince de Condé firent aussi venir les gens sur lesquels ils pouvaient compter; Saint-Germain se remplit de gens armés. Toute la cour était logée au vieux château , le roi seul habitait le château neuf. La reine, en traversant la place pour se rendre auprès de lui , fut alarmée de ce tumulte ; elle croyait que son mari était sur le point de rendre l'âme , et dans ce moment d'émotion elle recourut h un homme pour lequel il paraît qu'elle avait du goût, le duc de Beaufort, second fils du duc de Vendôme , jeune , beau , hardi , présomptueux; elle lui recommanda , avec une sorte d'efl^usion de tendresse, la sûreté de ses deux fils qu'elle avait laissés au château neuf vieux; elle commanda à La Châtre, colonel général des Suisses, et à Charost , capitaine des gardes , de pourvoir avec
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leurs troupes à la défense du château. La terreur de voir enlever ses enfants par le duc d'Orléans , peut*étre de les voir périr, Tavait saisie. La confiance de la reine fit tourner la tète à Beaufort; il exagéra les précautions, la surveillance, de manière à blesser profondément le duc d'Orléans et le prinee de Condé ; mais il sembla aussi prendre à tâche de faire croire qu'il était assuré de toute la faveur de la reine, et qu'il entrait d^à dans les allures du plein pouvoir. A dater de ce jour, lui et ses amis furent nommés les importants. Il partit que les ministres surent profiter de la pétulante ambition de ce jeune imprudent , pour mettre la reine en garde contre lui, faire sentir qu'il la compromettait , et resserrer avec elle leur secrète alliance. Une amélioration momentanée dans la santé du roi leur en donna le temps. Celui-ci tout occupé désormais de ses sentiments religieux , semblait avoir déposé ses haines et sa défiance. Il consentit à recevoir l'un après l'autre tous les exilés dont il avait permis le retour; il vit Beringhen , son ane^ valet-de-chambre, la duchesse de Guise et ses enfants, et le vieux duc de Bellegarde ; il promit aussi de voir la princesse de Lorraine , duchesse d'Orléans , qu'un gentilhomme de son mari alla chei^cher à Bruxelles le 29 avril. Le 1*' m^u , il retomba dans un douloureux accablement; souvent il appela la mort pour mettre un terme à ses souffrances , mais l'agonie se prolongea jusqu'au 4 4 mai 1 643 , qu'il expira à deux heures après midi , à l'âge de quarante-deux ans , trente-trois ans, jour pour jour, après l'assassinat de son père.
«8 HISTOIIË DE FRANCE.