CHAPITRE m
Miaorité de Louis XIY. — Victoires des Français soas le grand Gondé , alors duc d'Enghien.
Le cardinal de Richelieu et Louis XIII venaient de mourir. Tun admiré et haï, Tautre déjà oublié. Us avaient laissé aux Français, alors très-inquiets, de l'aversion pour le nom seul du ministère , et peu de respect pour le trône. Louis XIII , par son testament, établissait un conseil de régence. Ce monarque , mal obéi pendant sa vie , se flatta de Tétre mieux après sa mort; mais, comme nous Tavons vu, la première démarche de sa veuve, Anne d'Autriche (1), fut défaire annuler les volontés de son mari par un arrêt du parlement de Paris. Ce corps , longtemps opposé à la cour, et qui avait à peine conservé sous Louis XIII la liberté de faire des re-
(1) Anne Marie d'Autriche, sœur de Philippe IV, était née à Burgos , le 22 septembre 1601 ; elle était donc âgée de quarante-deux ans à la mort de son époux. Elle était grande et bien faite ; son air était doux et majestueux en même temps ; ses yeux étaient parfaitement beaux , et elle consenrait encore beaucoup du charme qui Tavait rendue une des beautés les plus remarquables de son siècle. En vraie espagnole , elle croyait pouvoir allier la galanterie et la dévotion ; les voyages , les maladies , les veilles , les chagrins , les divertissements ni les affaires ne lui firent jamais interrompre les heures de sa retraite et de ses prières; mais elle aimait les hommages, elle n'avait jamais été sans quelque flamme plus ou moins avouée; alors même on la croyait dominée par son sentiment pour le duc de Beaufort, le second des fils du duc de Vendôme ; hautaine et passionnée , elle ne pouvait concevoir d'opposition à ses volontés; la gloire d'un trêne, c'était, h ses yeux, le pouvoir absolu; les limitations de ce pouvoir la révoltaient autant qu'ils avaient révolté les rois d'Espagne , de qui elle était née , ou le roi de France , auquel elle s'était unie ; mais elle était paresseuse autant qu'absolue ; elle doutait de sa capacité , et se refusait k la fatigue d'étudier ou de vouloir. Elle prétendait au pouvoir illimité , parce que le lui ravir lui paraissait une insulte , mais elle voulait le posséder pour le remettre tout entier à un seul , parce qu'elle ne voyait que du travail et des soucis à s'en charger elle-même. ( Sismondi. )
montrances, cassa le testament de son roi avec la même facilité qu'il aurait jugé la cause d'un citoyen (l). Anne d'Autriche s'adressa à cette compagnie pour avoir la régence iUimitée, parce que Marie de Médicis s'était servie du même tribunal après la mort de Henri IV ; et Marie de Médicis avait donné cet exemple, parce que toute autre voie eût été longue et incertaine ; que le parlement, entouré de ses gardes , ne pouvait résistera ses volontés; et qu'un arrêt rendu au parlement et par les pairs semblait assurer un droit incontestable.
L'usage qui donne la régence aux mères des rois parut donc alors aux Français une loi presque aussi fondamentale que celle qui prive les femmes de la couronne. Le parlement de Paris ayant décidé deux fois cette question , c'est-à-dire ayant seul déclaré par des arrêts ce droit des mères , parut en effet avoir donné la régence : il se regarda, non sans quelque vraisemblance, comme le tuteur des rois , et chaque conseiller crut être une partie de la souveraineté. Par le même arrêt, Gaston, duc d'Orléans, jeune oncle du roi, eut le vain titre de lieutenant-général du royaume sous la régente absolue.
Anne d'Autriche fut obligée d'abord de continuer la guerre contre le roi d'Espagne Philippe IV, son frère, qu'elle aimait. On se battait depuis 1 635. Le cardinal de Richelieu s'était lié contre l'empereur avec la Suède, et avec le duc Bernard de Saxe-Veimar, l'un de ces généraux que les Italiens nommaient condottieri, c'est-à-dire qui vendaient leurs troupes. Il atta-
(1) Kiencoart^ dans son Histoire de Louis XIV, dit que le testament de Loais XIII fat vérifié au parlement. €e qui trompa cet écrivain , c'est qa*en effet Louis XIH avait déclaré la reine régente , ce qui fut confirmé; mais il avait limité son autorité , ce qui fut cassé.
I7d HISTOIBE DE FRANCE.
quait aussi la I)ranche autrichiesne^spagooie dans ces dix provinces que nous appelons en général du nom de Flandre; et il avait partagé avec les Hollandais, alors nos alliés » cette Flandre qu'on ne conquit point.
Le fort de la guerre était du côté de la Flandre ; les Espagnols sortirent des frontières du Hainaut au nombre de vingt-six mille hommes, sous la conduite d'un vieux général expérimenté nommé don Francisco de Melb. Us vinrent ravager les frontières de la Champagne ; ils attaquèrent Eocroi, et ils crurent pénétrer bientôt jusqu'aux portes de Paris , comme ils avaient fait huit ans auparavant. La mort de Louis XIII, la faiblesse d'une minorité , relevaient leurs espérances ; et quand ils virent qu'on ne leur opposait qu'une armée inférieure en nombre, commandée par un jeune homme de vingt-un ans, leur espérance se changea en sécurité.
Ce jeune homme sans expérience , qu'ils méprisaient, était Louis de Bourbon , alors duc d'Enghien , connu depuis sous le nom du grand Condé. La plupart des grands capitaines sont devenus tels par degrés. Ce prince était né général ; l'art de la guerre semblait en lui un instinct naturel : il n'y avait en Europe que lui et le suédois Torstenson qui eussent eu à vingt ans ce génie qui peut se passer de l'expérience (1 ).
(1) Torstenson était page de Gustave-Adolphe eh 16^4. Le roi, près d'aUaqaer un corps de Lithuaniens en Livonie , et n'ayant point d'adjudant auprès de lui , envoya Torstenson porter ses ordres à un officier général , pour profiter d'un mouvement qu'il fit faire aux ennemis. Torstenson part et revient. Cependant les ennemis avaient changé leur marche ; le roi était désespéré de l'ordre qu'il avait donné : « Sire , dit « Torstenson, daignez me pardonner; voyant les ennemis faire un mouvement con- « traire, j'ai donné un ordre contraire. » Le roi ne dit mot; mais le sour, ce page servant à table , il le fit souper ^ côté de lui , et lui donna une enseigne aux gardes, quinze jours après une compagnie , ensuite un régiment. Torstenson fut un des grand capitaines de l'Europe.
LOUIS XIV. tft
Le duc d'Ënghien aTait reçu , avec la nouvelle de la mert de Louis Xin , Tordre de ne point hasarder la bataille. Le maréchal de THospital , qui lui avait été donné pour le conseiller et pour le conduire, secondait par sa cii'conspection ces ordres tioiides. Le prince ne crut ni le maréchal ni la cour; il ne confia son dessein qu'à Gassion , maréchal-de-camp, digne d'être consulté par lui : ils forcèrent le marédial à trouver la bataille nécessaire.
On remarque que le prince, ayant tout réglé le soir, veille de la l^itaiUe , s'eiràormit si profondément , qu'il fallut le réveiller pour combattre. On conte la même chose d'Alexandre. I) est naturel qu'un jeune homme, épuisé des fatigues que demande l'arrangement d'un si grand jour, tombe ensuite dans un sommeil profond ; il l'est aussi qu'un génie fait pour la guerre» agissant sans inquiétude, laisse au corps .assez de calme pour dormir. Le prince gagna la bataille par lui-ménie, par un coup* d'oeil qui voyait à la fois le danger et la ressource , par son activité exempte dé trouble , qui le portait à propos à tous les endroits. Ce fut lui qui avec de la cavalerie attaqua, cette infanterie espagnole jusque-là invincible , aussi forte , aussi serrée que la phalange ancienne si estimée , et qui s'ouvrait avec une agilité que la phalange n'avait pas , pour laisser partir la décharge de dix-huit canons qu'elle renfernoait au milieu d'elle. Le prince l'entoura et l'attaqua trois fois. A peine victorieux, il arrêta le carnage. Les officiers espagnols se jetaient à ses genoux pour trouver auprès de lui un asile contre la fureur du soldat vainqueur. Le duc d'Engbi^ eut autant de soin de les épargner qu'il en avait pris pour 1^ vaiacrB.
Le vieux comte de Fuentes , qui commandait cette infan-
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terie espagnole, mourut percé de coups. Coudé, en l'apprenant, dit qu'il voudrait être mort comme lut^ s'il n'avait pas vaincu.
Le respect qu'on avait en Europe pour les armées espagnoles se tourna du côté des armées françaises, qui n'avaient point depuis cent ans gagné de bataille si célèbre; car la sanglante journée de Marignan , disputée plutôt que gagnée par François l" contre les Suisses, avait été Touvrage des bandes noires allemandes autant que des troupes françaises. Les journées de Pavie et de Saint-Quentin étaient encore des époques fatales à la réputation de la France. Henri lY avait eu le malheur de ne remporter des avantages mémorables que sur sa propre nation. Sous Louis XIII, le maréchal de Guébriant avait eu de petits succès, mais toujours balancés par des perles. Les grandes batailles qui ébranlent les états, et qui restent à jamais dans la mémoire des hommes , n'avaient été livrées en ce temps que par Gustave-Adolphe.
Cette journée de Rocroi devint l'époque de la gloire française et de celle de Condé. Il sut vaincre et profiter de la victoire. Ses lettres à la cour firent résoudre le siège de Thionville, que le cardinal de Richelieu n'avait pas osé hasarder; et au retour de ses courriers , tout était déjà préparé pour cette expédition.
Le prince de Condé passa à travers le pays ennemi , trompa la vigilance du général Beck , et prit enfin Thionville. De là il courut mettre le siège devant Syrck , et s'en rendre maître. Il fit repasser le Rhin aux Allemands; il le passa après eux ; il courut réparer les perles et les défaites que les Français avaient essuyées sur ces frontières après la mort du maréchal de Guébriant. Il trouva Fribourg pris, et le. général
Merci sous ses murs avec une armée supérieure encore à la sienne. Condé avait sous lui deux maréchaux de France, dont l'un était Gramont, et l'autre ce Turenne fait maréchal depuis peu de mois, après avoir servi heureusement en Piémont contre les Espagnols. Il jetait alors les fondements de la grande réputation qu'il eut depuis. Le prince, avec ces deux généraux , attaqua le camp de Merci , retranché sur deux éminences. Le combat recommença trois fois, à trois jours différents. On dit que le duc d'Enghien jeta son bâton de commandement dans les retranchements des ennemis , et marcha pour le reprendre, l'épée à la mmn, à la tète du régiment de Conti. Il fallait peut-être des actions aussi hardies pour mener les troupes à des attaques si difficiles. Cette bataille de Fribourg, plus meurtrière que décisive, fut la seconde victoire de ce prince. Merci décampa quatre jours après. Philipsbourg et Mayence rendus furent la preuve et le fruit de la victoire.
Le duc d'Enghien retourne à Paris, reçoit les acclamations du peuple, et demande des récompenses à la cour; il laisse son armée au prince maréchal de Turenne. Mais ce général, tout habile qu'il est déjà , est battu à Mariendal. Le prince revole à Tannée , reprend le commandement , et joint à la gloire de commander encore Turenne celle de réparer sa défaite. U attaque Merci dans les plaines de Nordlingen. 11 y gagne une bataille complète; le maréchal de Gramont y est pris, mais le général Glen , qui commandait sous Merci , est fait prisonnier, et Merci est au nombre des morts. Ce général , regardé comme un des plus grands capitaines, fut enterré près du champ de bataille , et on grava sur sa tombe : sta , viatoh; heroem calcas : Arrête, voyageur; tu foules un héros.
Cette bataille mit le comble à la gloire de Condé et fit e^e de Tarenne , qui eut rhoaneur d'aider paissammeot k prince à remporter une victoire dont il pouvait être humilié. Peutêtre ne fut-il jamais si grand qu'en servant ainsi celui dont il fut depuis Témule et le vainqueur.
Le nom du duc d'Enghien éclipsait lâors tous les aulres noms. Il assiégea ensuite Dunkerque, à la vue de l'armée e^ pagnole, et il fut le premier qui donna cette place à la France.
Tant de succès et de services, moins récompensés que suspects à la cour, le faisaient craindre du minière autant que des ennemis. On le tira du théâtre de ses conquêtes et de sa gloire, et on l'envoya en Catalogne avec de mauvaises troupes mal payées; il assiégea Lérida, et fut obligé dé lever lé siège. On l'accuse, dans quelques livres, de fanfaronnade, pour avoir ouvert la tranchée avec des violons. On ne savait pa» que c'était Fusage en Espagne.
Bientôt les affaires chancelantes forcèrent la cour de rappeler Condé (4) en Flandre. L'archiduc Léopdd, frère de Tempereur Ferdinand lU^ assiégeait Lens en Artois, Condé, rendu à ses troupes, qui avaient toujours vaincu sous lui, les mena ^ droit à l'archiduc. C'était pour la troisième fois qu'il donoait bataille avec le désavantage du nombre. 11 dit à se» soldats ces seules paroles : Amis, souvenez-vom de Roeroy, de Fnbaurgj et de Nordlingen.
Il dégagea lui-même le maréchal de Gramont, qui piiaft avec l'aile gauche; il prit le général Beck. L'archiduc se sauva à peine avec le comte de Fuensaldagne. Les impériaux et les Espagnols, qui composaient cette armée, furent dissipés; ils
(1) Son père était mort en iBÂA.
perdirent plus de cent drapeaux et trente-huit pièces de canon; ce qui était alors très-considérable. On leur fit cinq raille prisonniers, on leur tua trois mille hommes; le reste déserta, et l'archiduc demeura sans armée.
Tandis que le prince de Gondé comptait ainsi les années de sa jeunesse par des victoires, et que le duc d'Ortéans, frère de Louis XHI , avait aussi soutenu la réputation d'urt fils de Henri IV et celle de la France par la prise de Gravelines, par celle de Courtrai et de Mardick, le vicomte de Turenne avait pris Landau; ii avait chassé les Espagnols de Trêves, et rétabli rélecteur.
Il gagna avec les Suédois la bataille de Lavingen, celle de Sommerbausen, et eo&traignit le dnc de Bavière à sortir de ses états à Tâge de près de quatre-vingts ans. Le comte d'Harcourt prit Balagttier, et battit les Espagnols. Ils perdirent en Italie Portolongone. Vingt vaisseaux et vingt galères de France, qui composaient presque toute la marine rétablie par Richelieu, battirent la flotte espagnole sur la côte d'Italie.
Ce n'était pas tout; les armées françaises avaient encore envahi la Lorraine sur le duc Charles IV, prince guerrier, mais meofistant, imprudent et malheureux, qui se vit à la fois dépouillé de son état par la France, et retenu prisonnier par les Espagnols. Les alliés de la France pressaient la puissance autrichienne au midi et au nord. Le duc d'Albuquerque, général des Portugais, gagna contre TEspagne la bataille de Badajoz. Torstenson défit les impériaux près de Tabor, et remporta une victoire complète. Le prince d'Orange, à la tête des Hollandais, pénétra jusque dans le Brabant.
Le roi d'Espagne, battu de tous côtés, voyait le RoussiDon et la Catalogne entre les mains des Français. Naples, révoltée
contre lui, venait de se donner au duc de Guise, dernier prince de cette branche d'une maison si féconde en hommes illustres et dangereux. Celui-ci, qui ne passa que pour un aventurier audacieux, avait eu du moins la gloire d'aborder seul dans une barque au milieu de la flotte d'Espagne, et de défendre Naples sans autre secours que son courage.
A voir tant de malheurs qui fondaient sur la maison d'Autriche, tant de victoires accumulées par les Français, et secondées des succès de leurs alliés, on croirait que Vienne et Madrid n'attendaient que le moment d'ouvrir leurs portes, et que l'empereur et le roi d'Espagne étaient presque sans états. Cependant cinq années de gloire, à peine traversées par quelques revers, ne produisirent que très-peu d'avantages réels, beaucoup de sang répandu, nulle révolution. S'il y en eut une à craindre, ce fut pour la France; elle touchait à sa ruine au milieu de ces prospérités apparentes.