‹ Histoire de France, Volume 14Chapitre 30 sur 48 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Belle campagne et mort du maréchal de Tnrenne. — Dernière batiiUe da grand . Condé à Senef.

Tandis que le roi prenait rapidement la Franche-Comté, avec cette facilité et cet éclat attachés encore à sa destinée, Turenne, qui ne faisait que défendre les frontières du côté dû Rhin, déployait ce que Fart de la guerre peut avoir de plus grand et de plus habile.

D'abord il fait une marche longue et vive, passe le Rhin à Philisbourg, marche toute la nuit à Sintxheim , force cette ville; et en même temps il attaque et met en fuite Caprara , général de Tempereur, et le vieux duc de Lorraine, Charles ÏV, ce prince qui passa toute sa vie à perdre ses états et à lever des troupes, et qui venait de réunir sa petite armée avec une partie de celle de l'empereur. Turenne, après l'avoir battu, le poursuit, et bat sa cavalerie à Ladenboui^ ; de là il court à un autre général des impériaux, le prince de Bournonville, qui n'attendait que de nouvelles troupes pour s'ouvrir le cheïnin de r Alsace; il prévient la jonction de ces troupes, l'isittaque, et lui fait quitter le champ de bataille.

LOUIS XIV. a7t

L*Empire rassemble contre lui toutes ses forces ; soixante et dix mille Allemands sont dansTAisace : Brisach et Philisbourg étaient bloqués par eux. Turenne n'avait plus que vingt mille hommes effectifs tout au plus. Le prince de Condé lui envoya de Flandre quelque secours de cavalerie : alors il traverse, par Tanne et par Béfort, des montagnes couvertes de neige; il se trouve tout d'un coup dans la haute Alsace , au milieu des quartiers des ennemis, qui le croyaient en repos en Lorraine, et qui pensaient que la campagne était finie. Il bat à Mulhausen les quartiers qui résistent; il en fait deux prisonniers. Il marche à Colmar, oii l'électeur de Brandebourg, qu'on appelle le grand électeur, alors général des armées de l'Empire, avait son quartier. Il arrive dans le temps que ce prince et les autres généraux se mettaient à table; ils n'eurent que le temps de s'échapper; la campagne était couverte de fuyards.

Turenne, croyant n'avoir rien fait tant qu'il restait quelque chose à faire, attend encore auprès de Turckheim une partie de l'infanterie ennemie. L'avantage du poste qu'il avait choisi rendait sa victoire sûre : il défait cette infanterie. Enfin une armée de soixante et dix mille hommes se trouve vaincue et dispersée presque sans grand combat. L'Alsace reste au roi, et les généraux de l'Empire sont obligés de repasser le Rhin.

Il faut avouer que ceux qui ont plus d'humanité que d'estime pour les exploits de guerre gémirent de cette campagne si glorieuse. Elle fut célèbre par les malheurs des peuples, autant que par les expéditions de Turenne. Après la bataille de Sintzheim, il mit à feu et à sang le Palatinat, pays uni et fertile, couvert de villes et de bourgs opulents. L'électeur palatin vit, du haut de son château de Manheim, deux villes et vingt-cinq villages embrasés. Ce prince, désespéré, défia Turenne à un

âY2 IIISTOiaE DE FRANCE.

corabnl singulier, par une lettre pleine de reproches (1). Turenne ayant envoyé la lettre au roi, qui lui défendit d'accepter le cartel, ne répondit aux plaintes et au défi de Télecteur que par un compliment vague, et qui ne signifiait rien. C'était assez le style et l'usage de Turenne, de s'exprimer toujours avec modération et ambiguïté.

11 brûla avec le même sang-froid les fours et une partie des campagnes de l'Alsace, pour empêcher les ennemis de subsister. 11 permit ensuite à sa cavalerie de ravager la Lorraine. On y fit tant de désordre, que l'intendant, qui, de son côté, désolait la Lorraine avec sa plume, hii écrivit et lui parla sou-

(1) Pendant le.conrs de cette édition, M. Gollini, secrétaire intime et Iiistorio» graphe de l'électeur palatin , aujourd'liai régnant , a révoqué en doute l'iiistoire da cartel par des raisons très-spécieuses , énoncées avec beaucoup d'esprit et de sagacité. Il montre très-judicieusement que l'électeur Charles-Louis ne put écrire les lettres que Sandras de Courtilz et Ramsay ont imputées à ce prince. Plus d'un historien en effet attribue souvent îi ses héros des écrits et des harangues de son imagination.

On n'a jamais vu la véritable lettre de l'électeur Charles-Louis , ni la réponse da maréchal de Tnrennc. U a seulement toujours passé pour constant que l'électeur, justement outré des ravages et des incendies que Turenne commettait dans son pays, Itti proposa un duel par un trompette , nommé Petit-Jean. J'ai vu la maison de Bouillon persuadée de cette anecdote. Le grand-prieur de Vendôme et le maréchal de Villars n*en doutaient pas. Les Mémoires du marquis de Beauvan , contemporain , l'affirment. Cependant il se peut que le duel n'ait pas été expressément proposé dans la lettre amère que l'électeur dit lui-même avoir écrite au prince maréchal de Turenne. Plût à Dieu qu'il fût douteux que la Palalinat ait été embrasé deux fois î Voilà ce qui n'est que trop constant , ce qui est essentiel , et ce qu'on reproche à la mémoire de Louis XIV.

M. Collini reproche ii M. le président Hainault d'avoir dit , dans son Abrégé ckronûlogique, que le prince de Turenne répondit à ce cartel avec une modération qui fit honte à l'électeur de cette bravade. La honte était dans l'incendie , lorsqu'on n'était pas en guerre ouverte avec le Palalinat ; et ce n'était point uue bravade , dans un prince justement irrité , de vouloir se battre contre l'auteur de ces cruels excès. L'électeur était très-vif; l'esprit de chevalerie n'était pas encore éteint. On voit, dans les lettres de Pellisson, que Louis XIV lui-même demanda s'il pouvait en conscience se battre contre l'empereur Léopold.

vent pour arrêter ces çxeès. Il répondait froidement : Je le ferai dire à l'ordre. 11 aimait mieux être appelé le père des soldats qui lui étaient confiés, que des peuples, qui, scion les lois de la guerre, sont toujours sacrifiés. Tout le mal qu'il faisait paraissait nécessaire; sa gloire couvrait tout; d'ailleurs les soixante et dix mille Allemands qu'il empêcha de pénétrer en France, y auraient fait beaucoup plus de mal qu'il n'en fit à l'Alsace, à la Lorraine et au Palatinat.

Le prince de Condé avait à tenir la campagne, avec environ quarante-cinq mille hommes, contre le prince d'Orange, qui en avait, dit-on, soixante mille. Il attendit que Tannée ennemie passât un défilé à Senef , près de Mons. Il attaqua une partie de l'arriëre-garde, composée d'Espagnols, et y eut un grand avantage. On blâma le prince d'Orange de n'avoir pas pris assez de précaution dans le passage du défilé; mais on admira la manière dont il rétablit le combat, et Ton n'approuva pas que Condé voulut ensuite recommencer le combat contre des ennemis trop bien retranchés. On se battit à trois reprises. Les deux généraux, dans ce mélange de fautes et de grandes actions, signalèrent également leur présence d'esprit et leur courage. De tous les combats que donna le grand Condé, ce fut celui où il prodigua le plus sa vie et celle de ses soldats. Il eut trois chevaux tués soùs lui. Il voulait, après trois attaques meurtrières, en hasarder encore une quatrième. Il parut, dit un officier qui y était, qu'il n'y avait plus que le prince de Condé qui eût envie de se battre. Ce que cette action eut de plus singulier, c'est que les troupes de part et d'autre, après les mêlées les plus sanglantes et les plus acharnées, prirent la fuite le soir, par une terreur panique. Le lendemain, les deux armées se retirèrent chacune de son côté» aucune n'ayant ni T. xiv. 18

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le champ de bataille ni la victoire, toutes deux plutôt également affaiblies et vaincues. Il y eut près de sept mille morts et cinq mille prisonniers du côté des Français; les ennemis firent une perte égale, tant de sang inutilement répandu empêcha l'une et l'autre armée de rien entreprendre de considérable. Il importe tant de donner de la réputation à ses armes, que le prince d'Orange, voulut faire croire qu'il avait eu la victoire, et assiégea Oudenarde ; mais le prince de Condé prouva qu'il n'avait pas perdu la bataille, en faisant aussitôt lever le siège et en poursuivant le prince d'Orange.

Turenne en Allemagne, avec une petite armée, continua des progrès qui étaient le fruit de son génie. Le conseil de Vienne, n'osant plus confier la fortune de l'Empire à des princes qui l'avaient mal défendu, remit à la tête de ses armées le général MontécucuUi, celui qui avait vaincu les Turcs à la journée de Saint-Gothard, et qui, malgré Turenne et Condé, avait joint le prince d'Orange, et avait arrêté la fortune de Louis XIV, après la conquête de trois provinces de Hollande.

MontécucuUi était seul digne d'être opposé à Turenne. Tous deux avaient réduit la guerre en art. Ils passèrent quatre mois à se suivre, à s'observer dans des marches et dans des campements plus estimés que des victoires par les officiers allemands et français. L'un et Vautre jugeaient de ce que son adversaire allait tenter, par les démarches que lui-même eût voulu faire à sa place, et ils ne se trompèrent jamais. Us opposaient l'un à l'autre la patience, la ruse et l'activité; enfin ils étaient près d'en venir aux mains, et de commettre leur réputation au sort d'une bataille, auprès du village de Saltzbach, lorsque Turenne, en allant choisir une place pour dresser une batterie, fut tué d'un coup de canon.

Il semble qu'on ne puisse trop redire que le même boulet qui le tua ayant emporté le bras de Saint-Hilaire, lieutenant-général de l'artillerie, son fils, se jetant tout en larmes auprès de lui : Ce n* est pas moi^ lui dit Saint-Hilaire, c'est ce çrand homme qu'il faut pleurer : paroles comparables à tout ce que Thistoire a consacré de plus hérpïque, et le plus digne élo^e de Turenne.

Ce qui arriva en Alsace immédiatement après la mort de Tureniae rendit sa perle encore plus sensible. MontécucuUi, retenu par l'habileté du général français trois mois entiers audelà du Rhin, passa ce fleuve dès qu'il sut qu il n'avait plus Turenne à craindre. Il tomba sur une partie de l'armée qui demeurait éperdue entre les mains de Lorges et de Vaubrud, deux lieutenants-généraux désunis et Incertains. Cette armée, se défendant avec courage, ne put empêcher les impériaux de pénétrer dans l'Alsace, dont Turenne les avait tenus écartés. Elle avait besoin d'un chef non-seulement pour la conduire, mais pour réparer la défaite récente du maréchal de Créqui, homme d'un courage entreprenant, capable des actions les plus beHes et les plus téméraires, dangereux à sa patrie autant qu'aux ennemis.

Créqui venait d'être vaincu, par sa faute, à Consarbruck. Un corpsde vingt mille Allemands, qui assiégeait Trêves, tailla en pièces et mît en fuite sa petite armée. 11 échappa à peine lui quatrième. Il court, à travers de nouveaux périls, se jeter dans Trêves, qu'il aurait dû secourir avec prudence, et qu'il défenifit avec courage. 11 voulait s'ensevelir sous les ruines de la place ; la brèche était praticable : il s'obstine à tenir encore. La garnison murmure. Le capitaine Bois-Jourdain, à la tête des séditieux, va capituler sur la brèche. On n'a point vu com-

mettre une lâcheté avec tant d'audace. Il menace le maréchal de le tuer, s il ne signe. Créqui se retire, avec quelques ofiSciers fidèles, dans une église : il aima mieux être pris à discrétion que de capituler.

Turenne mort, Créqui battu et prisonnier. Trêves prise, Montécuculli faisant contribuer TAlsace, le roi crut que le prince de Condé pouvait seul r inimer la confiance des troupes que décourageait la mort de Turenne. Condé laissa le maréchal de Luxembourg soutenir en Flandre la fortune de la France, et alla arrêter les progrès de Montécuculli. Autant il venait de montrer d'impétuosité à Senef, autant il eut alors de patience. Son génie, qui se pliait à tout, déploya le même art que Turenne. Deux seuls campements arrêtèrent les progrès de l'armée allemande, et firent lever à Montécuculli les sièges d'Haguenau et de Saverne.

CHAPITRÉ Xm.

Depuis la mort de Turenne jasqa*h la paix de Nimègne , en 1678.

Après la mort de Turenne et la retraite du prince de Condé, le roi n'en continua pas la guerre avec moins d'avantage contre l'Empire, l'Espagne et la Hollande. Il avait des ofiSciers formés par ces deux grands hommes. Il avait Louvois qui lui valait plus qu'un général, parce que sa prévoyance mettait les généraux en état d'entreprendre tout ce qu'ils voulaient. Les troupes, longtemps victorieuses, étaient animées du même esprit, qu'excitait encore la présence d'un roi toujours heureux.

Il prit en personne, dans le cours de cette guerre, Condé, Bouchajn, Valenciennes, Cambrai, On l'accusa, au siège de

Bouchain, d'avoir craint de combattre le prince d'Orange, qui vint se présenter devant lui avec cinquante mille hommes, pour tenter de jeter du secours dans la place.

A regard de Valenciennes, elle fut prise d'assaut, par un de ces événements singuliers qui caractérisent le courage impétueux de la nation.

Le roi faisait ce siège, ayant avec lui son frère et cinq maréchaux de France, d'Humières, Schomberg, La Feuillade, Luxembourg et de Lorges. Les maréchaux commandaient chacun leur jour l'un après l'autre. Yauban dirigeait toutes les opérations.

On n'avait pris encore aucun des dehors de la place. Il fallait d'abord attaquer deux demi-lunes. Derrière ce^ deux demi-lunes était un grand ouvrage à couronne , palissade et fraisé, entouré d'un fossé coupé de plusieurs traverses. Dans cet ouvrage à couronne était encore un autre ouvrage, entouré d'un autre fossé. Il fallait, après s'être rendu maître de tous ces retranchements , franchir un bras de l'Escaut. Ce bras franchi, on trouvait encore un autre ouvrage, qu'on nomme pâté. Derrière ce pâté coulait le grand cours de l'Escaut , profond et rapide , qui sert de fossé à la muraille. Enfin la muraille était soutenue par de larges remparts. Tous ces ouvrages étaient couverts de canon. Une garnison de trois mille hommes préparait une longue résistance.

Le roi tint conseil de guerre pour attaquer les ouvrages du dehors. C'était l'usage que ces attaques se fissent toujours pendant la nuit, afin de marcher aux ennemis sans être aperçu, et d'épargner le sang du soldat. Yauban proposa de faire l'attaque en plein jour. Tous les maréchaux de France se récrièrent contre cette proposition. Louvois la condamna. Yauban

tint ferme, avec la confiance d'un homme certain de ce qu'il avance. « Vous voulez, dit-il, ménager le sang du soldat : c vous l'épargnez bien davantage quand il combattra de jour, c sans confusion et sans tumulte, sans craindre qu'une parc tie de nos gens tire sur l'autre, comme il n'arrive que trop « souvent. 11 s'agit de surprendre l'ennemi, il s'attend tou- <r jours aux attaques de nuit : nous le surprendrons en effet, € lorsqu'il faudra qu'épuisé des fatigues d'une veille, il sou- <r tienne les efforts de nos troupes fraîches. Ajoutez à cette € raison que s'il y a dans cette armée des soldats de peu de « courage, la nuit favorise leur timidité; mais que pendant le < jour l'œil du général inspire la valeur, et élève les hommes <r au-dessus d'eux-mêmes. »

Le roi se rendit aux raisons de Yauban , malgré Louvois et cinq maréchaux de France.

A neuf heures du matin les deux compagnies de mousquetaires, une centaine de grenadiers, un bataillon des gardes, un du r^iment de Picardie , montent de tous côtés sur ce grand ouvrage à couronne. L'ordre était simplement de s'y loger, et c'était beaucoup : mais quelques mousquetaires noirs ayant pénétré par un petit sentier jusqu'au retranchement intérieur qui était dans cette fortification , ils s'en rendent d'abord les maîtres. Dans le même temps , les mousquetaires gris y abordent par un autre endroit. Les bataillons des gardes les suivent; on tue et on poursuit les assiégés : les mousquetaires baissent le pont-levis qui joint cet ouvrage aux autres : ils suivent l'ennemi de retranchement en retranchement , sur le petit bras de l'Escaut et sur le grand. Les gardes s'avancent en foule. Les mousiiuetaires sont déjà dans la ville , avant que le roi sache que le premier ouvrage attaqué est emporté.

Ce n'était pas encore ce qu'il y eut de plus étrange dans cette action. Il était vraisemblable que de jeunes mousquetaires , emportés par l'ardeur du succès , se jetteraient aveuglément sur les troupes et sur les bourgeois qui venaient à eux dans la rue ; qu'ils y périraient , ou que la ville allait être ' pillée : mais ces jeunes gens , conduits par un cornette , nommé Moissac , se mirent en bataille derrière des charrettes; et , tandis que les troupes qui venaient se formaient sans précipitation , d'autres mousquetain^s s'emparaient des maisons voisines, pour protéger par leur feu ceux qui étaient dans la nie. On donnait des otages de part et d'autre; le conseil de ville s'assemblait; on députait vers le roi : tout cela se faisait^ sans (ju'il y eût rien de pillé, sans confusion , sans faire de fautes d'aucune espèce. Le roi fit la garnison prisonnière de guerre, et entra dans Yalenciennes, étonné d'en être le maitre.

n eut encore la gloire de prendre Gand ep quatre jours, et Ypres en sept. Voilà ce qu'il fit par lui-même. Ses succès furent encore plus grands par ses généraux.

Du côté de l'Allemagne , le maréchal duc de Luxembourg laissa d'abord, à la vérité, prendre Philisbourg à sa vue, essayant en vain de la secourir avec une armée de cinquante mille hommes. Le général qui prit Philisbourg était Charles V, nouveau duc de Lorraine, héritier de son oncle Charles IV, et dépouillé comme lui de ses Etats. Il avait toutes les qualités de son malheureux oncle , sans en avoir les défauts. II commanda longtemps les armées de l'Empire avec gloire : mais, malgré la prise de Philisbourg, et quoiqu'il fût à la tête de soixante mille combattants , il ne put jamais rentrer dans ses Etats. En vain il mit sur ses étendards, Aut nuncy aut nunqmm , ou maintenant, ou jamais.

â80 HISTOIRE DE FRANCE.

Le maréchal de Créqui racheté de sa prison , et devenu plus prudent par sa défaite de Consarbruck, lui ferma toujours l'entrée de la Lorraine. Il le battit dans le petit comté de Kokersberg en Alsace. Il le harcela et le fatigua sans relâche, n prit Fribourg à sa vue ; et quelque temps après il battit encore un détachement de son armée à Rheinfeld. Il passa la rivière de Kins en sa présence, le poursuivit vers Offenbourg, le chargea dans sa retraite; et ayant immédiatement après emporté le fort de Kehl Tépée à la main , il alla brûler le pont de Strasbourg, par lequel cette ville, qui était libre encore, avait donné tant de fois passage aux armées impériales. Ainsi le maréchal de Créqui répara un jour de témérité par une suite de succès dus à sa prudence ; et il eût peut-être acquis une réputation égale à celle de Turenne, s'il eût vécu.

Le prince d'Orange ne fut pas plus heureux en Flandre que le duc de Lorraine en Allemagne : non-seulement il fut obligé de lever le siège de Haëstricht et de Charleroi; mais, après avoir laissé tomber Condé, Bouchain et Valenciennes sous la puissance de Louis XIY , il perdit la bataille de Montcassel contre Monsieur, en voulant secourir Saint-Omer. Les maréchaux de Luxembourg et d'Humières commandaient l'armée sous Monsieur. On prétend qu'une faute du prince d'Orange et un mouvement habile de Luxembourg décidèrent du gain de la bataille. Monsieur chargea avec une valeur et une présence d'esprit qu'on n'attendait pas d'un prince efféminé. Jamais on ne vit un plus grand exemple que le courage n'est point incompatible avec la mollesse. Ce prince , qui s'habillait souvent en femme, qui en avait les inclinations, agit en capitaine et en soldat. Le roi, son frère, parut jaloux de sa gloire. Il parla peu à Monsieur de sa victoire. U n'alla pas

même voir le champ de bataille , quoiqu'il se trouvât tout auprès. Quelques serviteurs de Monsieur, plus pénétrants c^ue les autres, lui prédirent alors qu'il ne commanderait plus d'armée , et ils ne se trompèrent pas.

Tant de villes prises, tant de combats gagnés en Flaûdre et en Allemagne, n'étaient pas les seuls succès de Louis XIV dans cette guerre. Le comte de Schomberg et le maréchal de Navaille battaient les Espagnols dans le Lampourdan , au pied des Pyrénées. On les attaquait jusque dans la Sicile.

Il sut aux conférences de Nimègue semer la jalousie parmi les alliés. Les Hollandais s'empressèrent de signer, malgré le prince d'Orange, qui, à quelque prix que ce fût, voulait faire la guerre ; ils disaient que les Espagnols étaient trop faibles pour les secourir s'ils ne signaient pas.

Les Espagnols , voyant que les Hollandais avaient accepté la paix, la reçurent aussi, disant que l'Empire ne faisait pas assez d'efforts pour la cause commune.

Enfin les Allemands , abandonnés de la Hollande et de l'Espagne , signèrent les derniers, en laissant Fribourg au roi, et confirmant les traités de Westphalie.

Rien ne fut changé aux conditions prescrites par Louis XIV. Ses ennemis eurent beau faire des propositions outrées pour colorer leur faiblesse , l'Europe reçut de lui des lois et la paix. 11 n'y eut que le duc de Lorraine qui osa refuser l'acceptation d'un traité qui lui semblait trop odieux. Il aima mieux être un prince errant dans l'Empire , qu'un souverain sans pouvoir et sans considération dans ses Etats : il attendit sa fortune du temps et de son courage.

Dans le temps 4es conférences de Nimègue, et quatre jours après que les plénipotentiaires de France et de Hollande avaient

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signé la pai:!^ , h prince d'Orange fit voir combien Louis XIY avait en lui un ennemi dangereux. Le maréchal de Luxembourg, qui bloquait Mons, venait de recevoir la nouvelle de la paix. Il était tranquille dans le village de Saint-Denis, et dînait chea Tintendant de Tarmée. Le prince d*Orange , avec tQutes ses troupes, fond sur le quartier du maréchal, le force, et engage un combat sanglait, long et opiniâtre, dont il espérait avec raison une victoire signalée , car non-seulement il attaquait , ce qui est un avantage , tnais il attaquait des troupes qui se reposaient sur la foi du traité. Le maréchal de Luxembourg eut beaucoup de peine à résister ; et s'il y eut quelque avantage dans ce combat, il fut du côté du prince d'Orange, puisque son infanterie demeura maîtresse du terrain où elle avait combattu.

Le roi fut en Ce temps au comble de la grandeur : victorieux depuis qu'il régnait, n'aysint assiégé aucune place qu'il n'eût prise, supérieur en tout genre à ses ennemis réunis , la terreur de l'Europe pendant six années de swite , enfin son arbitre et son pacificateur, ajoutant à ses Etats la Franche-Comté, Dunkerque et la moitié de la Flandre ; et ce qu'il devait compter pour le plus grand de ses avantages , roi d'une nation alors heureuse, et alors le modèle des autres nations. L'hôtel-deville de Paris lui déféra quelque temps après le nom de Grand avec solennité, et ordonna que dorénavant ce titre seul serait employé dans tous les monuments publics.

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