‹ Histoire de France, Volume 14Chapitre 31 sur 48 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Prise de Strasbourg. — Bombardement d'Alger. — Soumission de Gènes. — Ambassade de Siam. — Le pape et Rome. — Electoral de Cologne disputé.

L'anibition de Louis XIV ne fut point retenue par cette

paix générale. L'EnipirQ , l'Espagne , la Hollande , licencièrent leurs troupes extraordinaires. Il garda toutes les siennes : il fit de la paix un temps de conquêtes : il était même si sûr alors de son pouvoir, qu'il établit dans Metz et dans Brisach des juridictions pour réunir à sa couronne toutes les terres qui pouvaient avoir été autrefois de la dépendance de TAlsace ou des Trois-Evéchés, mais qui depuis un temps immémorial avaient passé sous d'autres maîtres. Beaucoup de souverains deTEmpire, Télecteur palatin, le roi d'Espagne mêqàe, qui avait quelques bailliages dans ces pays, le roi de Suède comme duc des Deux-Ponts , furent cités devant ces chambres pour rendre hommage au roi de France , ou pour subir la confiscatiqn de leurs biens. Depuis Charlemagne on n'avait vu aucun prince agir ainsi en maître et en juge des souverains, et conquérir des pays par des arrêts.

L'électeur palatin et celui de Trêves furent dépouillés des seigneuries de Falkembourg, de Germersheim, de Veldentz , etc. Us portèrent en vain leurs plaintes à l'Empire assemblé à Ratisbonne. qui se contenta de faire des protestations.

Ce n'était pas assez aii roi d'avoir la préfecture des dix villes libres de l'Alsace a» même titre que l'avaient eue les empereurs ; déjà dans aucune de ces villes on n'osait plus parler de liberté. Restait Strasbourg, ville grande et riche, maîtresse du Rhin par le pont qu'elle avait sur ce fleuve; elle formait seule une puissante r^ublique, fameuse par son arsenal, qui renfermait neuf cents pièces d'artillerie.

Louvois avait formé dès longtemps le dessein de la donner à son maître. L'or, l'intrigue et la terreur, qui lui avaient ouvert les portes de tant de villes , préparèrent l'entrée de Louvois dans Strasbourg. Les magistrats furent gagnés. Le peu-

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pie fut consterné de voir à la fois vingt mille Français autour de ses remparts , les forts qui les défendaient près du Rhin , insultés et pris dans un moment ; Louvois aux portes , et les bourgmestres parlant de se rendre. Les pleurs et le désespoir des citoyens , amoureux de la liberté , n'empêchèrent point qu'en un même jour le traité de reddition ne fût proposé par les magistrats , et que Louvois ne prit possession de la ville. Yauban en a fait depuis , par les fortifications qui l'entourent , la barrière la plus forte de la France.

Le roi ne ménageait pas plus l'Espagne; il demandait dans les Pays-Bas la ville d'Alost et tout son bailliage, que les ministres avaient oublié, disait-il, d'insérer dans les conditions de la paix ; et , sur les délais de l'Espagne , il fit bloquer la ville de Luxembourg.

En même temps il achetait la forte ville de Casai d'un petit prince, duc de Mantoue, qui aurait vendu tout son Etat pour fournir à ses plaisirs.

En voyant cette puissance qui s'étendait ainsi de tous côtés, et qui acquérait pendant la paix plus que dix rois prédécesseurs de Louis XIV n'avaient acquis par leurs guerres , les alarmes de l'Europe recommencèrent. L'Empire, la Hollande, la Suède même , mécontente du roi , firent un traité d'association. Les Anglais menacèrent; les Espagnols voulurent la guerre , le prince d'Orange remua tout pour la faire commencer; mais aucune puissance n'osait alors porter les premiers coups.

Le roi , craint partout , ne songea qu'à se faire craindre davantage. Il portait enfin sa marine au-delà des espérances des Français et des craintes de l'Europe : il eut soixante mille matelots.

Le port de Toulon, sur la Méditerranée, fut construit à frais immenses pour contenir cent vaisseaux de guerre , avec un arsenal et des magasins magnifiques. Sur TOcéan, le port de Brest se formait avec la même grandeur. Dunkerque, le Hâvre-de-Grâce se remplissaient de vaisseaux : la nature était forcée à Rochefort.

Enfin le roi avait plus de cent vaisseaux de ligne , dont plusieurs portaient cent canons, et quelques-uns davantage. Ils ne restaient pas oisifs dans les ports. Ses escadres, sous le commandement de Duquesne , nettoyaient les mers infestées par les corsaires de Tripoli et d'Alger. U se vengea d'Alger avec le secours d*un art nouveau, dont la découverte fut due à cette attention qu'il avait d'exciter tous les. génies de son siècle. Cet art funeste était celui des galiotes à bombes , avec lesquelles on pouvait réduire des villes maritimes en cendres.

Renaud fit construire cinq vaisseaux plus petits que les vaisseaux ordmaires, mais plus forts de bois, sans ponts, avec un faux tillac à fond de cale , sur lequel on maçonna des creux où l'on mit les mortiers. U partit avec cet équipage sous les ordres du vieux Duquesne, qui était chargé de l'entreprise, et n'en attendait aucun succès. Duquesne et les Algériens furent étonnés de Feffet des bombes. Une partie de la ville fut écrasée et consumée

La marine, ainsi perfectionnée en peu d'années, était le fruit des soins de Colbert. Louvois faisait à l'envi fortifier plus de cent citadelles. De plus , on bâtissait Huningue, Sarrelouis, les forteresses de Strasbourg , Mont-Royal, etc. , et pendant que le royaume acquérait tant de force au-dehors , on ne voyait au-dedans.que les arts en honneur, l'abondance,

les plaisirs. Les étrangers venaient en foule admirer la cour de Louis XIV ; son nom pénétrait chez tous les peuples du monde.

Son bonheur et sa gloire étaient encore relevés par la faiblesse delà plupart des autres rois, et par le malheur de leurs peuples. L'empereur Léopold avait alors à craindre les Hongrois révoltés, et surtout les Turcs, qui, appelés par les Hongrois» venaient inonder rAllemagne. La politique dé Louis persécutait les protestants en France , parce qu*il croyait devoir les mettre hors à*état de lui nuire; mais protégeait sous main les protestants et les révoltés de Hongrie, qui pouvaient le servir. Son ambassadeur à la Porte avait pressé l'armement des Turcs avant la paix de Nimègue. Le divan , par une singularité bizarre , a presque toujours attendu que Tempereur fût en paix, pour se déclarer contre lui. H ne lui fit la guerre en Hongrie qu'en 1682; et. Tannée d'après, l'armée ottomane , forte, dit-on , de plus de deux cent mille combattants , augmentée encore des troupes hongroises, ne trouvant sur son passage ni villes foi^tifiées , telles que la France en avait , ni corps d'armée capables de l'arrêter, pénétra jusqu'aux portes de Vienne, après avoir tout renversé sur son passage.

L'aiipereur Léopold quitta d'abord Vienne avec précipitation , et se retira jusqu'à Lintz , à l'approche des Turcs; et quand il sut qu'ils avaient investi Vienne, il ne prit d'autre parti que d'aller encone plus loin jusqu'à Passau , laissant le duc de Lorraine à la tête d'une petite armée , déjà entamée en chemin par les Turcs , soutenir coûime il pourrait la fortune de l'Empire.

Personne ne doutait que le grand vi^r Kara Mustapha , qui commandait l'année ottomane , ne se rendit bientôt mat-

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tre de Vienne, ville mal fortifiée , abandonnée de son maître, défendue à la vérité par une garnison dont le fonds devait être de seize mille hommes , mais dont l'effectif n'était pas de plus de huit mille, On touchait au moment de la plus terrible révolution.

Louis XIV espéra , avec beaucoup de vraisemblance , que TAUemagne désolée par les Turcs, et n'ayant contre eux qu'un chef dont la fuite augmentait la terreur commune , serait obligée dé recourir à la protection de la France. Il avait une armée sur les frontières de l'empire, prête à le défendre contre ces mêmes Turcs que ses précédentes négocialions y avaient amenés. îl pouvait ainsi devenir le protecteur de l'empire, et faire son fils roi des Romains. '

11 avait joint d'abord les démarches généreuses à ses desseins politiques, dès que les Turcs avaient menacé l'Autriche; non qu'il eût envoyé une seconde fois des secours à l'empereur, mais il avait déclaré qu'il n'attaquerait point les Pays-Bas , et qu'il laisserait ainsi à la branche d'Autriche espagnole le pouvoir d'aider la branche allemande, prête à succomber : il voulait, pour prix de son inaction, qu'on le satisfit sur plusieurs points équivoques du traité de Nimègue, et principalement sur ce bailliage d'Alost , qu'on avait oublié d'insérer dans le traité. Il fit lever le blocus de Luxembourg en 1682, sans attendre qu*on le satisfit, et il s'abstint de toute hostilité une année entière. Cette générosité se démentit enfin pendant le siège de Vienne. Le conseil d'Espagne , au lieu de l'apaiser, l'aigrit; et Louis XIV reprit les armes dans les Pays-Bas, précisément lorsque Vienne était près de succomber : c'était au commencement de septembre ; mais, contre toute attente, Vienne fut délivrée. La présomption

du grand vizir, sa mollesse , son mépris brutal pour les chrétiens y son ignorance , sa lenteur, le perdirent : il fallait Texcès de toutes ces fautes pour que Vienne ne fût pas prise. Le roi de Pologne, Jean Sobieskî, eut le temps d'arriver; et, avec le secours du duc de Lorraine , il n'eut qu'à se présenter devant la multitude ottomane pour la mettre en déroute. L'empereur revint dans sa capitale, avec la douleur de Tavoir quittée. Il y rentra lorsque son libérateur sortait de l'église, où Ton avait chanté le Te Deum, et où le prédicateur avait pris pour son texte : // fut un homme envoyé de Dieu , nommé Jean. L'empereur Léopold fut à la fois triomphant et humilié. Le roi de France , n'ayant plus rien à ménager, fit bombarder Lu^^embourg. Il se saisit de Courtrai , de Dixmude en Flandre. Il s'empara de Trêves, et en démolit les fortifications; tout cela pour remplir, disait-on, Tesprit des traités de Nimëgue. Les Impériaux et les Espagnols négociaient avec lui à Ratisbonne, pendant qu'il prenait leurs villes; et la paix de Nimè^ue enfreinte fut changée en une trêve de vingt ans, par laquelle le roi garda la ville de Luxembourg et sa principauté, qu'il venait de prendre.

Il était encore plus redouté sur les côtes de l'Afrique , où les Français n'étaient connus , avant lui, que par les esclaves que faisaient les barbares.

Alger, deux fois bombardée, envoya des députés lui demander pardon , et recevoir la paix ; il rendirent tous les esclaves chrétiens, et payèrent encore dç l'argent , ce qui est la plus grande punition des corsaires.

Tunis , Tripoli , firent les mêmes soumissions. Il n'est pas inutile de dire que lorsque Damfreville , capitaine de vaisseau, vint délivrer dans Alger tous les esclaves chrétiens au nom du

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