CHAPITRE XV
Le roi Jacques détrôné {Mir son gendre Gnillaim^ lU, et prcttégé par Louis XIV.
Le prince d'Prange, plus ambitieux que Louis XIV, avait conçu des jprQ^t^ vastes qui pouvaient paraître chimérique^ dans m statho,ud6r de Hollan4e, mais qu'il justifia par son habileté et par son courage. Il voulait abaisser le roi de France, et détrôner le roi d'Angleterre. Il n'eut pas de peine à liguer petit à petit l'Europe contre la France. L'empereur, une partie de rjSmpire, la HoUajade, le duc de Lorraine, s'étaient d'abord secrètegient ligués à Augsbourg; ensuite l'Espagne et la Savoie s'unirent à ces puissances. Le pape, sans être expressément un des confédérés » les animait. Venise les favorisait , sans se déclarer ouvertement. Tous les princes d'Italie étaient pour eux. Dans le nord, la Suède était alprs du parti des im«
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pérlaux, et le Daoemarek était un allié iautile de la France. Plus de cinq cent mille protestants, fuyant la persécution de Louis, et emportant avec eux hors de France leur industrie et leur haine contre le roi, étaient de nouveaux ennemis qui allaient dans toute l'Europe exciter les puissances déjà animées àla guerre. Le roi était de tous côtés entouré d'ennemis, et n'avait d'ami que le roi Jacques.
Le prince d'Orange équipa une flotte qui devait porter quatorze à quinze mille hommes. Ce prince n'était rien autre chosequ' un particulier illustre, qui jouissait à peine de cinq cent mille florins de rente; mais telle était sa politique heureuse, que l'argent, la flotte, les cœurs des états généraux étaient à lui. Il était roi véritablement en Hollande par sa conduite habile, et Jacques cessait de l'être en Angleterre par sa précipitation. On publia d'abord que cet armement était destiné contre la France. Le secret fut gardé par plus de deux cents personnes. Barillon, ambassadeur de France à Londres, homme de {daisir, plus instruit des intrigues des maîtresses de Jacques que de celles de l'Europe, fut trompé le premier. Louis XIV ne le fut pas : il ofirit des secours à son allié, qui les refusa d'abord avec sécurité, et qui les demanda ensuite lorsqu'U n'était plus temps, et que la flotte du prince, son gendre, était à la voile. Tout lui manqua à la fois, comme il se manqua à lui-même. 11 écrivit en vain à l'empereur Léopold , qui lui répondit : Il ne vous est arrivé que ce que nous vous avions prédit, 11 comptait sur sa flotte; mais ses vaisseaux laissèrent passer ceux de son ennemi. Il pouvait au moins se défendre sur terre : il avait une armée de vingt mille hommes; et s'il les avait menés au combat sans leur donner le temps de la réflexion, il est à croire qu'ils eussent combattu; mais il leur
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laissa le loisir de se déterminer. Plusieurs officiers généraux Tabandonnërent ; entre autres ce fameux Churchill, aussi fatal depuis à Louis qu*à Jacques, et si illustre sous le nom du duc de Marlboroug. Il était favori de Jacques, sa créature, le frère de sa maîtresse, son lieutenant-général dans Tarmée : cependant il le quitta, et passa dans le camp du prince d'Orange. Le prince de Danemarck, gendre de Jacques, enfin sa propre fille la princesse Anne, Tabandonnèrent.
Alors, se voyant attaqué et poursuivi par un de ses gendres, quitté par l'autre ; ayant contre lui ses deux filles, ses propres amis; haï des sujets môme qui étaient encore dans son parti, il désespéra de sa fortune : la fuite, dernière ressource d'un prince vaincu, fut le parti qu'il prit sans combattre. Enfin, après avoir été arrêté dans sa fuite, maltraité et reconduit à Londres ; après avoir reçu paisiblement les ordres du prince d'Orange dans son propre palais; après avoir vu sa garde relevée sans coup férir, par celle du prince, chassé de sa maison, prisonnier à Rochester, il profita de la liberté qu'on lui donnait d'abandonner son royaume; il alla chercher un asile en France.
Ce fut alors que le parlement voulut fixer les bornes, si longtemps contestées, des droits du roi et de ceux du peuple; et, ayant prescrit au prince d'Orange les conditions auxquelles il devait régner, elle le choisit pour son roi, conjointement avec sa femme Marie, fille du roi Jacques. Dès lors ce prince ne fut plus connu dans la plus grande partie de l'Europe que sous le nom de Guillaume III , roi légitime d'Angleterre et libérateur de la nation. Mais en France il ne fut regardé que comme le prince d'Orange , usurpateur des Etats de son beau-père.
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Le roi fugitif vint avec sa femme; fille d'un duc de Mo-* dène , et le prince de Galles encore enfant « implorer la protection de Louis XIV. La reine d'Angleterre, arrivée avant son mari, fut étonnée de la splendeur qui environnait le roi de France , de cette profusion de magnificence qu'on voyait à Yersailles, et surtout de la manière dont elle fut reçue. Le roi alla au-devant d'elle jusqu'à Chatou : Je vous rends, madame , lui dit-il , un triste service : mais f espère vous en rendre bientôt de phts grands et de plus heureux. Ce furent ses propres paroles. Il la conduisit au château de Saint-Germain , où elle trouva le même service qu'aurait eu la reine de France ; tout ce qui sert à la commodité et au luxe , des présents de toute espèce , en argent, en or, en vaisselle , en bijoux , en étofies.
Il y avait parmi tous ces présents une bourse de dix ipille louis d'or sur la toilette. Les mêmes attentions furent observées pour son mari , qui arriva un jour après elle. On lui régla six cent mille francs pour l'entretien de sa maison , outre les présents sans nombre qu'on lui fit. Il eut les ofiiciers du roi et ses gardes. Toute cette réception était bien peu de . chose , auprès des préparatifs qu'on faisait pour le rétablir sur son trône.
Le roi le fit bientôt conduire en Irlande , oii les catholiques formaient encore un parti qui paraissait considérable. Une escadre de treize vaisseaux du premier rang était à la rade de Brest pour le transport. Tous les ofiiciers, les courtisans qui étaient venus trouver Jacques à SaintrGermain , furent défrayés jusqu'à Brest aux dépens du roi de France. Le jésuite Innés, recteur du collège des Ecossais à Paris, était son secrétaire d'état. Un ambassadeur (c'était M. d'Avaux) était
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Dpromé auprès du roi détcAiBié, et le mmt aiec pompe. Des armes, des munitions de toute espèce furent embarquées sur la flotte. Le roi lui alla dire adieu à Saint-Germain. Là , pour dernier présent, il lui donna sa cuirasse, et lui dit en Tembrassant : Tout ce que je peux vom souhaiter de mieux est de ne nous jamais revoir. A peine le roi Jacques était-il débarqué en Irlande avec cet appareil , que vingt-trois autres grands vaisseaux de guerre , sous les ordres de Château-Renaud , et une infinité de navires de transport, le suivirent. Cette flotte, ayant mis en fuite et dispersé la floUe anglais qui s'opposait à son passage , débarqua heureusement ; et ayant pris dans son retour sept vaisseaux marchands hollandais, revint à Brest, victorieuse de l'Angleterre , et chsu^géc des dépouilles de la Hollande.
S^entôt après, un troi^ème secours partit encore de Brest , de Toulon , de Rochefort. Les ports d'Irlande et la mer de la Manettô étaient couvi^ts de vaisseaux français.
Enfin TourviUe , vice-amiral de France , avec soixante et douze grands vaisseaux, rencontra une flotte anglaise et hollandaise d'^virofi soixante voiles. On se battit pendant dix haires : Tourville, Château-Renaud, d'JSstrées, Nemond, signalèrent leur courage et une habileté qui donnèrei^t à la France un honneur auquel elle n'était pas accoutiunée. Les Anglais et les HoUands^ , jusqu'alors maîtres de l'Océan , et de qui les Français avaient appris depuis si peu de temps à donner des batailles rangées, furent entièrement vaincus. Dixsept de leurs vaisseaux brisés et démâtés allèrent échouer et se brûler sur leurs côtes. Le reste alla se cacher vers la Tamise , ou entre les bancs de la Hollande. Il n'en coûta pas uoe seule chaloupe aux Français. Alors ce que Lçuis Xiy
souhaitait Aes^m viagt années» ^t ce qui avait paru si fw vrajseaQablaUe , arriva : il eut l'empire de la mer, empire /qui fut à la véf i(;é de peu de durée. Les vaisseaux de guerre .eiioemis se caiçt^ji^ devaat ses floUe^. Seignday , qui osait tout , fit Venir les galères de Marseille sur TOcéau. J^es côtes d'Anglet^re vir€i>t des galères ppur la première fois. Ou fit, par leur moy^ , une descente aisée à Tingmouth.
Du brûla dajas cette baie plus de trente vaisseaux mard^mdft. Leç armateurs de Saipt-Malo et du nouveau port de Djunker^ue s'enrichissaient , eux et TEtat , de prises continuelles. Enfin , pendant près de deux années , on ne connaissait phis sur les mers que les vaisseaux français.
Le roi Jacques ne seconda pas en Irlande ces secojurs d^ Louis X|y. Il avait avec lui près de six mille Français et quinze mille Irlandsus; les trois quarts de ce royaume se .décjaraîent en sa faveur ; son concurrent Guillaume était absent : Cendant il ne profit d'aucun de ses avantages. Sa fortune éd^^ia d'dl;K)rd devant la petite ville de Londonderry; il la pressa par un siège opiniâtre , mais mal dirigé , pendant quatre ou»s. Cette ville ne f^t défendue que par un prêtre presbytérien , nommé Wal^r. Ce prédicant s'était mis à la tète delà milice bourgeoise. Il la menait au prêche et au combat. 11 faisait braver aux habitants la famine et la mort. Enfin Watker contraignit le roi de lever le siège.
Certe première disgrâce en Irlande fut bientôt suivie d'un pl^s grand malheur : Guillaume arriva, et marcha à lui. La rivière de Boyne était enti*e eux. Guillaume entreprend de la franchir à la vue de l'ennemi. Elle était à peine guéable ep trois endroits. La cavalerie passa à la nage, l'in&nterie é/ait dans l'eau jusqu'aux épaules ; mais à l'autre bord il fallait en-
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core traverser un marais; ensuite on trouvait un terrain escarpé qui formait un retranchement naturel. Le roi Guillaume fit passer son armée en trois endroits , et engagea la bataille. Les Irlandais, que nous avons vus de si bons soldats en France et en Espagne, ont toujours mal combattu chez eux. H y a des nations dont Tune semble faite pour être souoiise à Tautre. Les Anglais ont toujours eu sur les Irlandais la supériorité du génie , des richesses et des armes. Jamais Tlrlande n'a pu secouer le joug de l'Angleterre, depuis qu*un simple seigneur anglais la subjugua. Les Français combattirent à la journée de la Boyne : les Irlandais s'enfuirent. Leur roi Jacques , n'ayant paru , dans l'engagement, ni à la tête des Français ni à la tête des Irlandais, se retira le premier. Il avait toujours cependant montré beaucoup de valeur; mais il y a des occasions où l'abattement d'esprit l'emporte sur le courage. Le roi Guillaume, qui avait eu l'épaule effleurée d'un coup de canon avant la bataille, passa pour mort en France. Cette fausse nouvelle fut apportée à Paris. Quelques magistrats subalternes encouragèrent les bourgeois et le peuple à faire des illuminations. On sonna les cloches ; on brûla dans plusieurs quartiers des figures d'osier qui représentaient le prince d'Orange, comme on brûlait le pape dans Londres ; on tira le canon de la Bastille, non point par ordre du roi, mais parle zèle inconsidéré d'un commandant.
Jacques revint en France , laissant son rival gagner en Irlande de nouvelles batailles, et s'aflermir sur le trône. Les flottes françaises furent occupées alors à ramener les Français qui avaient inutilement combattu , et les familles irlandaises catholiques qui , étant très-pauvres dans leur patrie , voulurent aller subsister en France des libéraUtés du roi.
Ce qu*il y a peut-être de plus étonnant, c*est que Louis XIV ne se rebuta pas. U soutenait alors une guerre difficile contre presque toute l'Europe. Cependant il tenta encore de changer , la fortune de Jacques par une entreprise décisive, et de faire une descente en Angleterre avec vingt mille hommes. Il comptait sur le parti que Jacques avait conservé en Angleterre. Les troupes étalait assemblées entre Cherbourg et la Hogue. Plus de trois cents navires de transport étaient prêts à Brest. Tourville, avec quarante-quatre grands vaisseaux de guerre, les attendait aux côtes de Normandie ; d'Estrées arrivait du port de Toulon avec trente autres grands vaisseaux « S'il y a des malheurs causés par la mauvaise conduite , il en est qu'on ne peut imputer qu'à la fortune. Le vent , d'abord favorable à l'escadre de d'Estrées,' changea ; il ne put joindre Tourville , dont les quarante-quatre grands vaisseaux furent attaqués par les flottes d'Angleterre et de Hollande, forte de près de cent v(»les. La supériorité du nombre l'emporta. Les Français cedèrent, après un combat de dix heures. Russeli amiraUn-* glais, les poursuivit deux jours. Quatorze grands vaisseaux i dont deux portaient cent quatre pièces de canon , échouèrent sur la côte, et les capitaines y firent mettre le feu, pour ne les pas laisser brûler par les ennemis. Le roi Jacques, qui du rivage avait vu ce désastre , perdit toutes ses espérances.
Ce fut le premier échec que reçut sur la mer la puissance de Louis XIV. Seignelay, qui après Colbert, son père, avait perfectionné la marine, était mort à la fin de 4690. Pontchartrain , élevé de la première présidence de Bretagne à l'emploi de secrétaire d'état de la marine, ne la laissa point périr. Le même esprit régnait toujours dans le gouvernement* La France eut , dès l'année qui suivit la disgrâce de la Ho-
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gue, des flottes aussi nombreuses qu'elle en atait eâdéjà; car Tourville se trouva à la tête de soixante vaisseaux de li- • gne, et d'Estrées en avait trente, sans compter cent qui étaient dans les ports; et même quatre ans après, le roi fit encore un armement plus considérable que tous les précédents , pour conduire Jacques eA Angleterre à la tète de thft mille Français; mais cette flotte ne flt que semontrèrî les mesures du parti de Jacques ayant été aussi mal concertées à' Londres que celles de son protecteur avaient été bien prises en France.
Il ne resta de ressource au parti du roi détrôné que danis quelques cotispirations contre la vie de sou rivâ!. Ceux qui les tramèrent périrent presque tous du dernier supplice ; et il est à croire que , quand même elles eussent réussi, il n'eftt jamais recouvré son royaume. Il passa le reste de ses jours k Saint-Germain , où il vécut des bienfaits de Louis, et d'une pension de soixante et dix mille francs qu'il eut la faiblesse de recevoir en secret de sa fiUeltfarie, par laquelle il avait été détrôné. Il mourut en 1700, à Sainfr-Gèrmain.
Peu de princes furent plus malheureux que lui; et il n'y a aucun exemple dans Thistoire d'une maisoti si longtenops infortunée. Le premier des rois d'Ecosse ses aïeux , qui eut le nom de Jacques , après avoir été dix-huit ans prisonnier en Angleterre , mourut assassiné avec s^ femme par la main de ses sujets. Jacques U , son fils , fut tué à vingt-neuf ans, en combattant contre les Anglais. Jacques III , mis en prison par son peuple, fut tué ensuite par les révoltés dans une bataille. Jacques lY périt dans un combat qu'il perdit. Marie Stuart, sa petite-fille, chassée de son trône, fugitive eu Angleterre, ayant langui dix-huit ans en prison , se vit condamnée $i mort
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par des juges^anglais , et eut la tête trao^ée. Charles P% petit-fils de Marie ^ roi d'Ecosse et d'Angleterre , vendu par les Ecossais , et jugé à mort par les Anglais , mourut sur un échafaud dans la place publique. Jacques, son fils , septième du nom etdeuxitoae en Angleterre, dont il est ici question, fut cha^ de ses trois royaumes; et, pour comble de malheur, on contesta à son fils jusqu'à sa naissance. Ce fils ne tenta de remonter sur le trône de ses pères que pour faire périr ses amis par des bourreaux; et nous avons vu le prince Charles- Edouard, réunissant en vain les vertus de ses pères et le courage du roi Jean Sobieski, son aïeul maternel, exécuter les exploits et essuyer les malheurs les plus incroyables.