‹ Histoire de France, Volume 14Chapitre 34 sur 48 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

De ce qui se passait dans le continent , tandis que Guillaume III envahissait TAngleterre, TEeosseet Tlrlande, jusqu'en 1697. -^ Nouvel embrasement du Palatinat. — Victoire des maréchaux de Gatinat et de Luxembourg y etc.

Revenons à ce qui se passait sur le continent.

Le roi, en formant ainsi une puissance maritime telle qu'aucun état n'en a jamais eu de supérieure , avait à combattre Tempereur et l'empire; TEspagiie; les deux puissances maritimes, l'Angleterre et la Hollande, devenues toutes deux plus terribles sous un seul chef; la Savoie , et presque toute ritâlie. Un seul de ces ennemis , tel que l'Anglais et l'Espagnol, avait sufii autrefois pour désoler la France; et tous ensemble ne purent alors l'entamer. Louis XIV eut presque toujours cinq corps d'armée dans le cours de cette guerre, quelquefois six , jamais moins de quatre. Les armées en Allemagne et en Flandre se montèrent plus d'une fois à cent mille

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combattants. Les places frontières ne furent pas cependant dégarnies. Le roi avait quatre cent cinquante mille hommes en armes , en comptant les troupes de la marine. L'empire turc , si puissant en Europe, en Asie et en Afrique, n*en a jamais eu autant, et Tempire romain n'en eut jamais davantage, et n*eut en aucun temps autant de guerres à soutenir à la fois. Ceux qui blâmaient Louis XIV de s'être fait tant d'ennemis l'admiraient d'avoir pris tant de mesures pour s*eu défendre, et même pour les prévenir.

Ils n'étaient encore ni entièrement déclarés, ni tous réunis : le prince d'Orange n^était pas -encore sorti do Texel pour aller chasser le roi son beau-père , et déjà la Fiance avait des armées sur les frontières de la Hollande et sur le Rhin. Le roi avait envoyé en Allemagne, à la tête d'une armée de cent mille hommes , son fils le dauphin , qu'on nommait Monseigneur : prince doux dans ses mœurs , modeste dans sa conduite, qui paraissait tenir en tout de sa mère. Il était Âgé de vingWept ans. C'était pour la première fois qu'on lui confiait un commandement, après s'être bien assuré, par son caractère , qu^il n'en abuserait pas. Le roi lui dit publiquement h son départ : Mon fils , en vous envoyant commandes* mes ar-^ méeê , je vous donne les occasions de faire connattre^ votre mérite : allez le montrer à toute V Europe^ afin que, quand Je viendrai à mourir^ on ne s'aperçoive pas que le roi soit mort.

. On avait tout prévu et tout disposé pour que le fils de Louis XIV , contribuant à cette expédition de son nom et de sa présence, ne reçAt pas un alTront. Le maréchal de Duras commandait réellement Tarméc. BoufBers avait un corps de troupes en deçh du Rhin ; le maréchal d'Humières , un autre

vers Cologne, pour observer les ennemis. Heidelberg, Mayence étaient pris. Le siège de Philisbourg, préalable toujours nécessaire quand la France fait la guerre à T Allemagne, était commencé. Vauban conduisait le siège. Tous les détails qui n'étaient point de son ressort roulaient sur Catinat , alors lieutenant-général, homme capable de tout, et fait pour tous les emplois. Monseigneur arriva après six jours de tranchée ouverte. 11 imitait la conduite de son père, s'exposant autant qu'il le fallait, jamais en téméraire , affable à tout le monde , libéral envers les soldats. Le roi goûtait une joie pure d'avoir un fils qui l'imitait sans l'effacer, et qui se faisait aimer de tout le monde, sans se faire craindre de son père.

Philisbourg fut pris en dix-neuf jours : on prit Manheim en trois jours , Franckendal en deux : Spire , Trêves , Vorms et Oppenheim se rendirent , dès que les Français furent à leurs portes.

Le roi avait résolu de faire un désert du Palatinat dès que ces villes seraient prises. Il avait la vue d'empêcher les ennemis d'y subsister, plus que celle de se venger de l'électeur palatin , qui n'avait d'autre crime que d'avoir fait son devoir, en s'unissant au reste de l'Allemagne contre la France. Il vint à l'armée un ordre de Louis, signé Lonvois, de tout réduire en cendres. Les généraux français , qui ne pouvaient qu'obéir, firent donc signifier, dans le cœur de l'hiver, aux citoyens de toutes ces villes si florissantes et si bien réparées , aux habitants des villages, aux maîtres de plus de cinquante châteaux, qu'il fallait quitter leurs demeures, et qu'on allait les détruire par le fer et par les flammes. Hommes , femmes, vieillards , enfants , sortirent en hâte. Une partie fut errante dans les campagnes; une autre se réfugia dans les pays voi- T. XIV. 20

sins, pendant que le soldat, qui passe toujours les ordres de rigueur, et qui n'exécute jamais ceux de clémence, brûlait et saccageait leur patrie. On commença par Manheim et par Heiflelberg , séjour des électeurs ; leurs palais furent détruits comme les maisons des citoyens; leurs tombeaux furent ouverts par la rapacité du soldat, qui croyait y trouver des trésors; les cendres furent dispersées. C'était pour la seconde fois que ce beau pays était désolé sous Louis XIV ; mais les flammes dont Turenne avait brûlé deux villes et vingt villages du Palatipat n'étaient que des étincelles , en comparaison de ce dernier incendie. L'Europe en eut horrefir. Les officiers qui l'exécutèrent étaient honteux d'être les instruments de ces duretés. On les rejetait sur le marquis de Louvois , devenu plus inhun^ain par cet endurcissement de cœur que produit un long ministère. Il avait en effet donné ces conseils ; mais Louis avait été le maître de ne les pas suivre. Si le roi avait été témoin de ce spectacle , il aurait lui-même éteint les flamme$. Il signa , du fond de son palais de Versailles et au milieu des plaisirs , la destruction de tout un pays , parce qu'il ne voyait dans cet ordre que son pouvoir et le malheureux droit de la guerre ; mais de plus près , il n'en eût vu que l'horreur. Les nations, qui jusque-là n'avaient blâmé que son ambition en l'admirant , crièrent alors contre sa dureté, et blâmèrent même sa politique ; car si les ennemis avaient pénétré 4ans ses états, comme lui chez les ennemis, ils eussent mis ses villes en cendres.

Ce danger était à craindre : Louis , en couvrant ses frontières de cent mille soldats, avait appris à l'Allemagne à faire de pareils efforts. Cette contrée , plus peuplée que la France, peut aussi fournir de plus grandes armées. On le§ lève, on les

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assemble , on les paie plus difficilement : elles paraissent plus tard en campagne; mais la discipline, la patience dans les fatigues , les rendent , sur la 6n d'une campagne, aussi redontaUes que les Français le sont au commencement. Le duc de Lorraine Charles V les commandait. Ce prince , toujours dépouillé de son Btat par Louis XIV, ne pouvant y rentrer, avait conservé Tempire à Fempereur Léopold : il Tavait rendu vainqueur des Turès et des Hongrois. Il vint , avec l'électeur de Brandebourg , balancer la fortune du roi de France. Il reprit Bonn et Mayence, très-mal fortifiées, mais défendues d'une manière qui fut regardée comme un modèle de défense de places. Bonn ne se r^dit qu'au bout de trois mois et demi ' de siège, après que le baron d'Asfeld , qui y commandait , eut été blessé à mort dans un assaut général.

Le marquis d'Uxelles, depuis maréchal de^ France, Tun des hommes les plus sages et les plus prévoyants, fit pour défendre Mayence des dispositions si bien entendues , que sa garnison n'était presque point fatiguée en servant beaucoup. Outre les soins qu'il eut au dedans, il fit vingt et une sorties sur les ennemis', et leur tua plus de cinq mille hommes. 11 fit même quelquefois deux sorties en plein jour ; enfin, il fallut se rendre faute de poudre, au bout de sept semaines.

Environ dans le même temps , le maréchal d'Humières fut battu à Valcour sur la Sambre , aux Pay»-Bas , par le prince de Valdeck ; mais cet échec, qui fit tort à sa réputation, en fit peu aux armes de la France. Louvois, dont il était ta créature et l'ami , fut obligé de lui Mer le commandement de cettaarmée. II fallait le remplacer.

Le roi choisit le maréchal de Luxembourg , malgré son ministre qui le haïssait , comme il avait bai Turenne. Je vous

promets , lui dit le roi , que j'aurai soin que Louvois aille droit. Je l'obligerai de sacrifier au bien de mon service la haine qu'il a pour vous : vous n'écrirez qu'à moi , vos lettres ne passeront point par lui. Luxembourg commanda donc en Flandre, et Çatinat en Italie. On se défendit bien en Allemagne sous le maréchal de Lorges. Le duc de Noailles avait quelques succès en Catalogne ; mais en Flandre sous Luxembourg et en Italie sous Catinat, ce ne fut qu'une suite continuelle de victoires. Ces deux généraux étaient alors les plus estimés en Europe.

Catinat commandait alors en Italie. Il avait en tête le duc dé Savoie, Victor-Amédée, prince alors sage, politique, et encore plus malheureux ; guerrier plein de courage , conduisant luimême ses armées , s*expos^t en soldat, entendant aussi bien que personne cette guerre de chicane qui se fait sur des terrains coupés et montagneux , tels que son pays ; actif, vigilant , aimant Tordre , mais faisant des fautes et comme prince et comme général. Il en fit une, à ce qu'on prétend, en disposant mal son armée devant celle de Catinat. Le général français en profita, et gagna une pleine victoire, à la vue de Saluées , auprès de Tabbaye de Staffarde, dont cette bataille a eu le nom. Lorsqu'il y a beaucoup de morts d'un côté et presque point de Tautre, c'est une preuve incontestable que l'armée baltue était dans un terrain où elle devait être nécessairement accablée. L'armée française n'eut que trois cents hommes de tués; celle des alliés, commandée par le duc de Savoie, en eut quatre mille. Après cette bataille , toute la Savoie , excepté Hontmélian , fut soumise au roi. Catinat passe dans le Piémont, force les lignes des ennemis retranchés près de Suse, prend Suse , Villefranche, Montalban, Nice réputée imprenable, Veillane, Car-

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magnole , et revient enfin à Montmélian , dont il se rend maître par un siège opiniâtre.

Après tant de succès , le ministère diminua Tarniée qu'il commandait, et le duc de Savoie augmenta la sienne. Catinat, moins fort que Vennemi vaincu, fut longtemps sur la défensive ; mais enfin , ayant reçu des renforts , il descendit des Alpes vers la Marsaille, et là il gagna une seconde bataille rangée, d'autant plus glorieuse , que le prince Eugène de Savoie était un des généraux ennemis.

A Vautre bout de la France, vers les Pays-Bas, le maréchal de Luxembourg gagnait la bataille de Fleurus ; et, de Taveu de tous les officiers, cette victoire était due à la supériorité de génie que le général français avait sur le prince de Valdeck, alors général de Tarmée des alliés. Huit mille prisonniers, six mille morts, deux cents drapeaux ou étendards, le canon, les bagages , la fuite des ennemis , furent les marques de la victoire.

Le roi Guillaume, victorieux de son beau-père , venait de repasser la mer. Ce génie, fécond en ressources, tirait plus d'avantage d'une défaite de son parti, que souvent les Français n*en tiraient de leurs victoires. Il lui fallait employer les intrigues, les négociations, pour avoir des troupes et de Targent, contre un roi qui n'avait qu'à dire, je veux. Cependant, après la défaite de Fleurus, il vint opposer au maréchal de Luxembourg une armée aussi forte que l'armée française.

Elles étaient composées chacune d'environ quatre-vingt mille hommes; mais Mons était déjà investi par le maréchal de Luxembourg, et le roi Guillaume ne croyait pas les troupes françaises sorties de leurs quartiers. Louis XIY vint au siège, il entra dans la ville au bout de neuf jours de tranchée ouverte,

en présence de Tarmée ennemie. Aussitôt il reprit le chemin de Versailles, et il laissa Luxembourg disputer le terrain pendant toute la campagne , qui finît par le combat de Lenze ; action trëfr*singulière , oii vingt-huit escadrons de la maison du roi et de la gendarmerie défirent soixante et quinze esadrons de Tarmée ennemie. .

Le roi reparut encore au siège de Namur, la plus forte place des Pays-Bas» par sa situation au confluent de la Sambre et de la Meuse , et par une citadelle bâtie sur des rochers. U prit la ville en huit jours, et les châteaux en yingt-*deux, pendant que le duc de Luxembourg empêchait le roi Guillaume de pass^ la Méhaigne à la tête de quatre-vingt mille homm^, et de venir faire lever le siège. Louis retourna encore à Versailles après cette conquête ; et Luxembourg tint encore tête à toutes les forces des ennemis. Ce fut alors que se donna la bataille de Steinkerque, célèbre par Tartifice et par k valeur. Un espion que le général français avait auprès du roi Guillaume est découvert. On le force, avant de le &ire mourir, d'écrire un faux avis au maréchal de Luxembourg. Sur ce feux avis , Luxembourg prend, avec raison, des mesures qui le devaient faire battre; Son armée endormie est attaquée à la pointe du jour : ufie brigade est ié^ mise en fuite, et le général le sait à peine. Sans un excès de dil^ence et de bravoure, tout était perdu.

Ce n'était pas assez d'être grand génénal pour n'être pas mis en déroute , il fallait avoir des troupes aguerries, capables de se rallier ; des officiers généraux assez habiles pour rétabfir le désordre , et qui eussent la bonne volonté de le foire ; car nn seul officier supérieur qui eûi voulu profiter de la confusion pour faire battre son général , le pouvait aisément sans se CQBwettriÇ.

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Luxembourg était malade ; eireonstance funeste dans un mmnent qui demande une activité nouvelle : le danger lui rendit ses forces : il fallait des prodiges pour n'être pas vaincti, 6t il en fit. Changer de terrain , donner un champ de bataille à son armée qui n'en avait point , rétablir la droite tout en désordre, rallier trois fois ses troupes, charger trois fois à la tête de la maison du roi , fut l'ouvrage de moins de deux heures. II avait dans son armée Philippe, duc d'Orléans, alors duc de Chartres, depuis régent du royaume, petit-fils de France, qui n'avait pas encore quinze ans. Il ne pouvait être utile pour un coup décisif; mais c'était beaucoup, pour animer les soldats, qu'un petitr-fils de France encore enfant, chargeant avec la maison du roi, blessé dans le.combat; et revenaht encore à la charge malgré sa blessure.

Un petit-fils et un petit-neveu du grand Condé servaient tous deux de lieutenants-généraux : l'un était Louis de Bourbon, nomihé Monsieur le Duc ; l'autre, François-Louis, prince de Conti^ rivaux de courage, d'esprit, d'ambition, de réputation : Monsieur le Due, d'un naturel plus austère, ayant peutêtre des qualités plus solides, et le prince de Conti de plus brillantes. Appelés tous deux par la voix publique au commandement des armées, ils désiraient passionnément cette gloire; mais ils n'y parvinrent jamais , parce que Louis , qui connaissait leur ambition comme leur mérite, se souvenait toujours que le prince ^ Condé hii avait fait la guerre.

Le pi*ince de Conti fut le premier qui rétablit le désordre, ralliant des brigades, en faisant avancer d'autres ; Monsieur le Duc faisant la même manœuvre, sans avoir besoin d'émulation. Le duc de Vendôme , pctit-lils de Henri IV, était aussi lieutenant général dans cette armée. Il servait depuis l'âge de douze

ans; et quoiqu'il en eût alors quarante, il n'avait pas encore commandé en chef. Son frère le grand prieur était auprès de lui.

n fallut que tous ces princes se missent à la tête de la maison du roi, avec le duc de Choiseuil, pour chasser un corps d'Anglais qui gardait un poste avantageux, dont le succès de la bataille dépendait. La maison du roi et les Anglais étaient les meilleures troupes qui fussent dans le monde. Le carnage fut grand. Les Français , encouragés par cette foule de princes et déjeunes seigneurs qui combattait autour du général, l'emportèrent enfin. Le régiment de Champagne défit les gardes anglaises du roi Guillaume ; et quand les Anglais furent vaincus, il fallut que le reste cédât.

Boufflers, depuis maréchal de France, accourait dans ce moment même de quelques lieues du champ de bataille avec ses dragons, et acheva la victoire.

Le roi Guillaume , ayant perdu environ sept mille hommes, se retira avec autant d'ordre qu'il avait attaqué ; et toujours vaincu, mais toujours à craindre, il tint encore h campagne. La victoire, due à la valeur de tous ces jeunes princes et de la plus florissante noblesse du royaume, fit à la cour, à Paris et dans les provinces, un effet qu'aucune bataille gagnée tt*avait fait encore.

Ce fut à cette bataille qu'on perdit le jeune prince de Turenne, neveu du héros tué en Allemagne; il donnait déjà des espérances d'égaler son oncle. Ses grâces et son esprit l'avaient rendu cher à la ville, à la cour et à l'armée.

Le même général, avec ces mêmes princes et ces mêmes troupes surprises et victorieuses à Steinkerque, alla surprendre, la campagne suivante, le roi Guillaume par une marche

de sept lieaes, et l'atteignit à Nervinde. Nervinde est un village près de la Guette, à quelques lieues de Bruxelles. Guillaume eut le temps de se retrancher peudant la nuit, et de se mettre en bataille. On Tattaque à la pointe du jour ; on le trouve à la tête du régiment de Ruvigni, tout composé de gentilshommes français que la fatale révocation de Tédit de Nantes et les dragonades avaient forcés de quitter et de haïr leur patrie. Ils se vengeaient sur elle des intrigues du jésuite La Chaise et des cruautés de Louvois. Guillaume, suivi d'une troupe si animée, renversa d^abord les escadrons qui se .présentèrent contre lui : mais enfin il fut renversé lui-même sous son cheval tué. Il se releva, et continua le combat avec les efforts les plus obstinés.

Luxembourg entra deux fois Tépée à la main dans le village de Nervinde. Le duc de Villeroi fût le premier qui sauta dans les retranchements des ennemis. Deux fois le village fut emporté et repris.

Ce fut encore à Nervinde que ce même Philippe, duc de Chartres, se montra digne petit-fils de Henri IV. Il chargeait pour la troisième fois à la tête d'un escadron. Cette troupe étant repoussée, il se trouva dans un terrain creux, environné de tous côtés d'hommes et de chevaux tués ou blessés. Un escadron ennemi s'avance à lui, lui crie de se rendre; on le saisit, il se défend jseul, il blesse Tofiicier qui le retenait prisonnier, il s'en débarrasse. On revole à lui dans le moment, et on le dégage. Le prince de Condé, qu'on nommait monsieur le ducy le prince de Conti, son émule, qui s'étaient tant signalés à Steinkerque, combattaient de même à Nervmde pour leur vie comme pour leur gloire, et furent obligés de tuer des ennemis de leur main; ce qui n'arrive aujourd'hui presque jamais

aut officiers généraux, depuis que le feu décide tout dans les batailles.

Le maréchal de Luxembourg se signala et s'exposa plus que jamais : son fils, le duc de Montmorency, se mir au-devant de lui lorsqu'on le tirait, et reçut le coup porté à son père. Enfin le général et les princes prirent le village une troisième fois, et la bataille fut gagnée.

Peu de journées furent plus meurtrières. Il y eut environ vingt mille morts, douze mille du côté des alliés, et huit de celui des Français. C'est à cette occasion qu'on disait qu'il fallait chanter plus de Deprofundis que de Te Deutn.

Si qudque chose pouvait consoler des horreurs attachées à la guerre, ce serait ce que dit le comte deSalm, blessé etpr^ sonnier dans Tirlemont. Le maréchal de Luxembourg lui rendait des soins assidus : Quelle nation êtes-vom? lui dit ce prince, il n'y a point d'ennemis plus à craindre dans une bataille, ni d'amis plus généreux après la victoire.

Le maréchal de Lorges avait aussi de son côté gagné un ^rand combat près de Spirebach : il avait même pris le vieux eue ^ Yirtemberg : il avait pénétré dans son pays ; mais après l'avoir envahi par une victoire, il avait été contraint d'en sortir. Monseigneur vint prendre une secondé fois et saccager Heidelberg, que les ennemis avaient repris ; et ensuite il felhit se tenir sur la défensive contre les impériaux.

Le maréchal de Catinat ne put, après sa victoire de Staffarde et la conquête de la Savoie, garantir le Dauphiné d'une irruption de ce même duc de Savoie, ni, après sa victoire de la Marsaille, sauver l'importante ville de Casai.

En Espagtie, le maréchal de Noailles gagna atKsi une Iw taille sur te bord du Ter. Il prit Gironne et quelques petites places;

mais il n'avait qu'une armée faible ; et il fut obligé, après sa victoire, de se retirer devant Barcelone. Les Français vainqueurs de tous cotés, et affaiblis par leurs succès, combattaient dans les alliés une hydre toujours renaissante. Il commençait à devenir difficile en France de faire des recrues, et encore plus de trouver de l'argent. La rigueur de la saison, qui détruisit les biens de la terre en ce temps, apporta la famine. On périssait de misère au bruit des Te Deum et parmi les réjouissances. Cet esprit de confiance et de supériorité, l'âme des troupes françaises, diminuait déjà un peu. Louis XIV cessa de paratlre à leur tête. Louvois était mort; on était très mécontent de Barbesieux, son fils. Enfin la mort du maréchal de Luxembourg, sous qui les soldats se croyaient invincibles, sembla mettre un terme à la suite rapide des victoires de la France.

L'art de bombarder les villes maritimes avec des vaisseaux retomba alors sur ses inventeurs. Ce n'est pas que la machine infernale avec laquelle les Anglais voulurent brûler SaiDt-Mab, et qui échoua sans faire d'effet, dût son origine à l'industrie des Français : il y avait déjà longtemps qu*on avait hasardé de pareilles machines en Europe. C'était l'art de faire partir les bombes aussi juste d'une assiette mouvante que d'un terrain solide, que les Français avaient inventé; et ce fut par cet art que Dieppe, le Havre-de-Grâce, Saint-Malo, Dunkerque et Calais, furent bombardés par les fiottcs anglaises. Dieppe, dont on peut approcher plus facilement , fut la seule qui souffrit un véritable dommage. Cette ville agréable aujourd'hui par ses maisons régulières, et qui doit ses embellissements à son malheur, fui presque toute réduite en cendres. Vingt maisons seulement au Havre-de-Grace furent écrasées et bru-

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lées par les bombes; mais les fortifications du port furent renversées. C'est en ce sens que la médaille frappée en Hollande est vraie, quoique tant d'auteurs français se soient récriés sur sa fausseté. On lit dans l'exergue en latin : Le port du Havre brûlé et renversé, etc. Cette inscription ne dit pas que la ville fut consumée, ce qui eût été faux; mais qu'on avait brûlé le port, ce qui était vrai.

Quelque temps après , la conquête de Namur fut perdue. On avait, en France, prodigué des éloges à Louis XIV pour l'avoir prise, et des railleries et des satires indécentes contre le roi Guillaume, pour ne l'avoir pu secourir avec une armée de quatre-vingt mille hommes. Guillaume s'en rendit mailre de la même manière qu'il l'avait vu prendre. Il l'attaqua aux yeux d'une armée encore plus forte que n'avait été la sienne quand Louis XIV l'assiégea. Il trouva de nouvelles fortificattons que Vauban avait faites. La garnison française qui la défendit était une armée ; car, dans le temps qu'il en forma l'investissement, le maréchal de Boufflers se jeta dans la place avec sept régiments de dragons. Ainsi Namur était défendue par seize mille hommes, et prête à tout moment à être secourue par près de cent mille.

Le maréchal de BoufiBers, le comte de Guiscard , gouverneur de la ville , le comte du Chàtelet du Lomont , commandant de l'infanterie, tous les officiers et les soldats, défendirent la ville avec une opiniâtreté et une bravoure admirables, qui ne reculèrent pas la prise de deux jours. Quand une ville est assiégée par une armée supérieure , que les travaux sont bien conduits, et que la saison est favorable, on sait à peu près en combien de temps elle sera prise, quelque vigoureuse que la défense puisse être. Le roi Guillaume se rendit maître de la

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ville et de la citadelle, qui lui coûtèrent plus de temps qù*à Louis XIV.

Le roi, pendant qu'il perdait Namur, fit bombarder Bruxelles.

Les Français n'avaient de colonies dans les grandes Indes que celle de Pondichéry , formée par les soins de Colbert avec des dépenses immenses, dont le fruit ne pouvait être recueilli qu'au bout de plusieurs années. Les Hollandais s'en saisirent aisément , et ruinèrent aux Indes le commerce de la France , ' à peine établi.

Les Anglais détruisirent les plantations de la France à Saint-Domingue. Un armateur de Brest ravagea celles qu'ils avaient à Gambie dans l'Afrique. Les armateurs de Saint-Malo portèrent le fer et le feu à Terre-Neuve sur la côte orientale, qu'ils possédaient. Leur ile de la Jamaïque fiU insultée par les escadres françaises , leurs vaisseaux pris et brûlés , leurs côtes saccagées.

Pointis , chef de l'escadre , à la tête de plusieurs vaisseaux du roi et de quelques corsaires de l'Amérique , alla surprendre, auprès de la ligne, la ville de Carthagène, magasin et entrepôt des trésors que l'Espagne tire du Mexique. Le dommage qu'il y causa fut estimé vingt millions de nos livres, et le gain , dix millions.

Les vaisseaux marchands de Hollande et d'Angleterre étaient tous les jours la proie des armateurs de France, et surtout de Duguay-Trouin , homme unique en son genre , auquel il ne manquait que de grandes flottes, pour avoir la réputation de Dragut ou de Barberousse.

Jean Bart se fit aussi une grands réputation parmi les corsaires. De simple matelot il devint enfin chef d'escadre,

ainsi que Duguay-Trouin. Leurs noms sonl encore illustres. Les ennemis prenaient moins de vaisseaux marchands français , parce qu*il y en avait moins. La mort de Colbert et la guerre avaient beaucoup diminué le commerce.

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