CHAPITRE XXVIII
Paris menacé. — Continuation de la guerre.
L'armée française battit en retraite jusque sous les murs de Compi^ne.
L'épouvante fut grande dans Paris , qui croyait voir déjà Tennemi aux portes. Mais le danger n'était pas tel que le gouvernement semblait vouloir le donner à entendre; s'il aida lui-même à l'exagération, c'est dans la pensée de stimuler le zèle , d'enflammer le dévouement pour tirer de Paris le plus d'hommes et d'argent possible.
C'est dans cette vue quMl fut periTiis aux paysans et aux moines réfugiés des lieux circonvoisins de parcourir les rues avec des charrettes chargées de leurs meubles, en donnant un libre cours à leurs explosions de haine contre des ennemis qui incendiaient les villages , démolissaient les édifices du culte, violaient les religieuses, coupaient les prêtres en morceaux et massacraient sans distinction d'âge ni de sexe.
On commença par demander de l'argent : chacun se résigna. Le corps des médecins donna mille écus; on enrôla de force les laquais et les ouvriers dans l'infanterie ; on fit de la cavalerie et un peu d'artillerie avec les chevaux de luxe et les cochers de carrosse ; on imposa à chaque maison l'obligation de fournir un soldat armé de l'épée, du baudrier; enfin et pour que rien ne manquât h la défense, on contraignit le tiers des habitants de la banlieue de construire des fortifications autour de Paris et à Saint-Denis.
L'eflVoi devint général quand arriva la nouvelle de la prise de Corbie, petite ville située sur la Somme , à quatre lieues
d'Amiens ; mais le roi Louis XUI mit fin à toutes ces inquiétudes , en concentrant toutes ses forces. L'armée alla prendre position sur les bords de TOise; elle était composée de trente mille hommes d'infanterie et de douze mille cavaliers; elle était commandée par le duc d'Orléans et par les maréchaux de la Force et de Châtillon.
On eut bientôt repris toutes les places et les frontières occupées par l'ennemi sur toute la ligne de la Somme , à Texception de Corbie , dont on forma le siège. Comme il était probable que le siège serait long , le roi retourna à Chantilly , laissant le cardinal de Richelieu pour surveiller les opérations ultérieures du siège. La ville, réduite aux dernières extrémités, et ne recevant aucun secours ni des Allemands , ni des Lorrains , ni des Espagnols , fut obligée de se rendre. On pendit deux habitants , on retira les privilèges dont jouissait la ville, puis on entonna un Te Deum dans l'église de Notre- Dame, à laquelle le roi fit don d'une lampe pesant trois cent vingt marcs d'argent.
L'ennemi avait pourtant pénétré autre part qu'en Picardie sur le sol de France , mais sans plus de succès. Le duc de Lorraine et le général de l'empereur pénétrèrent de la Comté dans la Bourgogne; mais ils trouvèrent un obstacle insurmontable à leurs projets dans le cardinal de La Valette et le duc de Weymar, qui^arrivèrent en toute hâte de la Lorraine. C'est alors que l'ennemi, perdant l'espoir de prendre Dijon, se retira par la Franche Comté où le corps d'armée du duc de Weymar prit ses quartiers d'hiver.
En Italie, le maréchal de Créqui, réuni au duc de Savoie, au duc de Parme et au duc de Rohan , livra quelques combats aux Espagnols plus meurtriers que décisifs; le duc de Rohan ren-
LOUIS XIIÏ. 11
tra dans la Valteline , qu'il avait conquise , et le duc de Savoie dispersa ses troupes pour tenir garnison , tandis que les troupes espagnoles ruinaient les états du duc de Parme.
Au commencenaent des hostilités une flotte espagnole s'était emparée des îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, situées sur les côtes de Provence. L'ordre vint de Paris de les chasser de ces îles ; mais nos ports sur la Méditerranée n'avaient pas un seul navire de guerre disponible ; on alla en chercher en Bretagne et en Normandie. La réunion de la flotte eut lieu à la Rochelle. Henri, comte d'Harcourt, de cette maison de Lorraine dont nous avons raconté les disgrâces , fut choisi pour la commander; mais, par mesure de précaution , le cardinal de Richelieu lui donna pour surveillant , sous le titre de chef du conseil de marine , ce même archevêque de Bordeaux dont nous avons rapporté la querelle avec le ducd'Epernon.
La flotte, forte de cinquante-sept vaisseaux montés par sept mille hommes et portant iOO pièces de canon , appareilla de La Rochelle, et se trouvait le 10 juin à l'entrée du détroit de Gibraltar. Tout le monde s'attendait à ce que les Espagnols leur disputeraient le passage , et chacun se disposait à bien faire son devoir; mais le passage fut franchi sans obstacle.
En approchant des îles d'Hyères, la flotte fut rejointe par les galères de la Méditerranée , aux ordres du marquis de Pont- Courtay, neveu du cardinal, et par quatorze vaisseaux que l'évêque de Nantes commandait eii personne.
En vue de ces Iles , un difl*érend s'éleva entre le comte d'Harcourt, amiral de la flotte, et le maréchal de Vitry, gouverneur de Provence; l'archevêque de Bordeaux ayant pris la cause de son général en chef, s'emporta à tel point que le ma-
iS HISTOIRE DE FRANCE.
réchal de Vitry , se rappelant l'exemple du duc d'Epernon , ne crut pas avoir de meilleure réponse à faire que de lui donner quelques coups de canne.
La flotte espagnole parut enfin. Deux fois elle attaqua la flotte française, et fut repoussée avec perte; mais le comte d'Harcourt, trouvant la saison trop avancée pour entreprendre d'attaquer sérieusement les îles, relâcha à Toulon.
En Allemagne , vers la même époque , la puissance des Suédois , un moment abaissée , se relevait avec un vif éclat. L'électeur de Saxe les ayant invités à faire retraite , pour toute réponse Banier , leur général , envahit et ravagea les états de Télecteur ; repoussé un moment par une armée autrichienne bien supérieure en nombre, il prit sa revanche à Wertock , oîi il défit complètement les Saxons et les impériaux et poursuivit leurs débris jusqu'en Westphalie, où il prit ses quartiers d'hiver.
Tandis que l'on combattait de tous côtés, les négociations continuaient. C'était aussi presque toute la politique du cardinal. Le roi de Danemarck négociait en Allemagne ; l'Espagne en Hollande; le pape même ouvrait une conférence à Rome. On perdit beaucoup de temps à conférer sur le choix des ministres et du lieu oii devait se passer cette conférence proposée par le chef de l'Eglise; on convint de Cologne, où Tempereur et les rois de France et d'Espagne enverraient leurs commissaires; les princes et les états protestants firent choix de la ville de Hambourg, d*où ils devaient communiquer avec Cologne , où se rendit un légat du pape , et le 20 octobre on commença la conférence.
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Le dnc d^Orléans qoitte Paris. — La guerre ne 8*arréte pas.]
La cour se réjouissait encore de voir l'ennemi hors de France, quand une nouvelle entreprise du duc d'Orléans, qui depuis quelque temps habitait Saint-Germain , vint semer de nouvelles inquiétudes parmi le maître et ses conseillers intimes.
Le 20 novembre , le prince, en effet , avec le comte de SoissoDs, quitta Paris à une heure du matin , pour se diriger sur la ville d'Orléans ; d'où le frère du roi se rendit à Blois, et le comte de Soissons partit pour Sedan.
Cette nouvelle échauffourée n'eut pas de suites ; la cour n'en passa pas moins l'hiver dans les fêtes. Le cardinal de Richelieu fit jouer une comédie dans son hôtel , qui lui coûta cent mille écus; il avait un faste royal, et ie manoir d'oii il tirait son nom s'était transformé comme par enchantement en un vaste et superbe château qui avait en sa dépendance une ville récemment bâtie.
Sur ces entrefaites , l'empereur Ferdinand II vint à mourir. Son fils , le roi de Hongrie, proclamé roi des Romains, dans une diète assemblée quelques mois auparavant, hérita de la dignité impériale.
La France et la Suède ne voulurent pas reconnaître le nouvel empereur, et cela par deux motifs : il avait été élu roi des Romains du vivant de son père et Tun des électeurs, Tarchevêque de Liège, était dans les prisons de l'Autriche.
l4 HISTOIRE bÉ PhANCE.
La guerre conlinuait toujours en Italie. Elle commença , dans la nouvelle campagne, par un échec pour la France: l'insurrection des Grisons, l'apathie du conseil de France, les forces supérieures qui s'avançaient contre pos armées de deux côtés à la fois , de Tltalie et du Tyrol , contraignirent le duc de Rohan à évacuer la Valteline, dont la conquête avait occasionné tant de négociations ^ de combats et surtout de si grandes dépenses en argent.
La guerre se continuait des deux côtés sans aucun autre résultat que des dégâts réciproques , quand un double malheur vint frapper le parti de la France en Italie, la mort du duc de Savoie et celle du duc de Mantoue, qui expirèrent à quelques jours de distance.
Le duc de Saxe-Weymar , qui avait pris ses quartiers d'hiver en Bourgogne, comme nous l'avons rapporté, se mit de son côté en campagne. Son début fut heureux; il battit le duc de Lorraine près de Ray-sur-Saône , recouvra plusieurs villes , et chargé de butin, il pénétra en Alsace, où il assiégea et emporta d'assaut la place d'Ensisheim ; il passa ensuite le Rhin à deux lieues environ au-dessus de Strasbourg, et soutint plusieurs combats que les Impériaux, commandés par Jean de Wert, lui livrèrent : son but était de diviser les forces impériales, pour en débarrasser d'autant les Suédois. Mais des renforts arrivant journellement à Jean de Wert , la position des Français ne fut bientôt plus tenable; le duc de Saxe-Weymar fut obligé de repasser le Rhin.
Quant au corps d'armée sous les ordres du duc de Longueville , ses progrès furent aussi insignifiants ; ils se réduisirent à la prise de deux petites villes et d'un château , et à empêcher les courses des Gomtœs sur les terres de France ; mais le duc
LOlJIS XIII. U
de Longupville ne put parveair à lier ses opérations avec le duc (le Saxe-Weymar.
U cardinal de La Valette avait la conduite d'upe plus graniie entreprise qui éclioua égalenaent; il s'agissait d'attaquer encore une fois les Espagnols dans les Pays-Bas. Il enr tra, en conséquence , dans le ^ainaut ; noais tout se réduisit à la reprise de Landrecies, du Cateau-Cambresis, de la Chapelle et de la ville de Chimay. Cette campagne porta un coup grave à la réputation militaire du cardinal de La Valette.
Au début de cotte même campagne , la flotte française sortit de Toulon et se dirigea sur l'île Sainte-Marguerite ; l'expédition eut cette fois un plein succte; les Espagnols furent débusqués de toutes leurs positions, pn enleva les quatre forts les uns après les autres , et TUe rentra entièrement sous la domination de la France, L'île de Saint-Honorat ne fît presqjie pas de résistance, les Espagnols la rendirent le 1 6 mai, et Ton chanta à Paris un Te Deum, et Ton célébra, en verseteif prose, la gloire du comte d'Harcourt.
Le plus beau fait d'armes de cette campagne fut le combat livré par le duc d'Halouin, gouverneur du JLanguedoc, aifx troupes espagnoles; l'attaque eut lieu de nuit, et fut des plus meurtrières, les retranchements de l'ennemi furent eipportés ; en fuyant, il laissa ie terrain jonché de ses morts et un immense butin à la disposition des vainqueurs. Le roi nomma le duc d'Halouin maréchal de France.
Cette même année , une sédition qui débuta d'une manière fort grave éclata dans le Périgord ; la cause en était les impôts exces^fs qui pesaient sur le peuple; il y eut en un moment plus de trente mille hommes debout qui arborèrent le drapeau de rinsurrecUon ; mais ils n'avaient ni armes, ni discip^ne^
ttl tilieds i lé dttè de Lll Valette leé àttâ^tifl mt déd itôii^éè )tè» gtilières » et U ne lui fut pas difficile d*en faire Uû grand car^ nage; la côur, un moment alarmée, finit par rire de cette sédition^ elle fit publier la défaite des croquons; c'est ainsi qu'elle appelait des hommes que la rigueur de Fimpôt et la misère avaient poussés à la révolte.