LA FLOTTE DE SMYRNE
l'enferma entre elle et la terre. L’amiral Rooke, sentant la résistance impossible, prit la fuite au large avec la meilleure partie de l’escorte et un petit nombre de navires marchands, abandonnant à son sort le reste de cette malheureuse flotte. Les bâtiments de commerce qui avaient gagné les devants se réfugièrent dans les ports de la côte espagnole. La journée du 28 juin offrit un effrayant spectacle : les nombreux bâtiments de l’arrière-garde ennemie, enfermés dans un demi-cercle de feu qui se resserrait toujours, sautaient ou amenaient leurs pavillons les uns après les autres. Toute la mer semblait en feu! Le lendemain, Tourville se porta sur Cadix, où s'étaient réfugiés une trentaine de vaisseaux ennemis; deux vaisseaux, qui n’avaient pas eu le temps de gagner le port, furent brülés sous le canon de la ville. La flotte française, ralliée devant Cadix, y fit le compte de ses terribles exécutions : elle avait détruit quarante-cinq navires et en avait pris vingt-sept. Jean Bart, le roi des corsaires, en avait pris ou brûlé six pour sa part. Beaucoup de ces vaisseaux marchands étaient armés de trente, quarante et jusqu’à cinquante canons et au-delà. Tourville ne s’estima point encore satisfait. I] passa le détroit, fit prendre ou brüler sous Gibraltar même une quinzaine de vaisseaux fugitifs, et alla en personne forcer le port de Malaga et y détruire encore ua enr de la flotte alliée. La perte totale des alliés fut de près de cent navires et de plus de 30 millions. La Hougue était vengée?
Un an après La Hougue, le gouvernement de Louis XIV put, sans forfanterie, consacrer une médaille à la splendeur maritime de la France (splendor rei navalis) et y montrer la France, le trident à la main, assise sur le char de Neptune.
Rien ne pourrait exprimer la colère des Anglais, frappés à la fois dans leurs deux passions les plus âpres, l'intérêt et l’orgueil. La chambre des communes voulait mettre en accusation tous les amiraux! L’amirauté anglaise essaya de donner satisfaction à opinion publique par une éclatante vengeance. Saint-Malo et Dunkerque, ces deux formidables nids de corsaires, étaient, parmi les commerçants et les marins de l'Angleterre, le double objet d’une haïne qui allait jusqu’au délire : les Malouins, à eux seuls, avaient peut-être, depuis le commencement de la guerre, enlevé
aux alliés deux mille voiles! L’amirauté fit secrètement construire, en forme de vaisseau, une effroyable machine infernale, destinée à l’anéantissement de Saint-Malo. Le 26 novembre, une escadre de vingt-cinq vaisseaux anglais parut en vue de Saint- Malo. Le gouverneur de Bretagne , la noblesse, les marins, les milices des environs, accoururent pour repousser la descente attendue. Les Anglais se saisirent de quelques petits postes, jetèrent quelques bombes, puis, tout à coup, le 30 novembre au soir, ils lancèrent leur machine. Personne ne soupçonnait le danger dont on était menacé. Déjà le vaisseau infernal n'était plus qu’à portée de pistolet des murailles, quand, par bonheur, il échoua sur une roche et s’ouvrit : l'ingénieur qui l'avait construit y mit le feu au hasard, et la machine lança, non sur la ville, mais sur la campagne, l’'épouvantable masse de fer et de feu cachée dans ses flancs. La commotion brisa toutes les vitres de la ville et fit crouler une partie des toitures et des murailles ; mais il n’y cut d’autres victimes que l’auteur même de la machine et ses matelots, qui avaient été mis en pièces. Cet ingénieur était un réfugié huguenot. Le lendemain, l’escadre anglaise s’éloigna, sans tenter d'autre entreprise.
Rien n’avait réussi aux Anglais cette année-là. Dans la campagne précédente, ils avaient fait une tentative malheureuse contre la Guadeloupe. Au mois d'avril, une escadre anglaise jeta quatre mille soldats dans l’île de la Martinique, au fond de Cananville, près de Saint-Pierre : le gouverneur-général des Antilles françaises, Blenac, battit l'ennemi et l’obligea de se rembarquer. La même escadre n’eut pas plus de succès, au mois d'août, contre Plaisance de Terre-Neuve ‘.
Les Ilollandais avaient été plus heureux dans l’Inde : ils étaient parvenus à nous enlever Pondichéri, possession lointaine qu’en raison de leur puissance coloniale, il leur était plus facile d’attaquer qu’à nous de défendre (5 octobre).
L'année 1693, prise dans son ensemble, était donc encore pour la France une année de victoire; mais Louis XIV n’eût voulu en profiter que pour obliger ses ennemis à la paix. Les avances qu’il
1. L. Guérin, t. Il, p. 73-84. — Sainte-Croix, t. Il, p. 66-70. — Quinci, t. Il, p. 705-724. — Hume, Guillaume III et Marie, liv. xv.