‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 110 sur 341 · LETTRE DE FÉNELON · texte numérisé non relu

LETTRE DE FÉNELON

parmi les hymmes perpétuels de Versailles !. Le grand style et la religieuse dignité dont cette lettre était empreinte ne permettaient pas de la confondre avec les pamphlets inspirés par la haine. L'écrivain débutait par des protestations d’attachement à la personne du roi, en termes trop simples et trop nobles pour n'être pas sincères ; puis il étalait devant Louis, avec une verve inflexible, un bien sombre tableau de son règne. « Vous « êtes né, Sire, disait-il, avec un cœur droit et équitable ; mais « ceux qui vous ont élevé ne vous ont donné pour science de « gouverner que la défiance, la jalousie, l’éloignement de la vertu, « la crainte de tout mérite éclatant.…, la hauteur et l’attention « à votre seul intérêt. » Il lui reprochait ensuite le renversement des anciennes règles d’état au profit de son bon plaisir et surtout du despotisme de ses ministres; la France entière appauvrie pour mtroduire à la cour un-luxe monstrueux ; les ministres écrasant tout, au dehors comme au dedans, jusqu’à ce que le nom du roi et de la France fût devenu odieux à tous les peuples voisins, et jusqu’à ce qu’on eût perdu tous les anciens alliés, qu’on voulait changer en esclaves. La guerre de Hollande, poursuivait-il, a été injuste, et par conséquent toutes les acquisitions faites à occasion de cette guerre sont injustes. Il en est de même pour les réunions opérées depuis la paix de Nimègue, œuvres d’usurpation et de violence. « De là, la durée de la ligue formée contre « vous. » Les alliés aiment mieux faire la guerre avec perte, que de conclure une paix qui, dans leur opinion, ne serait pas mieux observée que les autres. Et, cependant, le peuple meurt de faim : la culture des terres est presque abandonnée; tout commerce est anéanti. « La France entière n’est plus qu'un « grand hôpital désolé et sans provision ; le peuple, qui vous a « tant aimé, commence à perdre l’amitié, la confiance et même « le respect. Les émotions populaires, qui étaient inconnues depuis « si Jlongtemps?, deviennent fréquentes. Paris même n’en est

1. On fait allusion, dans cette lettre, à des malheurs qui ne peuvent être que la bataille de La Hougue et l'invasion du Dauphiné, et, d’une autre part, la famine dont parle la lettre, ne peut être que celle de 1693. V. Œuvres de Fénelon, édit. Lefèvre et Pourrat; 1838, t. V, p. 182.

2. Ceci n’est pas tout à fait exact : qu’on se rappelle les troubles de la guerre de Hollande!

« pas exempt. Les magistrats sont contraints de tolérer l'insolence < des mutins, et de faire couler sous main quelque monnoie pour « les apaiser. Vous êtes réduit à la déplorable extrémité ou de « laisser la sédition impunie, ou de faire massacrer des peuples « que vous mettez au désespoir. et qui périssent, tous les jours, « des maladies causées par la famine. Pendant qu’ils manquent « de pain, vous manquez vous-même d'argent, et vous ne voulez « pas voir l'extrémité où vous êtes réduit... Vous vous flattez sur «les succès journaliers, et vous n’envisagez point d’une vue « générale le gros des affaires, qui tombe insensiblement sans « ressource... Dieu tient son bras levé sur vous; mais il est lent « à vous frapper, parce qu’il a pitié d’un prince qui a été toute « sa vie obsédé de flatteurs , et parce que, d’ailleurs, vos ennemis « sont aussi les siens (les protestants). Mais il saura bien séparer « sa cause juste d’avec la vôtre qui ne l'est pas, et vous humi- « lier pour vous convertir; car vous ne serez chrétien que dans « l’humiliation. Vous n’aimez point Dieu ; vous ne le craignez « même que d’une crainte d’esclave : c’est l’enfer, et non pas « Dieu, que vous craignez. Votre religion ne consiste qu’en « superstitions , en petites pratiques superficielles. Vous rap- «portez tout à vous, comme si vous étiez le Dieu de la cierrésss »

L'écrivain anonyme déplore la faiblesse du conseil, qui ne sait pas tirer le roi « de ce chemin si égaré, » et la timidité de madame de Maintenon et du duc de Beauvilliers, qui se déshonorent en n’osant parler franchement. « Ce qu’ils devraient vous « dire, et ce qu’ils ne vous disent pas, s’écrie-t-il enfin, le voici : « Il faut demander la paix, et expier par cette honte toute la « gloire dont vous avez fait votre idole ; il faut rendre au plus tôt « à vos ennemis, pour sauver l’état, des conquêtes que vous ne « pouvez retenir sans injustice !..… »

L'auteur de la lettre veut donc que la France s’arrache les nouveaux membres dont elle s’est accrue depuis la guerre de Hollande : logiquement, il devrait peut-être, comme la coalition, remonter jusqu’au traité des Pyrénées, les conquêtes opérées par la Guerre des Droits de la Reine étant fort contestables au point de vue du droit féodal ! Il veut que la France rende à l'Espagne les

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