MISERE PUBLIQUE
provinces françaises de langue, d’origine et de territoire, que les accidents bizarres de l’hérédité avaient données à la maison d’Autriche : il condamne tout dans la politique de Louis le Grand, excepté la plus funeste et la plus coupable action du règne, la révocation, qu'il couvre de son silence.
Cette lettre , véritable manifeste d’une nouvelle école politique, avait dépassé le but : lès exagérations qui s’y mêlaient à des reproches trop mérités étaient de nature « à irriter ou à décourager le roi plutôt qu’à le ramener, » comme lécrivait, quelque temps après, madame de Maintenon ‘. Les impressions moins violentes, mais continues, que donnaient à Louis ceux dont Fénelon accusait la faiblesse, étaient plus efficaces. Toutefois, une partie de la lettre était malheureusement incontestable ; le roi ne le voyait que trop: c'était ce qui regardait la détresse du peuple et la pénurie du trésor. Ainsi que le dit énergiquement Voltaire, « on périssait de misère au bruit des Te Deum ». Tout concourait à donner à la misère des proportions effrayantes ; aggravation des impôts et des charges de toute espèce; la décadence du commerce et de l’industrie, causée par la guerre et par de mauvaises mesures économiques ; la suppression des mesures protectrices de l’agriculture (la défense de saisir les bestiaux, maintenue jusqu’à la mort de Colbert, n'avait pas été renouvelée depuis) ?; le manque de bras que la guerre enlevait par cent mille aux travaux des champs. À ces maux, ouvrage des hommes, se joignaient les fléaux de la nature. La récolle de 1692 avait été gâtée par les pluies; celle de 1693 n'avait pas été meilleure , et, comme toujours , la panique générale et l’avidité des trafiquants portaient la cherté fort au delà du déficit réel ; le gouvernement lui-même était d’ailleurs, par nécessité, le grand accapareur, à cause des vastes magasins qu’exigeait la subsistance des armées. Le roi commença par taxer les grains, ce qui n’aboutit qu'à rendre les marchés vides; le roi alors prescrivit un recensement général des grains appartenant soit aux communautés, soit aux particuliers, et enjoignit à chacun d'envoyer au marché, à raison de certaine quantité par semaine,
1. Lettre au cardinal de Noailles; 1695, ap. Rulhière, p. 397. 2. Forbonnais, t. I*, p. 321.
et d'y vendre au prix courant la moitié du blé qu’il possédait, l'autre moitié restant à la libre disposition du possesseur '. IL prohiba l'exportation des grains, sous peine des galères; en même temps, il envoya des vaisseaux acheter des blés en Afrique pour les répandre à prix modique sur les marchés. Les efforts du gouvernement ne portèrent qu’un faible et tardif remède à la disette, qui engendra de cruelles épidémies, suite ordinaire de l'épuisement populaire. On prétend (sans doute le chiffre est exagéré) qu’il mourut cette année, à Paris, quatre-vingt-seize mille personnes ?.
Un motif d’une tout autre nature contribuait encore puissamment à disposer le roi en faveur de la paix, un motif, non pas de renoncement et d’humilité, comme le voulait Fénelon, mais bien d’ambition, au contraire. Le roi d'Espagne, Charles IT, après avoir franchi, contre toute attente, l’enfance et la jeunesse, décrépit à trente ans, ne pouvait prolonger beaucoup sa vieillesse prématurée ; la femme que lui avait donnée Louis XIV, l’infortunée Marie-Louise d'Orléans, était morte en 1689, empoisonnée, à ce qu'on crut en France, par le parti autrichien, qui avait bientôt après remarié Charles à la fille de l'électeur palatin, un des ennemis les plus acharnés de Louis XIV. Si Charles IT venait à mourir pendant la guerre, tandis que l’Europe était unie contre la France, la succession d’Espagne échapperait infailliblement à la maison de Bourbon ; il était donc nécessaire que la paix vint dissoudre la coalition et permettre à Louis de se refaire des alliés en Europe et un parti en Espagne même.
Dès l'ouverture de la campagne, Louis avait donc commencé à protester de ses dispositions pacifiques dans un manifeste répandu en Allemagne : ses circulaires aux évêques, pour leur ordonner de remercier Dieu de ses victoires, exprimaient les mêmes sentiments. Au mois de juillet, il avait communiqué à la Suède et au Danemark, comme puissances médiatrices, des propositions de paix avec l’Empire. Ces deux états, tout en fournissant d’abord quelques troupes auxiliaires à la coalition,
1. Ceux qui n'avaient de blé que pour leur consommation de six mois étaient auto-
risés à le garder. — Anciennes Lois françaises, t. XX, p. 198; 5 septembre 1693. 2. La Hode, t. IV, p. 89.