BOMBARDEMENT DE GÊNES
partie de la basse ville, s’écroulèrent dans les flammes. Le 22, Seignelai renouvela ses propositions. Les agents espagnols, secondés par l’exaspération populaire, empêchèrent le sénat de céder. Le 23,le bombardement recommença. Le 24, une descente fut opérée dans le faubourg de San-Pier d’Arena (Saint-Pierre de la Grève), qui s'étend à l’ouest de la ville, au delà du fanal. Après une vigoureuse résistance qui coûta la vie au chef d’escadre Léri, le faubourg fut emporté et réduit en cendres; on fit sauter avec des barils de poudre les somptueux palais des nobles et des négociants génois, qui faisaient de ce faubourg un des plus beaux lieux de l’Europe. Du 25 au 27, on fit pleuvoir les bombes avec une telle furie, que, le 28 au matin, l’immense approvisionnement de la flotte se trouva épuisé. On avait lancé, depuis le 18, 13,300 de ces effroyables projectiles ! La plupart des palais qui avaient valu à Gênes le nom de la ville de marbre, étaient effondrés ; quoique Gènes ne fût pas une ville aussi artiste que Florence ou Venise, ce qui avait péri en objets d’art était inestimable. La basse ville, la Gênes du Moyen Age, était détruite presque en totalité; la haute ville, la Gênes de la Renaissance, l'était en grande partie.
La flotte remit à la voile, du 28 au 29 mai. Tourville resta en croisière sur la côte de Ligurie avec quelques bâtiments, pour indiquer que le Grand Roi ne lâcherait sa victime que rendue à discrétion. Gênes n’y parut point d’abord disposée ; exaltée plutôt qu'abattue par le désespoir, elle conclut une ligue offensive et défensive avec l'Espagne et appela dans son port les galères espagnoles. Vain recours à un protecteur qui ne pouvait se protéger lui-même! L'Espagne ne réussit même pas à faire comprendre les Génois dans la trêve de Ratisbonne ; menacée sur les côtes de Catalogne par la flotte qui avait fait l'exécution de Gênes, elle abandonna ses malheureux alliés. C'était la première fois qu’elle se résignait à une telle honte, car la fidélité aux alliances avait été généralement le côté honorable de sa politique. Les Génois invoquèrent la médiation du pape, qui s’interposa, quoique étant lui-même très-mal avec Louis XIV. Louis adoucit ses exigences matérielles : il cessa de réclamer les quatre galères, à condition qu’elles fussent désarmées et que Gênes renvoyât les troupes espagnoles et renonçât à toutes les ligues et associations contractées
depuis le 1° janvier 1683. Il ne parla plus du transit du sel, se contenta de 100,000 écus pour son protégé Fiesque, et voulut bien ne pas imposer d’indemnité pour les pertes souffertes par les commerçants français qu'avait pillés le peuple de Gênes, moyennant que la république consacrât l’équivalent de cette indemnité à réparer les édifices religieux ruinés par les bombes ; mais il fit acheter ces concessions aux Génois par la plus grande humiliation que püt subir un état libre. Il exigea que le magistrat suprême, le doge de Gênes, en dépit des lois qui lui interdisaient de mettre le pied hors de la cité, vint en personne, avec quatre sénateurs, « témoigner, au nom de la république de Gênes, l’extrême regret qu’elle a d’avoir déplu à Sa Majesté, avec les expressions les plus soumises et les plus respectueuses. »
La résistance était impossible : le traité fut signé à Versailles le 12 février 1685. Le 15 mai, dans ce même palais de Versailles, le chef de la seigneurie de Gênes, le doge Imperiale Lescaro, comparut devant le trône de Louis XIV et présenta les soumissions de sa république au monarque, « qui a surpassé en valeur, en grandeur et en magnanimité, tous les rois des siècles écoulés, et qui léguera sa puissance inébranlable à ses descendants. » C'était Seignelai qui avait dicté toute ces hyperboles et l'étiquette de l'audience. Louis, du reste, tâcha de faire oublier au doge et aux sénateurs, par son accueil bienveillant, ce que leur mission avait de plus pénible, et les traita beaucoup mieux que ne firent Louvois, Croissi et Seignelai. « Le roi, dit le doge Imperiale, ôte à nos « cœurs la liberté par la manière dont il nous reçoit; mais ses « ministres nous la rendent. »
Quelle que fût l'impression personnelle des nobles voyageurs à l'égard du roi, l'effet moral de la guerre de Gênes fut déplorable. Cette stérile satisfaction d’orgueil, extorquée par des moyens si barbares , fit plus d’ennemis à la France que la conquête si utile et si nationale de Strasbourg et de Luxembourg !.
L'expédition de Gênes fut suivie d’autres expéditions maritimes et d’autres bombardements plus justifiables contre les Babaresques. Les régences africaines étaient en proie à une anarchie
1. Quinci, Histoire militaire de Louis XIV, II, 86. — Dumont, t. VII, 2e part., 87, — L. Guérin, 1, 153, — E. Suns, Histoire de la marine française, Il], 444.