‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 141 sur 341 · RACINE. SAINT-CYR · texte numérisé non relu

RACINE. SAINT-CYR

la faible compensation d’une œuvre historique : les travaux manuscrits de Racine et de Boileau sur l’histoire de Louis XIV ont péri dans un incendie.

Tout espoir semblait perdu : ce grand suicide semblait consommé, quand une inspiration qu’il faut à jamais bénir rouvrit la scène à Racine au nom de la religion même. C’est à madame de Maintenon que la reconnaissance en est due : cela peut faire pardonner bien des choses! Depuis quelques années, un bon sentiment avait porté madame de Maintenon à obtenir du roi la fondation d’un établissement réservé à une grande célébrité. Le souvenir de sa jeunesse si longtemps pauvre, dépendante, exposée, lui avait fait souhaiter de préserver les autres des périls qu’elle avait surmontés à si grand’peine. Elle réunit à Noïsi, sous la direction de religieuses augustines, plusieurs filles de pauvres gentilshommes morts ou usés dans le service militaire, pour les y faire élever de sept à douze ans jusqu’à vingt, et fit mettre en commende la riche mense abbatiale de Saint-Denis pour en attribuer les revenus à la nouvelle maison, qui fut bientôt transférée à Saint-Cyr, près de Versailles (1686). Le nombre des pensionnaires fut porté à deux cent cinquante. Madame de Maintenon, qui avait, au plus haut degré, le goût et la faculté de l’enseignement, de la direction, de la discipline, et que son zèle à s’'immiscer dans les affaires des couvents faisait accuser de vouloir s’ériger en mère de l'Église, devint du moins, en fait, la véritable supérieure de Saint- Cyr, fit de cette maison ses plus chères délices et y consacra tous les moments qu’elle put dérober au roi ‘. À l'exemple des colléges des jésuites, elle introduisit les exercices scéniques dans le plan d'éducation de ses jeunes filles et s’avisa un jour de leur faire jouer Andromaque, tandis que l’auteur d’Andromaque reniait son œuvre comme un péché mortel. Le contraste était piquant, mais le choix assez étrange : madame de Maintenon trouva que les jeunes pensionnaires avaient trop bien joué ce drame passionné

1. V. l'Histoire de la Maison de Suint-Oyr, de M. Th. Lavallée. — Nous avons parlé ailleurs de l’imperfection des diverses éditions des Lettres de Madame de Maintenon : M. Lavallée a donné récemment, en deux volumes aussi corrects et aussi restitués que possible, les Lettres historiques et édifiantes de cette femme célèbre : il a publié également les Conseils aux demoiselles et les Entretiens sur l'éducation des filles, ce qui frme un ensemble qu’on pourrait intituler : OEuvres de madame de Maintenon,

et, cherchant un moyen d’accommoder ses scrupules tardifs avec les divertissements auxquels elle ne voulait pas renoncer, elle invita Racine à donner une forme dramatique à un sujet purement religieux, qui ne paraîtrait pas sur un autre théâtre que la pieuse maison de Saint-Cyr.

De cet incident naquirent deux créations impérissables. Racine put concilier son génie et sa foi.

Au commencement de 1689, avec Esther apparut dans Saint-Cyr une forme de tragédie à la fois nouvelle pour le xvu® siècle et inspirée de l'antiquité. Racine, tout en quittant les sujets grecs pour les sujets de la Bible, s’était rapproché des formes et de l’esprit du théâtre d'Athènes infiniment plus qu'il ne l'avait encore fait. Les chœurs, cette grande voix du peuple et de l'humanité, qui domine les passions individuelles dans la tragédie antique, reparaissent dans Esther, moins prépondérants, mais plus essentiellement liés à l’action, et avec eux, la poésie lyrique et ses trésors oubliés ‘; la simplicité de l’action, la brièveté des proportions offrent un rapport de plus avec les anciens; la dévotion a dicté à Racine une sévérité que l’art avait naguère réclamée de lui en vain; le goût romanesque, les amours obligées, fléau de notre théâtre, ont disparu radicalement; l’art dramatique est purifié. La voici, la vraie tragédie lyrique dont Quinault n’avait montré que l'ombre! Ce n’est pas l’emportement sublime, le vol foudroyant de la poésie biblique; mais c’en est la simplicité profonde et la religieuse émotion; c’est la beauté la plus touchante et la plus harmonieuse; c’est de l’hellénisme chrétien.

Le roi, puis les princes, puis toute la cour, à tour de rôle, vinrent admirer Esther : voir Esther, n’était pas une moindre faveur que d’être admis à Marli ?; le roi en personne présidait à l’admis-

1. Les stances du Cid et de Polyeucte, bien supérieures, il faut le dire, aux chœurs @’Esther, attestent le désir qu’eut Corneille de trouver place à l'élément lyrique dans la tragédie,

2. Il fallait une invitation spéciale pour suivre le roi dans ses retraites à Marli, où l'étiquette de Versailles était fort relâchée et où régnait une sorte d'intimité et de liberté relatives. — Aux représentations d’Esther, le roi faisait une liste comme pour les voyages de Marli. Il entrait le premier et se plaçait à la porte, tenant la feuille d’une main, et, de l’autre, levant sa canne, comme pour former une barrière. JL y restait jusqu’à ce que tous ceux qui étaient inscrits fussent entrés. — La troi sième représentation fut destinée au P. Lachaise, à un certain nombre de prélat

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