ESTHER. ATHALIE
sion des élus. Le prodigieux succès d’Esther à la cour fut contesté à la ville, quand la pièce parut imprimée : la ville s'était vue avec jalousie exclue de ce rare spectacle, et l’esprit d’opposition s’éveillait d’ailleurs. C’est à cet esprit qu’il faut attribuer ces allusions à Louvois, à la Révocation, etc., qui n’étaient point dans la pensée de Racine.
Le drame, dans Esther, avait peut-être perdu quelque chose de ce qu’avaient gagné la poésie et le lyrisme, quoiqu’on ait fort exagéré un prétendu manque d'intérêt dans ce bel ouvrage. Racine préparait un autre poëme qui ne devait pas encourir la même imputation, un second drame religieux, bien plus vaste, plus savamment ordonné, plus puissamment inspiré. En 1691, Athalie succède à Esiher. Voltaire l’a proclamée le chef-d'œuvre de l’art : la postérité la plus reculée ne démentira pas Voltaire. Il n’y a jamais eu de composition scénique aussi accomplie dans toutes ses parties ; jamais les conditions du drame régulier, la plus difficile et la plus savante des formes de l’art, n’ont été si parfaitement remplies. Cette constante grandeur de situations, d'idées et d'images, qui transporte et maintient le spectateur dans une région si élevée pendant toute la durée de la pièce, ce sublime soutenu, est digne d’être comparé avec le sublime de trait qui éclate chez Corneille : on ne peut rencontrer dans les annales de Part un plus beau sujet d'étude que de mettre Athalie en face de Polyeucte.
Athalie, pourtant, ne fut pas si heureuse qu’Esther. L’éclatan! succès d’Esther avait été plus glorieux pour l’art dramatique que profitable à la discipline de Saint-Cyr : les rigoristes, et, à leur tête, le confesseur de madame de Maintenon, l’évêque de Chartres, Godet-Desmarais, s'étaient récriés, non sans quelque apparence de raison, contre l’inconvenance de donner ainsi les vierges de Saint-Cyr en spectacle à toute la cour. Madame de Maintenon n’osa passer outre. Athalie ne fut jouée que deux fois, sans costumes et sans décorations, devant le roi et quelques personnes choisies. Racine comptait du moins sur l'impression; maïs Athalie
et de jésuites, et à la fameuse madame de Miramion avec ses religieuses. « Aujourd’hui, » disait madame de Maïintenon, « on ne jouera que pour les saints. » OŒuvres de J. Racine, avec commentaires par Geoffroi, t. V, préface du commentateur, p 8.
ne rencontra que des préventions défavorables ; on la lut peu ; cet ouvrage, qui devait être une des gloires de l’esprit humain, tomba sans bruit à la cour comme à la ville; il ne commença de se relever dans l’opinion qu'après la mort de l’auteur, qui descendit au tombeau en doutant de son œuvre. L’entière réhabilitation ne devait venir qu’après trente années, avec une génération toute différente, qui, bien que fort étrangère à la piété exaltée de Racine, jugea impartialement, au point de vue littéraire, Athalie enfin transportée sur le Théâtre-Français.
Un tel accueil fait à un tel ouvrage annonçait assez que le xvue siècle expirait et qu’il se préparait d’étranges nouveautés. C'était la tragédie biblique, la pièce dévote et protégée par madame de Maintenon, que repoussaient l'indifférence des uns, l'hostilité des autres. La dévotion régnait dans les faits; elle ne régnait déjà plus dans l'opinion. \
Il ne s'était guère écoulé plus d’un demi-siècle entre le Cid et Athalie : l'ère de la tragédie française est enfermée entre deux termes. Athalie fut comme un immense jet de flamme qui éclaire tout le ciel, et après lequel tout retombe dans une nuit traversée çà et là de quelques douteuses lueurs. Racine ne laissa pas même, comme Molière, un Regnard après lui : des médiocrités dont le nom ne mérite pas les honneurs de l’histoire occupaient la scène tragique ; au bout d’une quinzaine d’années, il parut un dramaturge à l'imagination forte et sombre, Crébillon; mais on ne peut guère dire que ce fût un écrivain ni un poëte!.
Ce ne fut pas seulement la tragédie, mais la haute poésie, qui finit avec Racine. Racine mourut en 1699; La Fontaine l'avait précédé au tombeau (1695); Boileau survécut plusieurs années à ses amis (jusqu’en 1711), mais il se survivait à lui-même : il avait donné presque tous les heureux fruits de sa veine avant 1677, l’année de Phèdre. De 1692 à 1693, avaient disparu mesdames de La Sablière et de La Fayette, Pellisson et Bussi-Rabutin, ces deux derniers mentionnés ici comme deux des hommes qui ont le mieux manié la prose française; La Bruyère et madame de
1. Atrée el Thyeste est de 1707. — Rhadamiste et Zénobie, la plus fortement conçue des pièces de Crébillon, est de 1711. — Un autre ouvrage de mérite, le Manlius de La Fosse, est un peu antérieur: mais ce mérite n’est pas non plus celui de la poésie.