Le Diable boiteux
Lesage se rejeta sur une autre forme littéraire et, encore, eüt-il le soin d’habiller ses personnages à l’espagnole pour se donner toute liberté à leur égard. À Turcaret succède donc Gil Blas'; après une des meilleures comédies du théâtre moderne, le premier des romans français.
Gil Blas est sans doute inférieur à Don Quichotte, parce qu’il ne repose pas, comme l’œuvre de Cervantes, sur une profonde et idéale conception, et que sa donnée n’est qu’un cadre, mais quel cadre ! Ce Gil Blas, ondoyant et divers, ni bon‘ni mauvais, qui chemine par tant de conditions différentes et qui passe en revue la société tout entière , depuis le voleur jusqu’au roi, représente en quelque sorte la moyenne de la vie humaine. Ce cadre renferme un miroir universel où viennent se peindre tour à tour une série presque infinie de vivants portraits. Mais à toute cette réalité manque l'idéal; Lesage n’en substitue pas un véritable au convenu de l’ancien roman, Gil Blas est une œuvre qui ne saurait inspirer d’enthousiasme, mais qu’on relira tant qu’il existera des hommes de sens et de goût. C’est l'épopée qui convient à une époque prosaïque, telle que la première moitié du xv° siècle.
Avant même que le déclin du Grand Règne soit devenu apparent, mille symptômes annoncent la transition d’une période à une autre toute différente. Une guerre littéraire qui agita les dernières années du xvire siècle en est un des signes les plus intéressants. La Querelle des Anciens et des Modernes fut à la fois une révolte plus ou moins légitime contre les opinions du temps et un développement logique de l'esprit du temps : ce fut au nom du xvie siècle et pour sa gloire qu’on leva l’étendard contre les anciens?. La raison affranchie de l’autorité traditionnelle, telle avait été la révolution opérée par le xvu* siècle dans la métaphysique et dans la physique : on prétendit en faire autant dans les belles-lettres et dans les arts; on nia la supériorité des anciens dans le domaine de l'imagination; l’on ne voulut pas désormais relever d'Homère plus que d’Aristote : la question était cependant plus complexe; le xvn® siècle n’avait point accepté la suprématie
1. Les deux premiers volumes sont de 1715; le troisième et le quatrième ne parurent que beaucoup plus tard, en 1734 et 1735. 2. Le Siècle de Louis le Grand, poème, par Ch. Perrault; 1687,