NEWTON
loi qui fait peser les corps vers un centre, et la loi inverse qui les écarte du centre, les tourbillons deviendraient inutiles pour expliquer les mouvements des astres !. Mais ce n’était là qu’une hypothèse hardie, qui paraît avoir été commune à Borelli, à Bouillaud, à Newton, à Hooke ? : la gloire de Newton fut d’y appliquer l'effort d’une mathématique sublime et de vérifier la parfaite concordance de cette hypothèse avec Îles relations de la lune et de la terre; la mesure d’un degré terrestre, exécutée, sur ces entrefaites, en France, par Picard, Cassini et Lahire, lui fournit les notions certaines sans lesquelles il tâchait en vain d'atteindre un résultat adéquat; il appliqua, par une induction légitime, à tous les astres la loi qui était démontrée quant à la lune, et put avancer que tout se passe dans l’univers comme si les corps célestes s’attiraient en raison directe de leurs masses et en raison inverse du carré de leurs distances, les plus-faibles étant emportés dans le mouvement des plus puissants. Newton n’osait encore contester l’identité de la matière et de l’étendue, et bien moins affirmer l’existence d’une gravité inhérente à la matière, d’une attraction qui fût une proprièté des corps. Il ne niait pas que l'attraction pût être une simple impulsion mécanique; il fit plus, il en chercha l’explication dans les mouvements d’un milieu éthéré prodigieusement élastique, et il parut admettre que tout est mécanique dans la nature, si ce n’est la cause première, c’est-à-dire Dieu.
Malgré ces réserves d’un esprit qui hésitait encore sur la cause mystérieuse de la grande loi qu’il avait découverte, la science française se souleva contre Newton : l’Académie des sciences crut voir renaître avec l'attraction les qualités occultes, les superstitions animiques de la vieille physique; elle sentit bien que le monde mécanique de Descartes était attaqué dans son principe; nos savants se retranchèrent dans la forteresse du cartésianisme, et Newton fut repoussé de notre sol : il y devait rentrer un jour en vainqueur, avec les vérités glorieuses et les erreurs mêlées aux vérités dans ses hypothèses. Nous le retrouverons au dix-huitième siècle.
Nos savants avaient cependant raison de repousser l'attraction,
1. Ce n’est pas à dire, en ce cas, qu’il n’y ait pas de tourbillons, mais les tourbillons seraient l'effet et non la cause du mouvement des astres. 2. Les belles expériences de Hooke paraissent avoir mis Newton sur la voie,
264 LOUIS XEV. (1687-2700)
en ne considérant la nature qu’au point de vue de l'étendue : ils ne pouvaient admettre que la substance étendue recélât une vertu mystique étrangère aux attributs essentiels sous lesquels l'esprit conçoit l'étendue. Mais n’y a-t-il dans la nature que de l'étendue ? Ce monde inerte et mort, qui a besoin d’un mouvement immédiatement, uniquement et perpétuellement imprimé par la main divine, est-il la vérité? Le principe actif n’est-il pas toujours et partout associé au principe passif, la force à l'étendue, et, même, l'étendue est-elle bien une substance et y a-t-il une autre réalité, une autre substance que des forces, des puissances d'activité associées à des puissances de passivité, à des principes d'inertie, de résistance, d’impénétrabilité ? L’étendue est-elle autre chose qu'un point de vue nécessaire, résultant de l’action réciproque de ces existences impénétrables les unes sur les autres? Cette conception dont le germe avait grandi .obscurément depuis le xv® siècle et qui justifie Newton ‘, un génie plus compréhensif, un plus profond métaphysicien, Leibniz, la dégage de ses voiles, et, sans la formuler ouvertement dans toute sa hardiesse, en fait l’âme d’une nouvelle théorie de l'univers qu’il substitue à celle de Descartes : il remplace le principe cartésien de la quantité toujours égale de mouvement dans le monde par le principe de la conservation des forces vives ? : il proclame toute substance active et fait ainsi rentrer la vie dans ce sublime organisme de la création que Descartes avait transformé en une machine indifférente et inerte. A-t-il à son tour dépassé le but en niant implicitement la réalité de la matière, de ce qui est visible et pondérable, et en ne concevant les êtres réels que comme des atomes de substance et non de masse, des unités spirituelles (monades), les corps organisés n'étant autre chose que des groupes de monades inférieures centralisées autour d’une monade supérieure, d’une âme ou raisonnable ou instinctive ? Ce qu’on peut constater, c’est qu’il a