‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 159 sur 341 · CARTÉSIANISME · texte numérisé non relu

CARTÉSIANISME

l’enseignement oral, mais la prohibition n’alla pas jusqu’à pro. scrire les livres. Le cartésianisme avait partout de trop puissants appuis, et Louis XIV eût craint de faire tache à sa gloire. Les arrêts du conseil, les décrets de la Sorbonne, eurent aussi peu de résultat que la polémique des sceptiques par dévotion, tels que le savant évêque Huet et le jésuite historien Daniel, qui trouvaient mauvais que la raison prétendiît à quelque certitude en dehors de la foi. Ces attaques ne firent qu'’augmenter le succès de Régis, de ce vulgarisateur dévoué, devenu comme le chef d’une secte nombreuse et active qui répandait et commentait partout Descartes, sans rien ajouter, sans rien corriger, sans appliquer la méthode du maître à continuer l’œuvre du maître, et parfois même en s’attachant de préférence à ses parties les plus défectueuses. L'histoire n’a point à s’occuper de ce qui n’a rien ajouté à la science‘. Ce ne sont pas les esclaves de la lettre cartésienne qui sont les vrais héritiers de Descartes, maïs bien ses grands disciples indépendants qui développent et transforment la création du maître et lèguent à leur tour à la postérité des mondes de pensées ?,

Trois grands métaphysiciens, issus de Descartes, s'étaient levés presque simultanément en France, en Hollande, en Allemagne. L’un est Malebranche; l’autre, Spinoza ; le troisième, nous l’avont déjà vu maintes fois apparaître, car il envahit avec une même puissance toutes les branches de la connaissance humaine : c’est Leibniz.

Dans l’ordre des idées, sinon tout à fait dans l’ordre des temps, c'est Malcbranche qui se présente le premier. Ge contemplateur

1. Il ne faudrait pourtant pas être injuste envers Pégis, qui à montré souvent un vrai mérite dans ses commentaires.

‘2. Avec la prohibition de l’enseignement cartésiea coïncident des mesures trèsillibérales sur l’enseignement en général, En 1679, un édit défend à toutes personnes autres que les professeurs en titre de faire leçon publique du droïf canonique et eivil, à peine de 3,000 livres d'amende, d’être déchues de tous les degrés qu’elles pourraient avoir obtenus, etc. Cette défense, en 1682, est étendue à toutes les Facultés et appliquée aux docteurs agrégés comme à tous autres : ils ne purent plus ni enseigner publiquement, ni assembler des écoliers chez eux. Jusque-là, tous les docteurs agrégés avaient eu droit d'enseigner librement dans le ressort de leur Faculté. Le monopole des professeurs titulaires, la destruction de ce qui restait des libertés scolastiques du moyen âge, furent done l'ouvrage du gouvernement de Lonis XIV. Le despotisme se complétait dans toutes les directions,

de l'idéal divin, qui semble devoir être éclos au fond d’une Thébaïde, est, le peintre du ciel, comme Lesueur, un enfant de Paris, de la cité bruyante et active entre toutes. La congrégation de l'Oratoire, cette savante et austère alliée de Port-Royal et de Descartes, a l'honneur de produire le dernier grand penseur qui soit sorti des ordres religieux. Malebranche est pour l’Oratoire ce qu’avaient été saint Thomas pour les dominicains et saint Bonaventure pour les franciscains; mais il n’est pas mêlé, comme ces deux philosophes monastiques, aux affaires de l’Église, aux choses du dehors. Son histoire est tout entière dans ses livres, ou plutôt dans un seul livre, qu’il ne fait que développer toute sa vie, la Recherche de la Vérité‘. C’est moins un homme qu’une pensée. Esprit exclusivement idéaliste, rempli d’un superbe dédain pour les faits, pour les apparences, pour tout ce qui nous vient par les sens, par l'imagination ou par la tradition humaine, en même temps, âme pieuse et attachée par un sentiment profond à sa foi, il imprime à son œuvre ce double caractère : il entreprend de développer la théorie de l’entendement et des idées, de démontrer que notre âme est bien plus unie à Dieu qu’à notre corps et, en même temps, de relier la philosophie et la religion, que Descartes avait séparées pour affranchir la philosophie.

Il prend donc pour point de départ, dans la Recherche de la Vérité, la distinction de l’âme et du corps telle que l’a posée Descartes et la méthode géométrique singulièrement associée au dogme du péché originel. Tout mal étant pour lui dans la chair, il a dû nécessairement adopter la méthode qui a balayé le sensualisme péripatéticien. Le motif de son mépris envers l’expérience sensible et les notions phénoménales est métaphysique, en ce que les sens « ne nous apprennent pas ce que sont les choses en elles-mêmes, mais seulement le rapport qu’elles ont avec notre corps »; mais il est aussi et surtout théologique, en ce que notre corps est ce qui nous détourne de Dieu : le péché ori ginel, suivant lui, a corrompu les sens, ou, plus exactement, a

1. Le premier volume parut en 1674 : les autres suivirent de près. Malebranche, né en 1638, mourut en 1715. Ses autres ouvrages sont les Conversations chrétiennes, le Traité de la Nature et de la Grâce, le Traité de Morale, les Médilations chrétiennes et métaphysiques, les Réponses aux objections, etc.

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