MALEBRANCHE
corrompu l'esprit en relâchant son union avec Dieu pour resserrer son union avec le corps : d’où il suit que l'esprit est porté à croire les sens au lieu de juger leur témoignage. C’est par cette donnée qu’il s'efforce de rattacher la religion à la philosophie. Descartes n’avait pas donné lieu à une telle doctrine et croyait que l’homme est resté tel que l’a fait son créateur.
Il faut donc, d’après Malebranche, que l'esprit se garde de consulter les choses sensibles pour arriver au vrai. La plupart des hommes suivant cette fausse route, « les opinions ordinaires, que l’on voit approuvées généralement de tous les hommes et de tous les siècles, » sont sans valeur quant à la certitude philosophique. « Si les hommes étoient fort éclairés, l'approbation universelle seroit une raison ; mais c’est tout le contraire !. » Jamais on n’a poussé plus loin le pur rationalisme ni le mépris du consentement universel.
Le consentement des hommes écarté, la raison individuelle reste en face de Dieu. Elle ne doit interroger que lui seul. La vérité universelle, qui est Dieu, répondra en manifestant à l’esprit les idées claires et distinctes. Il faut attendre cette réponse, la solliciter par la prière et suspendre son jugement tant que Dieu n’a pas répondu.
En présence de cet audacieux et sublime rationalisme, que devient la religion traditionnelle, si chère à Malebranche ? La conséquence logique de sa doctrine, c’est que, si nous devons croire à la révélation, ce n’est point parce que la tradition nous l’a transmise, mais parce que Dieu nous la renouvelle quand nous l'interrogeons. Mais alors plus d’Église !
Il essaie d’échapper par une distinction entre l’ordre de foi et l’ordre de raison. « Dieu nous instruit de la foi d’une manière toute différente de celle dont il nous découvre les choses natu-
1. Recherche de la Vérité; Préface, p. xLv; 8e édit. — C’est dans le Traité de la Nature et de la Grâce et dans les Conversations chrétiennes qu’il développe son système d'alliance entre la religion et la philosophie par une théorie très-extraordinaire et très-hardie sur le caractère et la nécessité de l’incarnation du Verbe et de sa médiation; nécessité qui eût existé méme sans le péché originel. Au fond il lutte contre des doutes sur la nécessité d’une satisfaction infinie à Dieu pour le péché, et par conséquent des peines éternelles. L'esprit d'Origène revit en lui. Voyez une très-curieuse
lettre de Malebranche publiée par M. Pascal Duprat dans la Revue Indépendante du 19 octobre 1843.
relles.» Malebranche affirme, mais il n’explique ni ne démontre, et n’aboutit qu’à interdire arbitrairement à la raison l'accès d’une sphère où la plupart des grands théologiens l’ont eux-mêmes introduite, la sphère des mystères chétiens ‘. Il a donc échoué dans son projet d'alliance entre la religion et la philosophie. Maintenant, a-{-il réussi dans la théorie des idées ? Où entendil que Dieu nous fait voir les idées claires et distinctes? Quel est le lieu des idées ? — Elles ne sont pas dans les objets extérieurs, d’où elles nous seraient transmises par émanation, comme le prétendent les péripatéticiens ; elles ne sont pas créées par notre esprit ni par le Créateur dans notre esprit à mesure des occasions. Les idées générales, les vérités éternelles, sont innées dans notre esprit, avait dit Descartes ; nous les voyons en nous, où Dieu les a déposées en nous créant, et nous les voyons aussi à leur source directe, en Dieu : l’idée de Dieu ou de la perfection infinie est notre âme même. Descartes, du premier élan, avait saisi sous ses deux aspects la mystérieuse vérité 2. Malebranche laisse échapper une des deux faces du vrai ; il nie les idées innées et prétend que nous ne voyons les idées qu’en Dieu, qui est le monde intelligible ou le lieu des esprits. Tandis qu’il s’abîme dans l'unité divine, la personne humaine tend à s’anéantir entre ses mains : la dualité de l’être fini et de l’être infini s’efface de plus en plus. Descartes avait posé la base de la vraie théorie, mais il n’avait pas construit l'édifice : s’étant arrêté, dans sa définition de l’âme, à la notion de pensée, et n’étant pas remonté jusqu’à la notion de force, il n'avait point établi que l’âme développe ses idées par sa force propre et il avait semblé admettre que l’âme est passive quant aux idées et active seulement quant aux volontés. Malebranche va plus loin et tend à rendre passive la volonté comme l’entendement: « Les créatures, dit-il, n’ont point de force propre ; Dieu fait tout dans les esprits comme dans les corps. C’est de sa puis-
1. Il admet que la raison puisse expliquer le péché originel, mais il range la sainte Trinité parmi les mystères qu’on ne doit point essayer de sonder, et, quelque temps aprés, Bossuet lui-même, lorthodoxie incarnée, donne de ce mystère fondamental une explication métaphysique admirable. -
2. Nous ayons déjà dit que, par idées innées, Descartes entendait non pas des notions tout acquises, mais les principes des notions, la faculté de les acquérir et la tendance à user de cette faculté,