MALEBRANCHE
sance que les esprits reçoivent toutes leurs modifications ; c’est dans sa sagesse qu’ils trouvent toutes leurs idées ; c’est par son amour qu'ils sont agités de tous leurs mouvements réglés. » Il ne reste à l’homme que la liberté de pécher, c’est-à-dire d'arrêter à des objets particuliers, à de faux biens, le mouvement réglé qui le porte vers le bien en général, qui est Dieu même. Il n’est pas fa: cile de comprendre comment un être qui n’a point de force propre peut avoir même la force négative de résister à l'impulsion divine. C’est encore là une réserve illogique imposée au philosophe par le théologien. Si les créatures n’ont point de force propre, qu’ont-elles ? Que sont-elles ? — De là à leur nier la réalité de l'être et à ne voir en elles que des modes de l'être universel, il n’y a qu’un pas. ;
Malebranche ne le franchit point ; mais il ne reste en deçà que faute de rigueur logique. Il ne fonde donc point une de ces théories pleines et serrées, dont on ne peut plus rompre la chaîne dès qu’on a laissé attacher les premiers anneaux. Le lecteur lui échappe par plus d’une maille rompue. Il reste cependant un des grands noms de la philosophie. Il a développé un des côtés de la vérité, la théorie de la vision en Dieu, avec une magnificence digne de Platon et dans la forme la plus claire, la plus lumineuse, la plus digne du sujet. Quiconque est sensible aux grandes pensées admirera toujours la beauté, la sublimité de cet esprit qui plane dans le ciel des idées comme dans sa vraie patrie, et qui s'élève naturellement à Dieu comme l'aigle au soleil *.
1. I! ne faut pas oublier que la philosophie lui doit d’avoir reconnu en Dieu l’étendue intelligible : « Nous voyons en Dieu, dit-il, l'idée de l'étendue, mais non les choses mêmes étendues et divisées ; leur existence n’est pas nécessaire à Dieu. Dieu ne peut être appelé esprit : son nom véritable est Celui qui est, c’est-à-dire l'Être sans restriction, Tout Être, l'Étre infini et universel. » V. Recherche de là Vérité,
nn question de la certitude, il a fait un pas en avant de Descartes : il a reconnu qu’on ne pouvait prouver par la raison l'existence des êtres extérieurs à nous. « Sans la foi, il faudrait penser que Dieu est le seul être extérieur à nous. » Et ici il distingue de la foi surnaturelle la foi naturelle (le sentiment), qui rend probable l’existence des autres créatures, mais ne la démontre pas; il ne lui manque que d'admettre cette foi naturelle comme second principe de certitude vis-à-vis de la raison pure.
Rappelons enfin sa démonstration, toute cartésienne, de Dieu par les idées. s Les idées claires et distinctes sont vraies; elles sont immuables, nécessaires et divines. Tout ce qu’on voit clairement, directement, immédiatement, existe nécessairement, On ne peut pas voir Dieu comme simplement possible : rien ne le comprend; rien
La philosophie, avec Malebranche, reste la tête dans la gloire, mais le pied suspendu au-dessus d’un abîme où la logique l'entraîne : elle n’est retenue que par une force étrangère , par une {oi puisée ailleurs que dans la méthode.
Un autre esprit tire-les conséquences devant lesquelles reculait Malebranche : un esprit que rien ne lie, que rien n’effraie, qui ne dissimule rien et qui n’admet pas que rien se puisse soustraire à la souveraineté de la méthode. Nous n’entreprendrons pas d’exposer ici dans toute son étendue le colossal système de Spinoza, de ce puissant et solitaire penseur qui semble évoquer dans l'Europe moderne l'antique génie de l'Inde et qui oppose à l’ascétisme chrétien , à l’ascétisme du sentiment mystique, l’ascétisme de la raison pure. La rigueur abstruse, la sombre austérité de ses formules, qui réduisent la métaphysique en une sorte d’algèbre, rendent sa théorie inabordable à la foule : entre ses contemporains, il ne préoccupe sérieusement en France que quelques bautes intelligences, qui s’acharnent à le combattre plutôt qu’à l’entendre et à le juger ; objet d’effroi pour les gens pieux, auxquels son nom arrive par de vagues échos, objet de curiosité plutôt que d’étude approfondie pour les libertins et les esprits forts, qui le vantent, de même que les dévots le détestent, sans le comprendre, il n’apparaît guère à l'opinion que comme un destructeur, un incrédule dont la critique formidable ébranle l'édifice entier de la tradition. Comme théoricien, il n’exerce qu’une faible et indirecte influence sur l'esprit français, jusqu’à ce qu’il nous revienne, au bout d’un siècle et demi, porté en triomphe par l'Allemagne, qui, plus accessible à sa pensée dogmatique, a été toutefois elle-même bien lente à lui donner accès. La chaine des idées exige cependant que nous essayons d'indiquer les principaux traits de cette grande figure.
Né en dehors du christianisme, enfant d’une religion et d’une race proscrites, mais affranchi des préjugés et des croyances particulières à cette race, le juif Baruch Spinoza‘ ne commence pas,
ne peut le représenter : si done on y pense, il faut qu’il soit. » V. Bordas-Demoulin et son lumineux développement des diverses tendances de Descartes par ses disciples. ;
1. Né à Amsterdam, en 1632, d'un famille juive originaire du Portugal,
comme Descartes, par mettre en réserve la religion établie pour s'y conformer dans la pratique : il se place, au contraire, en dehors de toute forme religieuse, ayant renoncé à celle de ses pères sans adopter aucun des cultes chrétiens!, et il débute par appliquer la méthode géométrique à la théologie positive et à la politique, c’est-à-dire à ce que Descartes s’était abstenu d’examiner. Îl entreprend un nouvel examen de l'Écriture sainte, en ayant soin, dit-il, de ne rien affirmer, de ne rien reconnaître comme la doctrine sacrée, que ce que l'Écriture elle-même lui enseignera très-clairement. Un protestant eût pu admettre cette base; mais Spinoza ne tarda point à poser un principe supérieur à l’Écriture pour juger l’Écriture et la révélation spéciale; c’est la révélation permanente et universelle de Dieu dans l'esprit de l’homme, où est gravé le véritable original de la loi de Dieu. Le seul moyen, dit-il, de constater la divinité de l’Écriture, c’est de prouver qu’elle enseigne la véritable vertu. Ce seul principe rend directement inutile pour lui toute la théologie positive, tout ce qui repose sur les faits traditionnels. Il arrive au même résultat et par cette affirmation dogmatique et par la critique des livres saints. Après examen méthodique, il veut que les douze premiers livres de l’Ancien Testament ne soient pas l'ouvrage de Moïse ni des autres auteurs auxquels on les attribue, et n’aient été rédigés sous leur forme actuelle que par Esdras; que les quatre livres d’Esdras, de Néhémias, de Daniel et d’'Esther soient postérieurs à Judas Machabée?; que les livres saints aient été triés arbitrairement, entre beaucoup d’autres livres, par les Pharisiens du second Temple. Il ne voit donc point de certitude dans les relations historiques de la Bible, au moins quant aux détails. Pour les miracles, entendus à la façon du vulgaire comme une suspension des lois de la nature par la puissance divine, il les juge impossibles; car «les lois universelles de la nature, par qui tout se fait et se détermine, ne sont pas autre chose que les éternels décrets de Dieu, qui sont des vérités éternelles et impliquent toujours l’absolue nécessité. Si
1. La Hollande, sous Jean de Witt, était peut-être le seul pays de l'Europe où Spinoza pôt vivre dans cette liberté.
2. Il ne nie pas que ces livres n'aient été composés d’après des livres anciens, dont le texte original s’y trouve reproduit en partie.
Dieu agissait contre les lois de la nature, il agirait contre sa propre essence. » Quant aux prophètes, c’étaient seulement des hommes pieux, chez lesquels prédominait une imagination forte et qui enseignaient la vertu. Il y en a eu chez tous les peuples.
On ne doit donc point chercher dans l’Écriture des faits, mais des idées et des préceptes. Or, suivant lui, l’Écriture ne contient point de métaphysique, mais uniquement de la morale. Les mystères de théologie transcendante qu’on a voulu y chercher sont des rêveries scolastiques. Aimer Dieu et ses semblables, voilà tout ce que l’Écriture enseigne à l’homme‘. Qu'est-ce que Dieu? — Un être omnipotent, omniprésent, omniscient, qui étend sa providence sur toutes choses, qui récompense la vertu et punit le crime; un Dieu de justice et de miséricorde. Quant à sa nature, les livres saints ne la définissent pas plus que la nôtre, si ce n’est qu’ils le disent éternel. La religion, qui-est l’objet de l’Écriture, n’a pour but que le règlement des mœurs : la spéculation, la science, ne la regardent point. La religion et la philosophie ont chacune leur sphère indépendante.
Il résulte plus ou moins explicitement de tout ce qui précède que la sphère supérieure est celle de la philosophie; que la raison pure atteint seule le vrai en soi; que la religion n’enseigne que la vérité relative, qu’un Dieu conçu au point de vue de ses relations avec l’homme.
Le Traité Théologico-Politique de Spinoza ? souleva une vive agitation parmi les théologiens protestants : les protecteurs, les amis de l’audacieux philosophe, les illustres frères de Witt, périrent sur ces entrefaites, le fanatisme calviniste s'était ravivé en Hollande; Spinoza se tut et sa pensée entière ne fut révélée qu'après qu’il se fut éteint, jeune encore, usé par ses méditations solitaires ?.
Dans le Traité Théologico-Politique, il avait surtout attaqué ce qu’il nomme l’Erreur : dans l’Ethique, sa grande œuvre posthume,
1. « Tous les livres, ajoute-t-il, qui contiennent des enseignements d’une moralité excellente, en quelque langue qu'ils soient écrits, chez quelque nation qu’on les rencontre, sont aussi sacrés que l’Ecriture. » T, I®r, p. 218, édition Saisset.
2. Publié en latin à Amsterdam en 1670, sous la fausse rubrique de Hambourg.
8. Mort en 1677 : il n'avait pas quarante-cinq ans. Ses travaux inédits furent publiés quelques mois après sa mort,
il établit le Vrai. Entré dans la métaphysique par la même route que Malebranche, là où le philosophe français s’arrête, il marche jusqu’au bout. Pour lui comme pour Malebranche, l’homme, l'être particulier, n’a point de force propre, point d’idées innées; mais il déduit mieux que Malebranche les conséquences de ce principe. Si l'être particulier n’a point de force propre, il n’a point de volonté, pas plus de liberté pour le mal que pour le bien; il n’a point de substance à lui ; il n’est point un être, dans le vrai sens du mot; il est un mode de l'être unique, un mode fini et relatif de l'être absolu et infini. L'âme humaine est un mode de la pensée de Dieu, destiné à tomber dans le temps et à devenir la forme d’un corps. Dieu est tout ce qui est; c’est-à-dire tout ce qui est réellement et positivement, tout ce qui subsiste après qu’on a retranché les accidents et les phénomènes. Les deux substances définies par Descartes, la pensée etl’étendue, ne sont que les deux attributs fondamentaux de la substance unique, ou du moins les seuls attributs essentiels de Dieu que nous puissions connaître’. Ce sont les deux seuls universaux ou idées générales qui existent réellement ; tous les autres, tous les prétendus êtres collectifs ou entités, le genre humain lui-même, sont de vaines abstractions.
Là est le sens de cette négation du droit naturel, exprimée dans le Traité Théologico-Politique, et qui contraste si singulièrement avec le précepte de l’Écriture sur l'amour mutuel. Il n’y a point de règle naturelle d’équité entre les hommes, puisqu'il n’y a que des individus sans type commun, sans ordre naturel de relations, et, pour ces individus, il n’existe vis-à-vis de Dieu ni mérite ni démérite, puisque leur individualité n’est qu’apparente et n’a ni liberté ni force propre.
La conséquence de ce principe semblerait être la Né ion absolue du bien et du mal, l'entière indifférence, l’entier abandon à la fatalité, pendant l'illusion que nous nommons la vie, et, après la mort, la résorption de l'individu dans l’unité. Il n’en est rien. Il n’existe, à la vérité, ni bien ni mal, ni récompense ni punition, dans le sens positif et direct qu’entendent les religions ; mais il y
1. Cette étendue divine, chez lui comme chez Malebranche, n’est point l'étendue divisée telle qu’elle apparaît dans les phénomènes, mais l'étendue intelligible, continue et infinie,
a chez l'individu plus ou moins de joie (de bonheur), de perfection et d’être, selon qu’il se rapproche plus ou moins de la raison pure et infinie, c’est-à-dire de sa vraie nature. Il n’y a point de coupables, de pécheurs; mais il y a des malheureux, des insensés : ce sont ceux qui vivent plongés dans les sens, dans les apparences, dans la séparation d’avec leur étre véritable, dans un quasinéant. L'homme retrouve la seule vraie liberté, quand il se détache des phénomènes pour s’attacher à ce qui est réellement et qui ne passe point. Avec la liberté, il retrouve l’immortalité. L'âme raisonnable et philosophique meurt dans la nature extérieure, mais pour revivre en Dieu. Elle perd, à la mort, les sens, la mémoire, l'imagination, tout ce qui tient aux phénomènes, et garde Ja raison éternelle, ne concevant plus que la pensée infinie et l'étendue infinie; elle vit, non comme un être réel, mais comme une idée éternelle en Dieu; telle elle était avant sa vie terrestre, telle elle subsiste après : ce n’est qu’un mode de la pensée divine; mais ce mode est impérissable. C’est là le souverain bien. Ce bien, le philosophe le désire pour les autres comme pour lui-même, d'autant plus fortement qu'il connaît Dieu davantage, c’est-à-dire qu'il connaît mieux l’unité de tous les êtres apparents dans l’être réel.
Arrivé à cette hauteur, Spinoza retrouve donc dans l’unité le droit, la charité, la morale. Mais a-t-il retrouvé réellement la Liberté? Qu'est-ce qu’une liberté dont le principe n’est point en nous-mêmes ? Nous ne pouvons rien sur notre destinée : ce sont les décrets éternels qui nous font dmes philosophiques ou âmes vulaaires. Or ces dernières, c’est-à-dire la grande majorité des hommes, étant composées presque uniquement d'images et de passions-et presque étrangères à la raison, périssent presque entières à la mort, puisqu'elles y perdent tous les accidents de la vie et ne comprennent pas en échange le vrai absolu dont elles n'avaient pas l’idée sur la terre. Ainsi, non-seulement les hommes qui ont vécu sans règle, mais ceux qui ont suivi la religion, la règle des mœurs, par obéissance aveugle et non par raison, n’ont pas la vie éternelle. La religion, nécessaire à la société, ne sert que pour la vie terrestre.
Mais ceux qui ont senti par le cœur les vérités éternelles qu'ils ne concevaient point par l'esprit, ceux qui ont aimé Dieu sans le
connaitre ? — Ils sont exclus aussi : leur amour n’était pas l'amour intellectuel. Ainsi les humbles, les simples de cœur, n’auront pas le royaume des cieux que Jésus-Christ leur promettait de préférence ! L’orgueil de la raison pure est inflexible.
Ce système est grand : sa logique d’airain attire et fascine comme l’abime; mais la fatalité qu’il fait planer sur l'univers y répand une mélancolie indicible. Le Dieu nécessité de Spinoza ne révolte pas comme le Dieu volontaire et libre de Calvin, qui prédestine ses créatures à la damnation ; mais il accable l’âme : il a, suivant la belle expression d’un philosophe, les mathématiques à la place du cœur !.
Ce fut ainsi qu’une fois le sentiment exclu de la méthode, où il eût maintenu invinciblement la personnalité humaine, la raison pure alla, de déduction en déduction, jusqu’au panra£isue. L'idée des contradictoires eût puseule arrêter Spinoza et lui faire concilier la nécessité et la liberté, l'unité divine et l’individualité des êtres; mais cette idée ne peut s'imposer sans le concours du sentiment : Spinoza passa outre, et le Grand Tout ne fut pour lui qu’une déduction continue sur une seule ligne.
Une rumeur terrible s’éleva : on cria de toutes parts à l'impie, à l'athée, contre cet homme, dont la seule erreur avait été de ne croire qu’en Dieu et de tout anéantir en Dieu ?. On prétendit qu’il n'avait reconnu d’autre divinité que la collection des créatures. Les cartésiens, Malebranche en tête, crièrent plus fort que les autres, pour écarter tout soupçon de connivence. Il était plus facile de maudire que de répondre. Beaucoup cherchèrent une réponse. Un seul homme la trouva. Ce fut Leibniz. IL répondit, comme fait le génie, non pas en niant l'erreur, mais en affirmant des vérités nouvelles. Il comprit comment Descartes avait donné quelque ouverture au panthéisme en identifiant l’âme à la pensée, qui pourrait être impersonnelle, et en n’assurant ainsi compléte-
1. Renouvier, Manuel de Philosophie moderne, p. 251. — Sur Spinoza, voyez la traduction de M. E. Saisset et sa savante Introduction. M. Saisset a rendu à la philosophie un grand service, en menant heureusement à terme une bien difficile entreprise. V. aussi l’article Spinoza de l'Encyclopédie nouvelle, par M. J. Reynaud.
2. Et, pourtant, l'instinct de la foule ne la trompait pas essentiellement; car, si l'on anéantit l'univers en Dieu, Dieu lui-même s’anéantit dans l’impersonnalité; le Dieu vivant s’abîme après l’homme réel; le créateur après la création, :
ment que l’immatérialité de l’âme, mais non pas son individualité et sa persistance‘; il vit très-bien comment Malebranche avait élargi cette ouverture, de telle façon que Spinoza y püt passer tout entier, et il entreprit la réforme du cartésianisme, en gardant pour point de départ la méthode de Descartes, modifiée par un retour direct à la grande source de Platon. Il aperçut la lacune de cette méthode: voyant toute la question dans la force ou activité propre des créatures et ne pouvant démontrer cette force propre par la raison pure, il fit appel à l'expérience intime, à la conscience, contre les théoriciens qui refusaient à l’âme humaine cette personnalité dont elle a le sentiment invincible. Par cette grande parole, il introduisit un second principe de certitude en face de la raison pure et fit rentrer le sentiment dans la métaphysique, où Pascal n’avait pas su lui rendre sa place, les efforts de Pascal n'ayant abouti qu’à la négation passionnée de la métaphysique elle-même. Il établit qu’il y a autre chose dans le monde que la pensée et l'étendue; qu'il y a autre chose que l’étendue dans les êtres qui ne pensent pas; que tout être est une force; que tout être doué de raison, toute force qui pense, voit les idées en elle-même comme en Dieu, ainsi que l'avait posé Descartes. Par l’idée des forces, nous l'avons dit, il répandit partout la vie dans ce monde passif et inerte de l’étendue, où Descartes était obligé d’invoquer incessamment l’action immédiate et unique de Dieu. Enfin, par l'idée de la perfectibilité, qui ne lui appartenait pas exclusivement, mais qu’il éleva à la plus sublime généralité en la concevant comme la loi universelle des créatures tendant vers le parfait, c'est-à-dire vers le créateur, il jeta un pont entre la sphère abstraite des philosophes et la sphère vivante de l’histoire, et inaugura le nouveau dogme des temps modernes, le dogme du progrès ?. Les services rendus par Leibniz à la philosophie sont inappréciables : il est le seul métaphysicien qui ait essentielle-
1. C’est peut-être pour cela que Descartes n’a pas affirmé plus nettement que l’immortalité de l’âme se pût prouver par la raison pure, quoiqu'il sût trés-bien que le principe pensant ne peut périr.
2. La perfectibilité n’est pas seulement pour lui dans la société, dans la nature extérieure, dans les êtres organisés : elle est dans les êtres simples et primordiaux, dans les monades; les monades se perfectionnent par leur action continuelle, et c’est ainsi que l'univers, créé au plus bas degré de l'être, va toujours s’améliorant,
ment ajouté à Descartes en rectifiant Descartes, et qui se soit élevé à son niveau en créant comme lui.
On pourrait peut-être affirmer sans témérité que Leibniz eût complété Descartes et fondé une théorie inébranlable, s’il eût davantage approfondi ce principe du sentiment qu’il avait invoqué; si, en établissant que le sentiment implique nécessairement la personnalité, il eût suffisamment établi que la personnalité consciente d'elle-même implique la liberté; si, enfin, il se fût incliné devant le mystère du grand contradictoire, la Providence et la Liberté, au lieu de tenter d'expliquer ce qui est pour nous inexplicable. Malheureusement, la prétention de tout définir l’égara : la négation de la réalité de l’étendue l'avait mené à l’hypothèse de l'harmonie préétablie ?, pour expliquer l’action réciproque des monades, qu’il jugeait inexplicable entre des êtres simples et immatériels. L’harmonie préétablie le mena au déterminisme : Dieu ayant réglé dès l’origine la correspondance entre les pensées et les volontés, d’une part, et les mouvements corporels, de l’autre, pensées, volontés et mouvements s’engendrent les uns des autres dans un ordre immuablement déterminé; la belle formule : le présent, engendré du passè, est gros de l'avenir, si vraie dans un sens général et sauf réserve du libre arbitre, paraît prendre ainsi un caractère de nécessité absolue; il semble que l’homme concoure fatalement aux plans de la Providence, au progrès nécessaire du genre humain et de l’univers; il semble que la liberté lui échappe de nouveau, avec Leibniz, comme avec Malebranche et Spinoza ÿ. Leibniz a solidement établi la force, l’activité propre dans l’homme, mais pas
1. Il s’en faut bien que Leibniz ait nié le libre arbitre; mais nous allons voir comment il le compromit involontairement,