BOSSUET ET RICHARD SIMON
sa nouvelle explication de leur origine. L’impartialité avee laquelle Simon avait comparé, pour arriver à entendre l’Écriture le mieux possible, tous Les interprètes catholiques, protestants, juifs, sociniens, sans accorder plus d’autorité aux Pères qu'aux autres commentateurs dans les questions linguistiques et historiques, dut aussi choquer fortement Bossuet. L’inflexible prélat recourut, suivant Sa coutume, aw bras séculier et fit supprimer l'édition par le chancelier. Mais le temps n’était plus où l’on pouvait facilement étouffer la pensée. L'Histoire Critique parut en Hollande au lieu de paraître en France, sans le consentement avoué de l’auteur, et Simon poursuivit ses infatigables labeurs sans être l’objet de persécutions matérielles. Après avoir publié l’Histoire de l'origine et des progrès des revenus ecclésiastiques (1684), où il avance des choses hardies sur l'égalité primitive des évêques et des prêtres, et l’Histoire critique de la créance et des coutumes des nations du Levant (1684), il rentra dans ses travaux sur l’Écriture par l’Histoire critique du texie du Nouveau Testament (1689), suivie de l'Histoire critique des versions du Nouveau Testament, et de l'Histoire critique des commentateurs du Nouveau Testament (1692). Ce dernier ouvrage renouvela contre lui l’irritation de Bossuet. Simon, en général assez peu favorable aux Pères latins, sauf à saint Jérôme dont il respectait l’érudition biblique, et très-imbu des sentiments des Pères grecs en faveur du libre arbitre, s'était montré hostile à saint Augustin, qu’il accusait d’avoir introduit en Occident des nouveautés contraires à la liberté humaine. Bossuet, blessé dans ses sympathies les plus chères, entama une longue et violente réfutation , intitulée Défense de la Tradition et des saints Pères, qui, interrompue à diverses reprises, ne put paraître qu'après sa mort.
Richard Simon, cependant, avait entrepris ce qu’il avait luimême déclaré presque impossible, une traduction des Écritures Le Nouveau Testament fut le premier prêt à voir le jour. L'ouvrage fut remis à des examinateurs qu’avaient choisis l’archevêque de Paris Noailles et Bossuet lui-même. Les examinateurs approuvèrent; mais Bossuet recommença l'examen en personne et fut soulevé par la liberté avec laquelle Simon appliquait ses principes de critique et de linguistique à l'interprétation du texte, au lieu de se soumettre à l'autorité traditionnelle des théologiens. « On se
sert de l'Évangile même, s’écrie-t-il, pour corrompre la religion‘». Simon se défendit avec énergie contre son formidable adversaire; il avait des appuis dans le monde littéraire et même dans le clergé, où l’ascendant impérieux de l’évêque de Meaux n’était pas toujours subi sans impatience; il était protégé par Pontchartrain, devenu de contrôleur général chancelier, qui aimait les vues neuves et hardies. Bossuet enleva tout de haute lutte; il entraïna l'archevèque de Paris à condamner le téméraire traducteur, puis en fit autant dans son propre diocèse, et fit cnfin contraindre le chancelier par le roi à supprimer le livre (1702-1703). Bossuet réussit mieux cette fois qu’envers l'Histoire critique; il priva la chrétienté de la plus savante version des Écritures qu’on eût sans doute encore vue, car Simon renonça à publier de son vivant la traduction de l’Ancien Testament et, quelques années après, vieilli, fatigué de combats, inquiété par Jes jésuites, qui l’avaient d’abord appuyé comme antijanséniste et qui maintenant poussaient contre lui l’autorité laïque, il brûla tous ses papiers dans un accès de découragement et mourut du chagrin que lui avait causé cette perte (1712). On peut douter que la religion y ait gagné. C'était à d’autres armes que l’érudition qu’on devait bientôt recourir contre elle. Quoi qu’il en soit, Richard Simon, trop négligé en France à cause du caractère plus passionné que scientifique que prit la guerre philosophique du xvmr siècle, est devenu le père de l’exégèse allemande et sera toujours étudié avec respect par quiconque voudra se rendre sérieusement compte des importantes questions relatives aux textes sacrés.
Vers Le temps où Bossuet poursuivait si âprement {a Version du Nouveau Testament, il avait pris part avec la même ardeur à un débat d’un caractère tout différent et d’un intérêt plus émouvant encore, quoique les hommes qui avaient soulevé la question n’en comprissent pas eux-mêmes toute la portée. Nous avons dit ailleurs? que les jésuites avaient voulu réconcilier le Christ et le Monde, la nature et la religion, mais qu’ils avaient manqué de franchise et de droiture dans cette grande entreprise; qu’ils avaient tenté en Orient quelque chose d’analogue en tâchant de