BOSSUET ET LES MISSIONNAIRES
fondre les religions étrangères dans le christianisme et en attirant les païens par les analogies au lieu de les saisir violemment par les différences des dogmes, comme avaient fait le plus souvent jusque-là les prédicateurs de l'Évangile. Dans l’Inde, on avait eu à leur reprocher de faire à la religion des castes certaines concessions contraires à l’égalité chrétienne ; leur conduite à la Chine souleva contre eux de bien plus violentes incriminations de la part des autres missionnaires, lazaristes et dominicains, qui suscitèrent à ce sujet un grand procès à Rome; mais ici, le seul crime des jésuites fut d’avoir trop tôt raison, en tendance, sinon dans les détails. Frappés de la pureté des maximes de Confucius et du rapport que la doctrine de ce législateur avait avec la loi de Moïse, ils avaient autorisé leurs néophytes chinois à continuer de prendre part aux cérémonies que célèbrent les lettrés en mémoire de Confucius, ainsi qu'aux rites pieux des familles chinoises en l’honneur des ancêtres. Leurs relations sur les traditions de la Chine avaient vivement remué les esprits en Europe. Le théologien protestant Basnage parle, d’après eux, de l'antique église des Chinois; en 1700, les jésuites français Lecomte et Le Gobien avancent nettement que la Chine a conservé près de deux mille ans le culte du vrai Dieu sans mélange; que la Chine a eu ses saints et ses inspirés de Dieu, et que l’empereur de la Chine, dont ils sollicitent la protection, ne doit pas considérer la religion chrétienne comme une religion étrangère , puisqu'elle est la même, dans ses principes essentiels, que l’ancienne croyance des sages et des premiers empereurs chinois. Sur ces entrefaites, l’orientaliste anglais Hyde avait publié, sur la religion de Zoroastre, un livre qui donnait des conclusions à peu près pareilles pour la Perse, et un docteur de Sorbonne, appelé Coulau, prétendait, de son côté, établir par l’Écriture même que les Perses avaient connu le vrai Dieu et n'avaient quitté son culte qu'après avoir été subjugués par Alexandre. Ainsi, de toutes parts, le progrès de la science historique et des relations internationales ébranle le vieil antagonisme qui posait la religion de Dieu en face des religions du diable, le vrai absolu devant le faux absolu. Une large voie s’ouvre. qui conduit, non point à un vague déisme négatif, mais à la religion universelle et toujours vivante, dont les dogmes fondamentaux,
innés dans l'esprit humain, sont la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde .
Bossuet, l'homme du dogme étroit, éclate alors avec indignation contre ceux qui donnent à l’histoire universelle d’autres bases que les siennes et qui veulent que les Juifs n’aient pas été le seul peuple de Dieu, et que tout le reste des nations, que tous les Gentils, n'aient pas été livrés à l’idolâtrie. La Sorbonne, à la majorité de 114 voix contre 46, condamne la Chine dans la personne des deux jésuites; le docteur Coulau fait amende honorable pour la Perse, et Rome, à son tour, prohibe la tolérance accordée par ies missionnaires aux cérémonies chinoises. Les jésuites, trop soutenus là où ils nuisaient aux progrès du genre humain, sont contrariés et paralysés là où ils le servaient avec intelligence et courage; le christianisme, florissant à la Chine tant qu’il s’y était montré large et compréhensif, y est proscrit violemment dès qu’on le juge exclusif et insociable, et le grand œuvre de la synthèse religieuse, repoussé par les chefs de l’Église, est rejeté dans un avenir inconnu.
Après ses combats contre le protestantisme, contre l’ultramontanisme, contre la nouvelle critique sacrée, et avant la lutte contre ceux qui voulaient recevoir les Gentils dans l’Ancienne Alliance, Bossuet avait encore eu à poursuivre une autre doctrine, le mysticisme, à combattre un autre adversaire, le plus grand, le plus éclatant de tous, Leibniz excepté, et le seul qui, dans l’église catholique, fût capable d’être le rival de l’aigle de Meaux. On a déjà nommé Fénelon! Fénelon domine moralement la fin du grand règne , ainsi que Bossuet en a dominé tout le reste; mais il domine comme une protestation vivante; participant de deux âges opposés l’un à l’autre, il est à la fois le dernier génie du xvue siècle et le premier du xvin. Entre Bossuet et lui, la lutte ne s’engage directement que sur un seul point, mais elle est indirecte sur bien d’autres.
Fénelon nous est apparu déjà en plus d’une occasion. Il est temps de nous arrêter un peu plus à loisir devant cette noble et
1. Mém. chronologiques et dogmatiques, &. IV, p. 165. — Hallam, Hist. de la Littérature de l'Europe, t. IV, c. 64, — Bausset, Hist. de Bossuet, t, IV. — Voltaire, Sièc de Louis XIV, ch. xxxIx.