BOSSUET ET FÉNELON
touchante figure, une des plus pures et des plus aimées qui soient restées gravées dans le cœur de la France. On a pu réagir contre Bossuet et mêler l'hostilité à une admiration forcée envers cette grande mémoire; mais aucune secte, aucun parti n’a jamais eu le courage d’être hostile au souvenir de Fénelon : tous l’ont considéré comme appartenant à l'humanité tout entière.
Rappeler l'impression que produisait le premier aspect de Fénelon, c’est raconter Fénelon tout entier. Jamais homme ne s’est plus complétement révélé par sa physionomie, Les belles proportions de ses grands traits et de toute sa personne, le feu de ses yeux tempéré par une douceur incomparable, sa bouche sérieuse et souriante, qui s’entrouvre comme pour laisser son âme se répandre sur tout ce qui l'entoure, exercent autour de lui une séduction presque irrésistible, inspirent aux hommes une sym-, pathie entraînante, aux femmes un attrait chaste et passionné qui ne semble point appartenir à ce monde. On sent que, chez cette nature tendre, le cœur a hérité de tout ce qui a été ravi aux sens par les serments du prêtre; mais ce n’est point ici la victoire désespérée de Pascal : le combat contre la nature n’a laissé que de faibles traces sur cette radieuse physionomie; à peine un reste de mélancolie mêle-t-il quelque ombre à la joie sereine qui y respire. Spinoza, lui, n’avait connu que par l’austère intelligence la joie de l’âme qui possède Dieu; Fénelon la connaît par le sentiment, et ce n’est pas cette lumière sans chaleur de l'évidence rationnelle, mais toute la flamme de l’amour divin, qui fait rayonner son visage et qui illumine ses discours. De là le charme égal de sa figure et de sa parole. On est ému avant qu’il ait ouvert la bouche : on est ravi, fasciné, quand il a parlé. Qu’il parle ou qu’il écrive, le même flot harmonieux et intarissable s’épanche sans effort d’un cœur que rien ne saurait épuiser.
On a souvent comparé l'aigle de Meaux et le cygne de Cambrai. L’un impose, l’autre attendrit, l’un inspire la crainte de Dieu, l’autre, la confiance en Dieu; l’un, tout en repoussant l'esprit sectaire des jansénistes, a adhéré à la dure morale de Port-Royal; l’autre, non moins au-dessus du soupçon quant à ses mœurs propres, enseigne des maximes moins sombres ; il n’a pas cette haine de la vie présente : il ne dit pas, comme Pascal, que le moi est
haïssable; il veut qu’on se supporte soi-même, comme on supporte le prochain; qu’on proportionne les pratiques de piété aux forces du corps; il blâme l’austérité chagrine, la crainte excessive de goûter la joie innocente et les plaisirs permis; il veut qu’on sache retrouver Dieu dans les douceurs de l'amitié, dans les beautés de la nature et de l’art. « Élargissez votre cœur ! » s’écrie-1-il Tout respire en lui cette plénitude et cette heureuse harmonie de la vie que les poëtes du moyen âge exprimaient par ce beau mot de liesse et qu’ils ne séparaient pas de la vaillance et de la vertu. Jamais la voie large du christianisme n’avait trouvé un tel apôtre.
Dans un autre ordre d’idées, Bossuet, génie demi-hébreu, demiromain, qui rappelle les grands organisateurs latins de l’église d’Occident, est surtout l’homme de l’ordre extérieur, de la règle, de l’immuable unité. Fénelon, l'esprit à la fois le plus évangélique et le plus hellénique du xvir siècle, et qui semble un Père grec élevé à l’école d'Athènes, est, dans les limites de sa foi, l’homme de la spontanéité, du mouvement, de la liberté. Le sentiment, qui s’immole si volontiers à autrui, est précisément en nous le principe de la personnalité; pour se dévouer, il faut se sentir puissamment, il faut être soi.
Sous le rapport de l’art, Bossuet et Fénelon offrent l’éternelle dualité de la force et de la grâce : l’un est Michel-Ange, mais un Michel-Ange plus serein et plus antique; l’autre est Raphaël; l’un est Corneille, l’autre est Racine.
Né, en 1651, d’une noble famille du Périgord? et dirigé par ses parents, dès l’enfance, vers la profession ecclésiastique, Fénelon rêva d’abord de se consacrer aux missions du Canada, par zèle évangélique, puis aux missions du Levant, par dévotion à la patrie d’Homère au moins autant qu’à limitation des apôtres. Au lieu des infidèles à convertir, on lui donna les Nouvelles Catholiques (congrégation de protestantes converties) à maintenir dans la foi (1678). Fixé à Paris par cet emploi, il fut bientôt apprécié des hommes les plus éminents de l’Église et de la cour, et lia surtout une étroite amitié avec le duc de Beauvilliers. Beauvilliers, intel-
1. V. notre t. XIT, p. 459; — OEuvres de Fénelon, t. Il; Lettres spirituelles, p. 250, 299, 301; édit. Lefèvre; 1838.