‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 174 sur 341 · FÉNELON · texte numérisé non relu

FÉNELON

ligence médiocre, mais âme excellente, subit pour toute sa vie un ascendant qu’il aimait trop pour jamais chercher à s’y soustraire. Fénelon, à son tour, subit longtemps l'influence de Bossuet ; la gloire du grand évêque l’attirait et Bossuet répondait à son admiration passionnée par une haute estime et par un intérêt presque paiernel. L'originalité du génie de Fénelon était néanmoins trop forte pour se laisser altérer par cette influence. Il y eut là, pour le-jeune abbé, une dizaine d’années paisibles et fécondes en admirables travaux philosophiques, religieux et littéraires. Les Dialogues sur l'Éloquence, qui ne furent publiés qu’après sa mort, sont un des chefs-d’œuvre de l'esthétique. Il s’y montre déjà esprit novateur et systématique. L’éclat de l’éloquence contemporaine ne l’éblouit pas; il nie que cette éloquence apprise par cœur et rigoureusement méthodique, telle que la pratiquent Bourdaloue et ses émules', soit la véritable éloquence selon l’art des anciens et selon les besoins moraux du christianisme. Il voudrait l’éloquence parlée et non l’éloquence écrite : la vérité semble ici dans une sorte de milieu; quoi qu’il en soit, les remarques et les avis qui remplissent ses Dialogues sont un trésor pour les orateurs. On reconnaît, dans les Dialogues, deux tendances morales très-diverses. D’une part, Fénelon trouve chez les prédicateurs trop de peintures de mœurs, trop de raisonnements philosophiques et pas assez de dogme ni d’enseignement évangélique, et, chose bien singulière chez lui, il veut qu’on s’attache à la lettre de l’Écriture et non au sens spirituel. D’une autre part, il montre une intelligence et une admiration profondes de l’antiquité. Qui a jamais expliqué comme lui la supériorité de l’éloquence antique! «Chez les Grecs, dit-il, tout dépendait du peuple, et le peuple dépendait de la parole? ». C’est dans d’autres écrits qu’on voit plus clairement ce qui le rattache aux anciens, l'amour de la nature; il comprend ce que La Fontaine sentait d’instinct et il en appelle toujours dans les arts au sentiment et à la nature.

C’est aussi au sentiment et à la nature qu’il en appelle dans la première partie de sa grande œuvre de philosophie religieuse, le Traûtè de V'Existence de Dieu. 11 admet pleinement la démonstration

1. Bossuet est pour lui en dehors et au-dessus de cette controverse. 2. OEuvres de Fénelon, t. IV, p. 469, 490,

cartésienne de Dieu par la raison pure; mais il juge cette sorte de preuve trop abstraite pour la plupart des hommes, incapables des opérations purement intellectuelles et habitués à dépendre de leur imagination. Il reprend donc, pour commencer, à l’usage du grand nombre, la démonstration du créateur par l’ordre et la beauté de la création; il remonte peu à peu du monde visible au monde invisible, sans jamais oublier qu’il écrit pour les simples et pour la foule; il prépare son lecteur par degrés à un ordre de preuves supérieur et finit par le jeter en pleine métaphysique. Cette métaphysique, comme celle de Bossuet dans le Traité de la Connaissance de Dieu et de Soi-même, est toute cartésienne; on remarque surtout un beau développement de la théorie des idées : les idées de l'esprit affirmées universelles, éternelles et immubles; l’idée de l'infini antérieure à celle du fini! ; l’idée de l’unité présentée comme innée, absolument étrangère aux sens (ce qu'il démontre parfaitement), et comme une preuve de Dieu. Il est très-net sur le libre arbitre, repousse formellement le déterminisme et établit fortement la volonté propre et non nécessitée. I] réfute enfin l’atomisme épicurien et y fait voir une doctrine fondée, sans aucune méthode, sur des suppositions arbitraires.

La seconde partie du Traüé est purement métaphysique : elle se divise en deux grands chapitres, dont l’un développe, par la méthode de Descartes, la preuve de la réalité de Dieu par l’idée même de Dieu; l’autre réfute Spinoza et expose les idées propres de l’auteur sur la nature divine. La réfutation ne porte pas à fond sur la conception de Dieu selon Spinoza; car, ce que Fénelon réfute, c’est l’idée suivant laquelle Dieu ne serait que la collection des êtres, et cette idée n’est pas celle de Spinoza. C’est bien au contraire, à la conception des êtres particuliers selon Spinoza qu'il s'attaque, en niant qu’on puisse concevoir des modes en Dieu et en établissant que ces prétendus modes sont des êtres créés de Dieu, mais qui ne modifient point Dieu. Du reste, on retrouve chez lui tout ce qu’il y a de vrai chez Spinoza, et même quelque chose de plus que le vrai, quant au mépris de tout ce qui est relatif et, par conséquent, des êtres particuliers et de leur néant.

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