THÉODICÉE DE FÉNELON
Il accorde que Dieu est, éminemment et d’une manière parfaite, tout ce qu’il y a de réel et de positif dans les êtres qui existent et tout ce qu’il y a de positif dans les essences des êtres qui pourraient exister ; le propre des êtres particuliers n’est que la limite, que l’imperfection qui resserre l'être. Il y a en Dieu une infinité d’archétypes qui représentent tous les degrés possibles de l'être et qu’il réalise hors de lui dans la création. Nous voyons en Dieu ceux de ces archétypes ou êtres généraux que Dieu nous a rendus capables de connaître, et nous voyons les êtres particuliers en eux-mêmes, par la faculté que Dieu nous donne de les concevoir et qui n’est pas naturelle à notre âme : notre âme ne concevrait naturellement qu’elle-même et Dieu. Nous ne connaissons que deux genres ou archétypes, la pensée et l’étendue. Dieu renferme en lui ces deux genres comme tous les autres genres possibles. Si Dieu n'était qu’esprit, que pensée, il n’aurait aucun pouvoir sur la nature corporelle, étant sans rapport avec elle!. Tout cela est bien près de Spinoza. Tout ce que dit admirablement Fénelon de l’'Étre un, simple, immuable, éternel, immense, ne diffère guère de Spinoza que par la forme libre du sentiment substituée à la forme rigoureuse de la géométrie, et le solitaire d’Amsterdam n’eût pas désavoué l’invocation qui termine le beau livre de Fénelon, cette aspiration ardente à l’anéantissement de toutes les idées de rapports pour ne plus voir que le vrai en soi, que Dieu dans son unité et sa simplicité absolues.
Ce n’est pas dans ce Traité, mais dans un écrit postérieur, que Fénelon s'éloigne radicalement de Spinoza, en soutenant la liberté de Dieu contre Malebranche; celui-ci, avant Leibniz, avait posé le principe de l’optimisme et affirmé que Dieu, libre de créer ou de ne pas créer, avait nécessairement , une fois décidé à créer, produit le monde le plus parfait possible. Fénelon répond, avec une grande profondeur, que, quelque degré de perfection relative ?
1. Il définit l'étendue en Dieu par l’immensilé, c’est-à-dire l'étendue infinie qui ne peut être divisée ni mesurée. — La définition du catéchisme, d’après l'Écriture : « Dieu est un pur esprit », veut dire seulement que Dieu n’a pas de corps; que Dieu n’est pas composé de parties,
2. Relative, parce que la perfection absolue n’est qu’en Dieu et n’est pas communicable. — OEuvres de Fénelon, t. II, p. 29; Réfutation du système du père Malebranche.
que Dieu eût choisi pour son œuvre, il y aurait toujours un autre degré au-dessus, les degrés entre le néant et l’être infini étant innombrables. Par conséquent, il n’y a pas de plus parfait et Dieu n’a point été déterminé à créer un monde plutôt qu'un autre.
Fénelon essayait sa force, dans les sujets les plus divers, avec une souplesse merveilleuse. Il descend, sur ces entrefaites, de ces matières sublimes à un objet plus modeste, mais dont il avait sainement apprécié toute la portée. A cette période de sa vie appartient le Traité de l'éducation des filles, œuvre dictée par l'amitié et composée pour aider madame de Beauvilliers à diriger sa jeune famille. C’était bien au théologien du sentiment qu’il appartenait de s'occuper ainsi de la femme et de comprendre à quel point importe l'éducation du sexe sur lequel reposent les mœurs sociales et la famille. Il n’existait point alors de système d’éducation pour les filles : la plupart, livrées à l’ignorance et au hasard par la négligence des parents, n’avaient guère d’autre culture que les pratiques dévotes du couvent; quelques-unes, par la tendance paternelle et leur propre énergie, étaient élevées en hommes d’action et de science. Ni l’un ni l’autre n’était une condition normale aux yeux de Fénelon. Il préfère l'éducation de la famille à celle du couvent : « Si les couvents sont mondains, dit-il, on s’y fait une idée trop flatteuse du monde; s’ils sont austères, on ne s’y prépare point à la vie du monde, où l’on arrive comme au grand jour en sortant d’une caverne. » Quant aux femmes savantes : « Il doit y avoir pour leur sexe », dit-il avec ce charme singulier d’expression qui lui est propre, « une pudeur sur la science, presque aussi délicate que celle qui inspire l'horreur du vice ». S'il n’accorde pas tout à fait assez au développement intellectuel de la femme , il est admirable sur tout ce qui tient au développement moral. Ses préceptes moraux sont sévères, non de cette sévérité qui ne comprime point l’âme, mais qui l’élève vers l'idéal et que tempère une sorte d’attendrissement particulière à son génie. On rencontre à chaque page une foule d'observations fines et profondes, de conseils précieux, qui n’ont pas été surpassés ni peutêtre égalés depuis !.
1. V. ce charmant passage où il indique si délicatement combien l’élégante simplicité des anciens était plus favorable à la vraie beauté que les modes contempo-