FÉNELON. DE L'ÉDUCATION
Get excellent traité est d’ailleurs en grande partie applicable aux enfants des deux sexes. La méthode de Fénelon est tout l’opposé de la rude et brutale éducation du moyen âge : tout y est douceur et raisonnement, elle se plie à l'enfant au lieu de plier l’enfant à une règle inflexible; elle le jette, comme fait la nature, au milieu des choses, au lieu de l’enfermer dans les abstractions; elle l’instruit en se jouant, en racontant, en excitant avec art le désir naturel de connaître, en utilisant les petits incidents de la vie. On trouve en germe, dans l’œuvre de Fénelon, presque tout ce qui a été tenté depuis pour transformer l’enseignement ‘.
Cet ouvrage devait décider de la destinée de Fénelon. Un autre livre, le Traité du ministère des pasteurs, qui traite de la transmission ininterrompue du ministère ecclésiastique depuis les apôtres, eut toutefois sur sa carrière une influence plus immédiate et lui fit confier la mission du Poitou, après la révocation de l’Édit de Nantes (1686) : il y déploya toutes les vertus évangéliques et fut presque le seul missionnaire qui obtint des succès sérieux et durables, en gagnant les cœurs de ces populations persécutées et en ne leur imposant pas d’autorité les pratiques qui les choquaient le plus. Aussi les zélés ne manquèrent-ils pas de se récrier contre sa douceur exagérée et réussirent-ils, pendant quelque temps, à lui fermer l’accès aux dignités ecclésiastiques. Cette espèce d’éclipse ne fut pas de longue durée. Les amis de Fénelon grandissaient en crédit : le fils, les filles, les gendres de Colbert étaient étroitement unis avec madame de Maintenon ; Fénelon, introduit près d’elle, la charma comme il charmaïit tout le monde, et bientot elle prêta son puissant concours au duc de Beauvilliers, nommé gouverneur du duc de Bourgogne, pour faire appeler Fénelon aux fonctions de précepteur du jeune prince (1689).
Fénelon n’avait pas brigué la mission d’élever l’héritier du trône, mais on ne saurait douter aw’il ne l’eùt fortement désirée. IL cou: raines, qui tendaient à se surcharger et à se maniérer de plus en plus, — Et, dans une tout autre matière, ses sages avis contre les petites superstitions qui sont toute la religion de tant de femmes : « Il ne faut jamais laisser mêler dans la foi ou dans les pratiques de piété rien qui ne soit tiré de l'Évangile, ou autorisé par une approbation constante de l'Église », ete. OÆuvres de Fénelon, t. III, p. 480 et suiv.
1. Il serait intéressant de comparer le livre de Fénelon avec le Trailé de l'Éduca-
tion de Locke, postérieur de quelques années, ouvrage qui est, comme la politique de Locke, dans une bien meilleure voie que sa métaphysique.
vait au fond de l’âme une haute ambition, l’ambition de l’homme de bien, celle pour laquelle le pouvoir est un instrument et non un but. Bossuet n'avait fait de la politique que pour imposer d’une façon générale et abstraite le respect de ce qui existait, et ce qui existait, c’est-à-dire la monarchie absolue, était pour lui l'idéal même. Fénelon, au contraire, débordaït du besoin de nouveautés, d'améliorations pratiques, de changements qui n'étaient pas tous, comme on le verra, des changements en avant. Fénelon n’était point isolé : on a déjà indiqué ailleurs la formation d’un groupe d'hommes qui aspiraient aux réformes, la plupart, en vue de soulager les souffrances populaires , dont ils étaient profondément pénétrés, quelques autres, par des sentiments d’une nature bien différente; ainsi, Beauvilliers et Chevreuse voulaient, sans système bien défini, mais avec quelque tendance aristocratique, la modération, la paix, le bien du peuple; Catinat souhaitait les mêmes choses avec plus de lumières ; Racine appliquait aux maux de son pays cette tendresse de cœur qu’il avait versée sur tant de passions idéales; Vauban cherchait scientifiquement dans de vastes études économiques les moyens de réaliser, aux dépens d’injustes priviléges, le bien que rêvaient ses amis; le jeune duc de Saint-Simon représentait un principe contraire, un esprit d'opposition sourdement irrité contre la monarchie absolue, non parce qu’elle accablait le peuple, mais parce qu’elle annulait l'influence politique de la noblesse et affaiblissait ses priviléges. Enfin, à distance et ne tenant qu'aux extrémités du groupe, apparaissaient des esprits excentriques, tels que Bois-Guillebert et l’abbé de Saint-Pierre, jui sont l’exagération de Vauban, et Boulainvilliers, qui est l’exasération de Saint-Simon. Fénelon résumait et fondait, pour aïnsi dire, en lui, ces éléments disparates qui faisaient, grâce aux séductions de sa personne, l'illusion d’un tout harmonieux.
Fénelon s’appliqua donc à préparer l'avenir par son élève, tout en s’efforçant d'agir sur le présent par madame de Maintenon. On a conservé les conseils qu’il lui donnait par écrit pour diriger le roi : il s’y exprime avec une franchise qui est presque de la rudesse sur le compte de Louis XIV ‘. Il n’y avait aucune sympa-
1. Rulhière, Éclaircissements sur la Révocation, etc., p. 251,