DIALOGUES DES MORTS
Entre les rois de France, c’est Louis XII qu’il offre pour modèle à son élève : il est sévère jusqu’à l'excès pour Louis XI et François [er ; entre les ministres, il accorde, on ne sait pourquoi, la préférence à Ximenez, qui a préparé la ruine de l'Espagne, sur Richelieu, qui a fait la grandeur de la France. Mazarin est trop maltraité ‘. On peut contester les jugements sur les personnes, mais non l'esprit de légalité et d'humanité qui est au fond.
Vers le même temps est écrite, ou du moins, commencée, une œuvre beaucoup plus considérable, mais qui n’est point immédiatement communiquée à l’élève. Fénelon ia réserve pour une époque plus avancée de la jeunesse. Cette œuvre, aussi nouvelle dans notre littérature par la forme que par le fond, est un grand poëme en prose; c'est Télémaque. Le temps eût manqué à Fénelon pour l'écrire en vers; mais il n’y a pas seulement ici question de temps ou de don naturel, mais question de système. Ce génie, qui comprend si bien le fond de la poésie, en apprécie peu la forme nécessaire ?. Il déplace les bornes des arts et donne un signal de décadence par un chef-d'œuvre.
L’ordonnance du Télëmaque n’est nouvelle qu’à force d’être ancienne, car elle est calquée sur l’épopée antique. Le choix du sujet est également emprunté à Homère, tant Fénelon est attiré par « cette aimable simplicité du monde naissant », qui brilie dans la Grèce primitive. Le Télémaque est une Odyssée transformée par Platon et par le christianisme; sa narration claire, fluide, un peu surabondante, est comme baignée de cette lumière élyséenne que Fénelon peint avec tant de suavité.
La formation d’un roi modèle est naturellement l’idée qui remplit tout le livre. Bossuet, dans la Politique de l'Écriture sainte , veut porter le roi au bien en l’exaltant comme l’image de Dieu, comme un dieu terrestre. Fénelon prend le procédé contraire : il montre à son élève, non pas un roi idéal, mais les rois tels
1. C’est dans un de ces Dialogues que le mot de philanthropie apparaît, si nous ne nous trompons, pour la première fois. V. Dialogue de Socrate, Alcibiade et Timon. Il était digne de Fénelon de le créer. — La préférence accordée par Fénelon aux Grecs sur les Romains est remarquable. Bossuet eût fait le contraire, « Les Grecs ont seuls la gloire d’avoir fait des lois fondamentales pour conduire un peuple sur des principes philosophiques. » — Dialogue de Solon et de Justinien.
2. V. sa correspondance avec La Mothe (1713)-1714), où il manifeste son dépit contre les exigences de la versification ct contre la rime.
qu'ils sont, les rois joignant aux faiblesses qu’ils partagent avec les autres hommes toutes celles qui sont l'apanage particulier de leur condition; il rabat incessamment l’orgueil natif du prince, appuie avec une insistance opiniâtre sur les fatales conséquences du pouvoir absolu, de l'esprit de conquête, ne cesse de répéter que tous ne doivent pas être à un seul, mais un seul à tous, pour faire leur bonheur, etc. On a voulu nier les allusions du Télémaque : elles y fourmillent; tout le livre n’est, pour ainsi dire, qu’allusions, et c'était inévitable et involontaire. Sésostris, Idomënée surtout, Idoménée, nourri dans des idées de faste et de hauteur, trop absorbé dans le détail des affaires, négligeant l’agriculture pour s’adonner au luxe des bâtiments, c’est Louis XIV; Tyr, c’est la Hollande; Protésilas, c’est Louvois; la coalition contre Idoménée, c’est la ligue d’Augsbourg; les tours des montagnes, ce sont les places du Rhin et de Belgique, « les places fortes bâties sur la terre d'autrui ». Certains discours de Mentor à Idoménée rappellent tout à fait la lettre anonyme à Louis XIV. Par compensation, les excuses philosophiques que donne Mentor des fautes des rois, s'appliquent également à Louis. Enfin, Mentor disant à Télémaque : « Les dieux vous demanderont plus qu’à Idoménée, parce que vous avez connu la vérité dès votre jeunesse, et que vous n’avez jamais été livré aux séductions d’une trop grande prospérité »; c’est évidemment Fénelon parlant au petit-fils du Grand Roi.
On à prétendu que le gouvernement de Salente n’exprimait pas sérieusement la politique de Fénelon. C'est une erreur. Salente est l'idéal de Fénelon, l'idéal non pas exactement, mais approximativement réalisable; au delà de cet idéal, il a laissé apercevoir le rève, l'utopie chimérique à ses propres yeux; c’est plus que la république de Solon, que nous rappelions tout à l’heure, c’est la république de Bétique, c’est-à-dire la vie de tribu, avec la communauté non-seulement des terres, mais des objets mobiliers, la communauté absolue. Salente, au contraire, c’est la société orgaaisée, et avec plus d’inégalité et d’aristocratie, à quelques égards, qu'il n’en existait dans la France de Louis XIV. À Salente, les conditions sont réglées par la naissance; la haute noblesse est au premier rang, « avant même ceux qui ont le mérite et l'autorité des emplois ». Les belles actions donnent seulement un commen-