TÉLÉMAQUE
cement de noblesse. Les arts de luxe et les changements dans les babits sont interdits *. Tout est réglé par la loi, les repas, les bâtiments, l'étendue des terres que chaque famille peut posséder. I semble difficile de faire concorder, avec cette prohibition complète du luxe et des modes, les grands encouragements que Fénelon voudrait donner au commerce. C’est par la liberté qu’il entend favoriser le commerce : « Il faut que le prince ne s’en mêle point, de peur de le gêner; qu’il ne le gêne pas pour le tourner selon ses vues ». Ceci est très-remarquable : c’est une nouvelle école économique qui commence. Cette opinion est partagée plus ou moins complétement par tout le groupe dont nous avons parie" EL 'hT, 1 vit, Lx}.
Pour l'éducation, il dit nettement que « les enfants appartiennent moins à leurs parents qu’à la république », et doivent être élevés dans des écoles publiques? (1. x1).
Sur le culte, il réclame au contraire vivement contre l'intervention de l’État et la prétention des rois à régler la religion; la décision en cette matière n’appartient qu'aux amis des dieux (à l’Église) : le roi ne doit que faire respecter leur jugement (1. xxn).
Le fond de sa pensée est donc une monarchie réglée par des
1. Il réfute la maxime qui veut que le luxe serve à nourrir les pauvres aux dépens des riches : les pauvres seraient bien mieux employés à multiplier les fruits de la terre qu’à amoilir les riches en leur préparant des instruments de volupté. — Il veut qu’on réserve les splendeurs des beaux-arts pour les temples et pour les édifices publics; car il est bien loin de proscrire les beaux-arts comme inutiles, lui, le plus artiste des écrivains du grand siècle, parce qw’il est le plus antique; lui qui a le premier ressaisi le lien intime des arts plastiques avec l’éloquence et la poésie, et qui y puise sans cesse des images et des comparaisons.
2. Il veut la liberté du commerce extérieur comme intérieur. « C’est par un effet de la Providence que nulle terre ne porte tout ce qui sert à la vie humaine; car le besoin invite tous les hommes au commerce pour se donner mutuellement ce qui leur manque, et ce besoin est le lien de la société entre les nations; autrement, tous les peuples du monde seraient réduits à une seule sorte d’habits et d'aliments; rien ne les inviterait à se connaître et à s’entretenir. »
3. Il est à observer que le grand docteur du moyen âge, saint Thomas d'Aquin, professe la même doctrine. « Ad eum qui rempublicam regit pertinet ordinare de nutritionibus et instructionibus juvenum, in quibus exerceri debeant, et quales disciplinas unusquisque addiscere et usquequd habeat. » — V, Contrà Impugnantes religionem. On voit que, s’il y a des réserves à faire sur les doctrines des théologiens scolastiques, c’est en faveur de la famille et non de l’état, à qui ils donnent tout. On n’avait pas encore inventé, dans l'intérêt du monopole ecclésiastique, la maxime que Vétat n’a pas le droit d'enseigner.
lois fixes, qui ne laissent rien à l’arbitraire du roi, et appuyée sur une hiérarchie fortement aristocratique, toutefois sans priviléges de classes quant à la juridiction et aux impôts; point de cour, point de faste ni d’étiquette royale; l’agriculture et la paix considérées comme les deux grands intérêts de l’État. Il ne discute pas les principes fondamentaux dans Télémaque et n’a jamais composé de traité de philosophie politique. On voit, en comparant ses divers écrits avec le livre publié par son disciple Ramsay, comme résumé de ses conversations ‘, qu’il reconnaît que le pouvoir temporel « vient de la communauté des hommes qu'on nomme nation »; mais qu’en même temps, il confond l’existence nécessaire et providentielle de la société avec les formes que reçoit la société et dénie au peuple le droit de changer ces formes une fois établies, comme si elles étaient l’œuvre directe de la Providence. Le roi peut faire des concessions; le peuple n’a pas droit de les arracher ni de changer de roi. Le roi de fait n’est pas le roi de droit. Fénelon est sur ce point plus nettement légitimiste que Bossuet luimême. Il nie aux rois le droit de pénétrer dans la conscience de leurs sujets, et de toucher aux biens des particuliers, si ce n’est pour les nécessités publiques. Il penche pour une monarchie tempérée par un sénat héréditaire quant à la législation et par la nécessité du consentement populaire quant aux impôts. Il se rapproche done beaucoup de la constitution anglaise, mais en accordant moins au peuple.
Trop attaché encore à la monarchie pour admettre la souveraineté du peuple, il en prévoit cependant l’avénement si les rois ne s’'amendent pas. « Il viendra une révolution soudaine et violente, qui, loin de modérer leur autorité excessive, l’abattra sans ressource... »
L'éducation donnée par Fénelon au petit-fils de Louis XIV sapait tout le système de Louis XIV. Cela ne pouvait durer jusqu’au bout sans un éclat. Il fallait que Fénelon gagnât le roi ou fût brisé par lui. Les idées de paix, de modération envers l'étranger, de soulagement du peuple, avaient obtenu accès près de Louis, comme le
1. Essai sur le Gouvernement civil; 1724. — On ne peut pas accepter ce livre sans réserve comme la pensée de Fénelon. Ramsay a bien pu interpréter Fénelon sur quelques points d’après ses préjugés de jacobite anglais.