Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. xxx VIII
à cause de Dieu. Dans la voie large, il s’attache à un sentier particulier plein d’attrait et de péril, où l’ont précédé une foule d’âmes saintes, depuis certains des Pères jusqu’à sainte Thérèse et saint François de Sales, son modèle immédiat et chéri : c’est le sentier du mysticisme, Les mystiques sont généralement d'accord sur deux principes, le pur amour et la passivité volontaire de l’âme vis-à-vis de Dieu. Ces deux principes s’identifient chez eux, parce que le pur amour, l'amour qui aime Dieu pour lui-même et non pour le bien qu’on attend de lui, mène l’âme, suivant eux, à se dépouiller de son propre, à se désintéresser absolument d’ellemême, même de son salut, à rendre à Dieu en quelque sorte l'être qu’elle à reçu de lui, pour s'anéantir en lui. Qu'importe? est le grand mot des mystiques. Qu'importe tout ce qui n’est pas Celui qui Est? C'est le panthéisme du sentiment au lieu du panthéisme de la raison. Comme dans le spinozisme, l'être fini disparaît dans l'être infini, mais avec cette différence qu’il disparaît parce qu’il veut disparaître; il s’immole, donc il existe.
Quelques êtres extraordinaires, qu’une aspiration constante vers l'infini enlève au-dessus de la nature, arrivent, par le mysticisme, à vivre dans une contemplation et dans une pureté idéales, comme si déjà ils appartenaient à une existence supérieure. Chez les êtres qui prennent l'agitation des sens et de l’imagination pour l’enthousiasme religieux, le qu'importe des mystiques peut au contraire mener à d’étranges désordres matériels et aboutir à cette maxime que, pourvu que l’âme soit en Dieu, peu importe ce que devient et ce que fait le corps. On l'avait vu plus d’une fois chez divers sectaires; on venait de le voir en Italie, où le prêtre espagnol Molinos, après avoir longtemps passé pour un saint homme et propagé le mysticisme avec un éclatant succès, fut condamné à une prison perpétuelle par le saint-office de Rome en 1687; on avait reconnu dans sa doctrine de quiétisme, c’est-à-dire de repos et d'inertie de l'âme en Dieu, le principe des déréglements auxquels s’abandonnaient ses disciples. C'était Louis XIV, ou plutôt le père La Chaise, le confesseur de Louis, qui, à l’instigation de ses confrères les jésuites d'Italie, avait fait dénoncer officielle-