MÉMOIRES DES INTENDANTS
sont probablement enflés. Si l’on admet que la France ait eu environ 19 millions d’âmes vers 1700, il faudra reconnaître qu’elle avait dû en avoir au moins 22 ou 23 dans les belles années de Colbert, car il ressort de tous les mémoires des intendants que la population avait diminué d’une mamière effrayante depuis une quinzaine d’années. Les causes multipliées de cette décadence transpirent de tous côtés par les aveux des intendants. Les ponts, les chaussées, les chemins, sont dans un état de dégradation presque générale. La pêche et là marine marchande sont ruinées en Normandie et à Dunkerque par l’aggravation et la complication des droits, et par les nouvelles compagnies privilégiées. Les pays conquis et frontières ont été écrasés par les contributions , les logements militaires, les réquisitions : les propriétaires cultivateurs, en Flandre, n’ont touché, pendant la guerre, qu’un tiers de leurs revenus; les propriétaires dont les biens sont affermés, n’en ont pas touché le dixième! Dans la West-Flandre et le Hainaut, les nobles payaient l'impôt foncier comme les roturiers : en Haïnaut, il en était de même pour les prêtres; cette égalité, unique en France, n’est plus, devant l'excès des charges, qu’une égalité de détresse . En Alsace, on a Ôté aux habitants le pacage dans les bois, reste de l'antique communauté du clan gaulois et du gaw germanique : on a ruiné ainsi l'éducation du gros bétail et des porcs ?. La Picardie a perdu un douzième de sa population : les nouveaux droits sur les vaisseaux et les marchandises d'Angleterre nuisent, par leur
1. En Artois, le clergé et la noblesse payaient l'impôt foncier appelé centième, mais, quand on l’augmentait, ils étaient exempts de l’augmentation : dans la dernière guerre, on avait levé jusqu'à six centièmes par an; les privilégiés n’en avaient payé qu'un.
2. L'intendant d'Alsace fait un portrait fort naïf ou fort piquant du clergé de sa province. « Ils n’ont nulle connaissance de ce qu’on nomme en France jansénisme… Attachés au nœud principal de la religion sans scrupule et sans trop d'inquiétude, ils n’étudient guère à un certain âge, qu’autant qu’il faut pour contenter le supérieur, aiment la vie et la bonne chère, sont très-rarement avares, n’ont aucun afttachement au sexe, en un mot, ont d'excellentes qualités pour fcrmer un clergé trèsédifiant et très-saint. » T. II, p. 368. — Une observation plus importante ressort du Mémoire sur l'Alsace; c’est que l'Alsace est pays de droit écrit ; la langue est germanique: la loi, la tradition est gallo-romaine. Le droit HR n’y existe qu'à l'égard des fiefs, de quelques questions relatives aux nobles et de quelques statuts municipaux : vol. III, p. 331.
excès, au commerce de la Picardie, qui préférerait le tarif modéré de 1664. Le commerce voudrait qu’on reçût en France les monnaies étrangères, comme on le fait en Angleterre et en Hollande, où elles sont considérées comme marchandises : le négociant français est obligé ou de perdre en envoyant à le refonte les monnaies étrangères qu’il a reçues en paiement, ou de se faire payer en lettres de change sur lesquelles il perd encore. — Les provinces de l’ouest ne souffrent pas moins que celles du nord et de l’est. Dans la généralité d'Alençon, les villes sont presque abandonnées : la plupart des propriétaires ne sont pas à couvert chez eux, faute de pouvoir réparer et entretenir leurs maisons. Dans la généralité de Rouen, sur sept cent mille habitants, il n’y en a pas cinquante mille qui couchent autrement que sur la paille. Le grand commerce de toiles que faisait la Bretagne avec l'Angleterre est tombé par les gros droits sur les marchandises anglaises et hollandaises, par le monopole de l'importation des draps anglais attribué aux ports de Calais et de Saint-Valeri, et enfin par la guerre. Les Anglais, auparavant, achetaient en Bretagne beaucoup plus qu'ils n’y vendaient. La France devait perdre le privilége, qu’elle avait eu si longtemps, de fournir de blés et de toiles une grande partie de l’Europe. On prétend que l'exportation pour l'Angleterre et la Hollande avait été jusqu’à un million deux cent mille pièces de toiles par an ! — La papeterie est ruinée en Angoumois par les gros droits. — Les péages de rivière font abandonner la route de la Loire pour les routes de terre : le commerce des vins est ruiné dans tous les pays de la Loire par la multiplicité des droits. Le centre est encore plus malheureux que l’ouest: La Touraine a perdu un tiers de ses laboureurs, un quart de sa population totale et moitié de son bétail, depuis la Guerre de Hollande : une partie des terres sont abandonnées. La soierie de Tours est tombée : une des causes est l'introduction des toiles peintes et cotonnades de l'Inde. La draperie est également déchue à Tours, qui n’a plus que trente-trois mille âmes, de quatre-vingt mille qu’il avait eues sous Richelieu et Colbert. Même décadence à Troyes, tombée de cinquante ou soixante mille âmes à vingt mille. La population de l’Anjou est aussi réduite d’un quart. Dans le Maine, la toilerie