‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 194 sur 341 · DÉCADENCE DU ROYAUME · texte numérisé non relu

DÉCADENCE DU ROYAUME

n'occupe plus que six mille ouvriers au lieu de vingt mille : les exigences des fermiers des traites (douanes intérieures) en sont cause. Le Limousin à été horriblement maltraité par la disette et la mortalité de 1693-94. Le Berri est moins malheureux, parce qu’il élève une multitude prodigieuse de moutons ‘, dont la laine lui sert à fabriquer de gros draps et des serges drapées pour les armées; toutefois, les droits féodaux y découragent le paysan. Le Bourbonnais à perdu le cinquième de sa population : le grain y est ordinairement à si bas prix que le laboureur ne retire pas ses frais. Le Périgord a perdu le tiers de ses habitants par la cherté du pain et par la gelée des vignes. Ces monstrueuses inégalités attestent à quel point la circulation s’opérait mal en France.

La Guyenne et le Languedoc ne sont pas tout à fait en si mauzais état : la Gironde exporte cent mille tonneaux de vin par an; dans les bons temps, il y a toujours au moins cent gros vaisseaux dans le port de Bordeaux, et jusqu’à cinq cents aux époques des foires; cependant le commerce se fait en majeure partie par les marchands étrangers, surtout par les Hollandais, et Bordeaux n’a que 34,000 habitants. La population des grandes villes languedociennes est, au contraire, très-considérable : Toulouse compte plus de 18,000 familles ; Montpellier près de 14,000 ; Nîmes 10 à 11,000. Dans les diocèses de Nîmes, Montpellier et Alaïs, il s’est établi depuis quelques années des bureaux de charité par le moyen desquels tous les pauvres sont régulièrement assistés et la mendicité est bannie. Le père Chauran, jésuite, est l’inventeur de cet établissement. La manufacture des draps fins, façon de Hollande,

1. Ceci est exceptionnel : les moutons manquent assez généralement en France. — L'intendant de Bourges donne de curieux détails sur les métairies en communauté qui subsistent dans l'élection d’Issoudun. Ce sont des groupes de vingt à trente familles exploitant en commun une grande métairie dont le fonds et les bestiaux appartiennent à un propriétaire : elles se choisissent un chef qui distribue le travail : s’il gère mal, on le dépose, mais en reconnaissant les dettes qu’il a contractées. « Il v’y a point », dit l’auteur, « de nation plus sauvage que ces peuples : on en trouve auelquefois des troupes à la campagne, assis en rond au milieu d’une terre labourée et toujours loin des chemins ; mais, si l’on en approche, cette bande se'‘dissipe aussitôt. » Boulainvilliers, État de la France, t. V, p. 33. Telle était la base de cette société dont Versailles était le sommet! De pauvres sauvages fuyant devant les hommes civilisés, qui ne leur apparaissent que comme des espèces d'oiseaux de proie toujours prêts à leur enlever le fruit de leurs sueurs, au nom du seigneur ou au nom du roi,

33h LOUIS XIV. [1697-1700]

établie par Colbert, se soutient très-bien en Languedoc et a culbuté les Hollandais dans le Levant. La canalisation du Languedoc s’est accrue d’un canal qui relie Perpignan au grand canal du Midi, communication utile sous le rapport politique aussi bien que commercial : les Roussillonnais sont encore bien catalans, comme ils le disent eux-mêmes, et il importe de les franciser ‘. Le canal de Languedoc ne donne malheureusement pas tous les résultats qu’on en avait espérés : les frais dont la navigation est chargée détournent les marchands de s’en servir ; ils aiment mieux courir les risques que l’on a prétendu leur épargner. De plus, une mesure oppressive écrase les éleveurs de vers à soie : c’est un arrêt du conseil de 1687 qui oblige toutes les soies languedociennes de passer à Lyon et d'y payer le surtaux, ce qui tue l’exportation et met les producteurs languedociens à la merci des marchands de Lyon. Le commerce total du Languedoc roulessur 24 millions par an; les impôts ont monté à 18 millions pendant la guerre! — La tyrannie que le commerce lyonnais fait peser sur les producteurs de soies ne paraît pas lui profiter beaucoup. Lyon a perdu 20,000 âmes depuis la guerre et n’en a plus que 69,000 : l’industrie de la soie y est tombée de dix-huit mille métiers à quatre mille. La draperie est diminuée de moitié. — Marseille exerce sur le commerce de la Méditerranée la même tyrannie que Lyon sur les producteurs de soie : on ne peut exporter de marchandises par mer qu'après les avoir envoyées faire quarantaine à Marseille. — Le Dauphiné a perdu un huitième de sa population depuis la révocation. La milice et les enrôlements forcés y ont beaucoup contribué. — Dans la généralité d'Orléans, il n’y a que six mille cent quatre-vingtdeux marchands pour sept mille sept cent quarante-sept officie vs tant royaux que seigneuriaux et municipaux! De tels chiffres dise nt à quel point l’équilibre social est rompu! — Aucun pays n’a plus

souffert que la généralité de Paris. Tandis que la capitale s’encombrait d’une population excessive, la province qui l’entoure perdait le quart de ses habitants, le tiers dans certains cantons, et près de moitié dans les élections de Mantes et d'Étampes. La

1. Le régime du Roussillon était bizarre quant aux charges publiques : cette petite province était exempte de presque tous les impôts; mais la moitié des pailles et fourrages appartenait au roi. État de la France, t. V, p. 280.

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