‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 195 sur 341 · DÉCADENCE DU ROYAUME · texte numérisé non relu

DÉCADENCE DU ROYAUME

faute en était surtout aux aides et aux traites. Mantes, qui fournissait de petit vin la Normandie, a été ruinée par le doublement du droit sur le vin en gros en 1689. — Dans toutes les provinces au nord de Ja Loire et dans quelques contrées maritimes, les deux tiers des huguenots sont parvenus à quitter la France : presque tous les gros marchands et fabricants de Rouen, de Caen, de Tours, etc., sont partis. L’évasion d’une multitude de huguenots, les obstacles apportés au mariage de ceux qui restent, joints à la misère dont les paysans ne se relèveni pas depuis la disette de 1693, ont réduit d’un tiers la population de la généralité de La Rochelle depuis vingt ans.

Presque à chaque page retentit ce refrain tristement monotone : « La guerre, la mortalité (de 1693), les logements et passages « continuels des gens de guerre, la milice, les gros droits, et la « retraite des huguenots, ont ruiné ce pays ‘..…. »

Ce douloureux inventaire, dressé par des témoins peu disposés à exagérer les souffrances du peuple, passa par un assez grana nombre de mains pour recevoir une demi-publicité. Les esprits furent péniblement frappés : il sembla qu’une vapeur sombre se répandît dans l'atmosphère naguère si brillante de Versailles. Beaucoup s’efforçaient de ne voir là qu’un malaise passager ; mais les plus sagaces voyaient, comme Fénelon, la monarchie incliner vers l’abîme. Le mal était patent; mais où était le remède? Les hommes que leur esprit et leur cœur poussaient à l'étude des problèmes économiques et de l’état du peuple n'avaient pas attendu les réponses des intendants pour le chercher, ce remède! Vers la fin de la guerre, un magistrat de province, Bois-Guillebert, lieutenantgénéral au bailliage de Rouen, était venu trouver le contrôleurgénéral Pontchartrain etlx” :yait déclaré qu’il lui apportait le salut du royaume. « Écoutez-moi avec patience : vous me prendrez « d’abord pour un fou ; ensuite vous verrez que je mérite attention, « et, enfin, vous demeurerez content de mon système. » Pontchar- {rain se mit à rire, lui répondit brusquement qu'il s’en tenait au premier et lui tourna le dos ?. Bois-Guillebert ne .se rebuta

1. La diminution graduelle de la caste nobiliaire, malgré les fréquents anoblissements, est un fait d’un autre ordre, mais un des plus saillants de ces mémoires, ?,. Saint-Simon, t. V, p. 285.

pas et adressa au public le travail que le ministre n'avait pas pris la peine d'examiner : ce fut le Détail de la France, publié en 1697.

Pontchartrain eût lu le livre de Bois-Guillebert, qu’il n’en eût pas mieux accueilli l’auteur. Nous avons dit ailleurs ‘ quelle méconnaissance du passé, quelles erreurs matérielles, quelles énormes contradictions on pouvait reprocher à ce bizarre et fougueux écrivain. Et, pourtant, bien des lumières brillent dans son chaos. Cet esprit si faux et si indigeste dans ses jugements sur les personnes et sur les faits, dans les assertions étourdissantes et Les chiffres fabuleux qu’il jette au hasard, est doué d’une faculté de généralisation supérieure : il ouvre une voie nouvelle à la pensée par ses vigoureux efforts pour atteindre et pour formuler les lois économiques. Il est le premier, si nous ne nous trompons, qui ait essayé de donner scientifiquement la théorie de la richesse publique, et ses définitions et ses propositions sont souvent justes et presque toujours profondes quand même elles sont contestables, Il montre fort nettement que les métaux précieux sont, non pas la richesse, mais seulement le signe de la richesse, la richesse étant « le pouvoir de se procurer l'entretien commode de la vie?.» Le mal vient, dit-il, des entraves à la consommation, entraves qui sont la taille inégale et arbitraire, les aides et les douanes #. « Consommation et revenu sont une seule et même chose. Plus un pays est riche, plus il est en état de se passer d’espèces. » Par cet axiome un peu téméraire, il semble prédire l'Angleterre du xix° siècle. Il explique d’une manière frappante la supériorité qu’ont dans l’échange les pays qui produisent les denrées sur ceux qui produisent l'or et l'argent : les premiers donnent les denrées qui ne servent qu’une fois pour de l’argent qui sert toujours ; — qui sert toujours, à condition de circuler, car, du moment que la consommation s'arrête,

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2. I1 reconnaît deux sortes de richesses réelles : les fruits de la terre et les biens d'industrie.

3. Il fait très-bien voir comment la peur d’être surchargé à la taille empêche le paysan de multiplier ses bestiaux, et comment les exactions des commis aux aides détruisent le commerce des boissons. Un des plus terribles fléaux de la France était les juridictions exceptionnelles qui faisaient les officiers de finances et les fermiers des impôts juges dans leur propre cause. Le contribuable lésé n’avait presque jamais de justice à espérer.

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