VAUBAN
nières classes du peuple étaient ce qui le touchait le plus : son regard, trop ferme pour se laisser éblouir par les splendeurs de la surface, creusait la société jusqu’au tuf pour en sonder la solidité, et il en voyait les couches superposées ainsi qu’il suit : « près de la dixième partie du peuple est réduite à mendier; des neuf autres parties, cinq ne peuvent faire l’aumône à celle-là, dont elles ne diffèrent guère; trois sont fort malaisées; la dixième ne compte pas plus de cent mille familles, dont il n’y a pas dix mille fort à leur aise. » Après la paix de Ryswick, il s’occupa de rédiger, avec ses innombrables matériaux, une foule de mémoires sur toutes sortes de matières politiques, économiques et militaires : la plupart sont malheureusement dispersés ou perdus. Il y touchait à presque tout ce qui concerne l’administration d’un grand état. La question capitale, pour lui comme pour Bois-Guillebert, était celle de l'impôt : il y consacra non pas un simple mémoire, mais un livre. Il avait reconnu la nécessité d’un changement radical : Colbert avait pu relever les finances par de simples réformes; les réformes ne suffisaient plus; il fallait une révolution?. Vauban ne s'attache pas, comme Bois-Guillebert, à rechercher les lois abstraites de la richesse et de l’économie politique en général ; il pose nettement le principe spécial de la théorie des impôts, que Bois-Guillebert n’a pas vu, et il conclut sans hésiter. Colbert a pesé sur les impôts indirects, comme relativement plus équitables que l’impôt direct auquel la partie riche et influente de la nation n’est pas soumise; mais cette justice n’est que relative; elle est même devenue tout à fait illusoire, grâce aux gros droits de détail qui pèsent sur les pauvres seuls. Où donc est la vraie justice ? Quel est le vrai principe en matière d'impôt ? — C’est que tout sujet doit contribuer à tous les besoins de l'État en proportion de ses facultés, et non en proportion de ses