Dime Royale, p
2. Tous les abus émondés par Colbert avaient repoussé avec une vigueur effroyable : l'iniquité de la répartition des tailles était si énorme, que telle ferme, de 4 à 500 francs de revenu, payait 100 francs ou davantage, tandis que telle autre,. de 3,000 à 4,000 francs, patronnée par quelque personnage influent, n’en payait que 30 ou 40. — Ibid., p. 51. En outre, la multitude des petites taxes vexatoires engendrées par ce qu’on nommait les affaires extraordinaires, était cent fois pire que toutes les crues directes de l'impôt. 1bid., p. 55.
besoins. — Sur quoi doit être assis l'impôt? Sur le revenu et sur les fruits de l’industrie. Tout privilége qui exempte de cette contribution est injuste et abusif. Cette exemption doit disparaître.
Ainsi Vauban ne demande rien moins que l’abolition radicale des priviléges pécuniaires de la noblesse et du clergé, en même temps qu’il demande, comme Bois-Guillebert, l'abolition de l’impôt des boissons et de tous les droits qui entravent la circulation intérieure.
Avec l'impôt proportionnel sur le revenu, la dîme royale, comme il l’appelle, plus de traitants, plus d’affaires extraordinaires, plus d'emprunts, plus de perception vexatoire et pire que l’impôt luimême ! : le roi haussera ou baïssera la dîme suivant les besoins de l’État, en sorte qu’on ne paie en temps ordinaire qu’une demidime ou un vingtième, les artisans et manouvriers ne payant même qu’un trentième, et qu’en cas de nécessité, l'impôt monte graduellement jusqu’à la dîme entière. Mais que l’on se garde surtout de vouloir mêler ce système nouveau avec l’ancien, de mêler la dîime avec la taille ou les aides; on ruinerait la France! — Ceci est un blâme indirect de la capitation, essai imparfait d’impôt sur le revenu enté sur le système établi.
Vauban, toutefois, trop pratique r our vouloir l'absolu, ne prétend pas faire de l'impôt sur le revenu l’impôt unique, mais seulement l'impôt principal et le seul impôt direct : il consent que l'État conserve quelques autres sources de revenus, comme {les parties casuelles (contrôle, papier timbré, postes, etc.), qui sont le prix de services rendus par l’État aux particuliers ou de l’authenticité donnée à leurs transactions ; 2° un impôt sur le luxe ?; 3° les douanes extérieures, qu’il veut beaucoup diminuer; 4 l’impôt sur le sel, uniformisé dans toute la France et réduit de moitié ou des deux tiers®. L’impôt du sel est, on doit le reconnaitre,
1. I y avait 150 sortes de droits et de taxes sur les choses de la justice seulement; cela peut faire juger de la monstrueuse complication du système.
2. L’eau-de-vie est une des denrées de luxe que veut, avec raison, imposer Vauban, Il n’a pas pour les cabarets le même enthousiasme que Bois-Guillebert.
3. Aujourd’hui Vauban accorderait certainement à l'État, entre les ressources supplémentaires, le maïntien de l'impôt du tabac. — Il est juste et sans inconvénient, dit-il, d'imposer les rentes sur l'Etat comme les autres revenus. P. 781. Ïl
craint déjà que l'abondance et la commodité des rentes ne détournent les capitaux de l’agriculture,
[1697-1707] VAUBAN, al
une concession faite aux dépens du principe, tandis que l'impôt sur les consommations de luxe se ramène à ce même principe. Il pense que la dîme, au minimum du vingtième, donnerait environ 60 millions pour le revenu de la terre, près de 15 millions et demi pour le revenu des maisons de ville, de l’industrie et du commerce, des rentes, gages et offices. Ge second chiffre est évidemment trop faible ; mais il a reconnu la nécessité de ménager l'industrie. Le sel, à 18 livres le minot, fournirait 23,400,000 fr. ; les autres impôts environ 18 millions: total, près de 117 millions en temps ordinaire, pouvant être poussés à plus de 200 millions par exception et en cas de nécessité extrême. Ainsi, Vauban, comme Bois-Guillebert, bien qu'avec beaucoup plus de réserve et de modération, pense que les impôts un peu forts ne sont pas nécessairement un mal, pourvu qu’ils soient bien assis, et qu’il s’agit non pas de diminuer l'impôt, mais d'augmenter la richesse publique.
Ainsi que les finances, Vauban voulait qu’on réformât l’armée. C'était l’autre plaie de la France. Jadis, les armées étaient peu nombreuses et la solde assez forte : on trouvait des soldats sans peine, mais, maintenant, les armées étaient devenues immenses et la solde n’avait pas augmenté, tandis que toutes les denrées allaient renchérissant. Pour remplir les cadres, les officiers étaient réduits à employer partout la force et la ruse’; de là les désertions multipliées de ces soldats malgré eux et la misère de tant de familles périssant de faim parce qu’on leur arrachaït leurs soutiens : de là une autre émigration à côté de celle des hugue. nots! Faire le procès à de pareils déserteurs, c'était une iniquité révoltante, et, cependant, si on ne le faisait pas, « les armées seroient dépeuplées en peu de temps ». La milice ne donnait pas lieu à moins de fraudes et de violences que le recrutement de l’armée régulière. Vauban proposait qu’on fit le dénombrement de tous les feux qu’il y a dans le royaume, qu’on mît à part les gens légitimement exempts du service militaire et qu’on divisât tout le reste des familles par cantons de cent feux : les cantons
1. Il y avait dans Paris des maisons où l’on attirait les jeunes gens par toutes sortes de ruses et où l’on les retenait jusqu’au moment de les expédier au régiment, On appelait cela des fours.
fourniraient des soldats par un tirage au sort. Le remplacement serait autorisé, sauf garanties; la solde augmentée , etc.; c’est, sauf les détails, le système de la conscription actuelle ‘.
Vauban, durant plusieurs années, ne publia rien de ces travaux, qu’il méditait et perfectionnait de jour en jour : il s’efforçait sans cesse d’insinuer ses idées au roi et aux ministres. Mais on ne lui emprunta que quelques détails, par exemple le tirage au sort, qu’on appliqua, non à l’armée, mais à la milice, mauvaise réserve qu’il voulait abolir ?, ou des améliorations purement militaires, comme l'adoption générale de la baïonnette, qui constitua définitivement l’infanterie moderne et la rendit supérieure à ce qu’avaient été les légions romaines. Le roi et son conseil reculèrent devant les innovations colossales que proposait le guerrier réformateur : un chef de gouvernement n’entreprend guère de révolution à soixante ans. Et cependant le mal s’accroissait chaque année, et le cœur patriote de Vauban se gonflait.… On verra plus tard comment Vauban éclata et se perdit pour avoir voulu forcer ceux qui fermaient l'oreille à l’entendre.
Avant Vauban, un autre grand homme, grand dans un autre ordre de génie, avait été victime du même zèle pour le bien public.
Peu après la paix de Ryswick, Racine, que son sens droit et sa vive compréhension rendaient compétent presque en toute mmatière, et qui était admis depuis longues années dans la familiarité du roi, causait un jour de la misère du peuple avec madame de Maintenon : elle fut si frappée de ses observations sur le mal et sur les remèdes, qu’elle le pria de les lui donner par écrit. Le roi trouva le mémoire de Racine entre les mains de madame de Maintenon, le parcourut et s’écria d’un ton de mauvaise humeur : — (Parce qu’il sait faire des vers, croit-il tout savoir ? Et, parce qu'il est grand poëte, veut-il être ministre? » Ce fut l’arrêt de Racine. Madame de Maintenon, fidèle à sa circonspection égoïste, abandonna lhomme qu’elle avait compromis et fit prévenir
1. Zlémoires inédits âe Vauban, publiés par M. le lieutenant-colonel Augoyat ; 1841. — C’est dans un de ces mémoires que Vauban propose de fixer la baïonnette au fusil par une douille ereuse qui n’empêche pas d'ajuster et de tirer.
2. Ordonnance du 26 janvier 1701; ap. Anciennes Lois françaises, t. XX, p. 378.