MORT DE RACINE
Racine de ne plus se présenter chez elle jusqu’à nouvel ordre. Racine ne supporta pas ce coup. Il avait pu renoncer aux gloires et aux voluptés du théâtre : il ne put renoncer à la faveur du roi. Dire que le courtisan avait chez lui survécu au poëte, n’expliquerait pas équitablement les sentiments qui lui brisaient le cœur Il aimait Louis. Il avait enchaîné sa vie à celle du Grand Roi, objet d’une espèce de culte pour son cœur comme pour son imagination. Vivre hors de l'intimité royale, ce n’était plus vivre. Le chagrin lui causa une maladie de foie, qui l’emporta au bout d’un an (21 avril 1699)!.
Le pouvoir ne voulait pas s’engager dans les grandes innovations; il essaya de rétablir les finances et de procurer quelque soulagement au peuple, mais par des expédients ordinaires et tout à fait au-dessous de la situation ?. La recette totale du trésor, qui avait été de 158 millions en 1697, fut réduite, en 1698, à 122, qui n’en laissaient net que 73 à l'épargne, les charges déduites. Pontchartrain, imitant Colbert après la paix de Nimègue, profita de la confiance relative que ramenaïit la paix pour rembourser, par des emprunts au denier 18, les emprunts contractés pendant la guerre au denier 14 et au denier 12; puis, le crédit continuant de se relever, il fit de nouveaux emprunts au denier 20 pour rembourser les emprunts au denier 18. Ces opérations diminuèrent la dette; mais les charges annuelles restèrent pourtant accrues de 20 millions depuis 1683, tandis que les ressources du pays avaient diminué. C'était là le reliquat de la guerre. Sans en venir tout droit à la révolution radicale que proposait Vauban, on eût pu conserver et augmenter la capitation en améliorant la répartition de ce nouvel impôt, et diminuer d’autant les aides et les tailles ; mais on n’osa manquer de parole aux privilégiés; la capitation fut supprimée aussitôt après la paix. On se remit à
1. Mémoires sur La vie de J. Racine (par son fils L. Racine, t. II, p. 234).
2. En même temps qu’on visait à l'économie, l'habitude l’emportait, comme l’attesta le faste extraordinaire du camp de Compiègne (septembre 1698).
8. La dette française était alors d’environ un milliard en capital; la dette hoïlandaise de 325 millions; l'anglaise de 228. La Hollande avait payé, pendant la guerre, jusqu’à 78 millions dans une année, environ le tiers de son revenu total. Le revenu général de la Hollande était, à ce qu’on ernit, d'environ 230 millions; celui de l’An-
gleterre, de 560 à 570; de la France, d’un milliard 50 millions à 1,100 millions, Forbonnais, t. Il, p. 296.
faire des affaires extraordinaires, pour suppléer à l'insuffisance des impôts, et à rouler sur la pente accoutumée.
Le contrôleur général Pontchartrain avait trop de sagacité pour ne pas sentir dans quelle voie de perdition on s’enfonçait. Lui aussi, à son tour, comme autrefois son prédécesseur Le Pelletier, il n’aspirait qu’à rejeter sur un autre la responsabilité des finances. Quand madame de Maintenon, qui lui trouvait le caractère trop indépendant, s’efforça de le pousser hors du contrôle général, il l’eût volontiers remerciée. Sur ces entrefaites, le chancelier Boucherat mourut (2 septembre 1699). L'occasion fut saisie; l'office de chancelier fut offert à Pontchartrain comme une retraite honorable ; il transmit le ministère de la marine à son fils, qui devait être le plus funeste exemple de l’hérédité ministérielle, et le contrôle général fut donné à Chamillart, intendant des finances, qui avait gagné la faveur du roi par son talent au jeu de billard, et la faveur de madame de Maintenon par son zèle à régir les affaires de Saint-Cyr. Probe, rangé, poli, docile envers ses patrons, opiniâtre envers ses inférieurs, il avait les qualités d’un intendant de bonne maison; le goût de madame de Maintenon pour les médiocrités honnêtes et dévotes en fit un ministre. Le roi partageait de plus en plus ce goût. Louis le Grand baissait; son coup d'œil, autrefois si sûr, était émoussé par l’âge; sa prétention à tout inspirer, à tout conduire, à n'être servi que par des machines, devenait plus absolue à mesure qu’il était moins capable de la réaliser.
Chamillart donna tête baissée dans les affaires extraordinaires et les anticipations. Ses intentions néanmoins étaient bonnes. Il s’occupa avec conscience, sinon avec intelligence, des intérôts commerciaux et agricoles. Il débuta par quelques sottises, telles que la défense de faire de gros bas au métier, de peur que les bas fins au tricot n’en souffrissent, et la défense d’exporter les fils, ins et chanvres de la Bretagne, ce qui découragea la culture des ” plantes textiles et réduisit bientôt la France à acheter aux étrangers des chanvres du Nord, des câbles et des toiles à voiles, elle qui en avait fourni l’Europe. L'établissement d’un conseil de commerce, composé du contrôleur général, du ministre de la marine, de d’Aguesseau père et de quelques autres conseillers