LES PROTESTANTS
de se rendre complices de leurs sacriléges, par des arguments dont on trouverait à peine l'équivalent dans les Provinciales. Bossuet n’exerça pas, dans ces graves circonstances, l’action prépondérante qui semblait lui appartenir ; il était en quelque sorte aux prises avec lui-même; sa conscience se révoltait contre les conséquences du principe de persécution qu’il avait admis; il répugnait à ce qu’on obligeât les prétendus convertis d'assister à la messe, comme le voulaient la plupart de ses confrères, et il n’hésitait pas à condamner formellement ces communions sacriléges imposées par la contrainte.
Le gouvernement eut le mérite de résister, dans une certaine mesure, à la majorité des évêques. Le roi chargea Pontchartrain de s’entendre avec l’archevêque de Paris et d’Aguesseau' père sur la rédaction d’un édit qui parut le 13 décembre 1698. Cet édit reconnaissait que l’œuvre de la conversion n’était point achevée et que quelques-uns des sujets du roi n'étaient pas encore revenus de leurs erreurs. Il exhortait et ne contraignait pas les nouveaux convertis à assister Le plus exactement possible au service divin et leur ordonnaïit d'observer dorenavant, dans les mariages et baptèmes, les solennités canoniques, sauf à pourvoir par le roi aux effets civils des mariages contractés par eux depuis la révocation (en secret). L'obligation d'envoyer les enfants aux écoles et catéchismes catholiques était confirmée. L’attestation de catholicisme était exigée de nouveau de tout récipiendaire aux charges de judicature et de ville, de tout licencié en droit et en médecine, etc. ; mais l’édit gardait un silence calculé sur les professions industrielles et ajoutait que tous les sujets du roi pouvaient exércer paisiblement leurs commerces à charge de se faire instruire en la religion catholique ‘.
L’archevêque de Paris, s’il eùt été le maître, eût fait mieux que cet édit ambigu, qui soulageait un peu le présent, mais qui lais-
1. Anciennes Lois françaises, t. XX, p. 314. — Un second édit, du 29 décembre, autorisa les réfugiés à rentrer dans leurs biens, à condition d’abjurer à leur retour en France. 1bid., p. 322. M. de Bausset se trompe en avançant que les réfugiés ne furent pas tenus de se faire catholiques pour recouvrer leurs biens. ist. de Bossuet, t. IV, p. 120. — Le lieutenant de police, à Paris, reçut l’ordre secret de ne plus faire aucune recherche au sujet de la religion, pourvu qu’il n’y eût point un scandale public. — Sur toute cette question, voyez Rulhière, p. 312, 375, 428-434.
sait subsister tous les embarras de l'avenir, en n’accordant pas franchement l’état civil à ce qui restait de protestants. À peine l'édit eut-il paru, que les persécuteurs cherchèrent à se rattraper sur l'interprétation. Basville et les évêques du Languedoc, renonçant à imposer les sacrements, firent les derniers efforts pour qu’au moins on obligeât les nouveaux convertis d’aller à la messe. Bossuet s’y opposa, mais en approuvant néanmoins qu’on tint ferme sur les mariages et qu’on obligeât à tous les exercices religieux ceux des prétendus convertis qui avaient promis de vivre catholiquement pour se marier ou réhabiliter leurs mariages. C'était peu digne d’un logicien tel que lui, il n’y a point de milieu possible entre la persécution et la tolérance. Basville l’emporta et on le laissa faire comme il l’entendait en Languedoc, c’est-à-dire mettre à l'amende les gens qui n’allaient pas à la messe. On laissa, à la vérité, tomber en désuétude la loi barbare contre les relaps ; mais bien des violences se commirent encore en Languedoc et les esprits ne s’y calmèrent pas. On en devait bientôt avoir de terribles preuves.
La demi-tolérance, qui n’osait s’avouer elle-même, ne réussit pas mieux que n'avait fait la contrainte ouverte. Là, comme en finances, le pouvoir ne sut prendre que des demi-mesures et manqua le but.
Si sérieuses que fussent, à l’intérieur, les préoccupations du gouvernement, qui, d’ailleurs, ne s’avouait pas toute l’étendue du mal, l'intérêt capital était pour lui moins au dedans qu’au dehors. Durant les trois années qui suivirent la paix de Ryswick, on vécut dans l'attente quotidienne d’un événement qui devait changer la face du monde, et les maisons de Bourbon et de Hapsbourg s’occupèrent quasi exclusivement de se préparer pour le jour où disparaîtrait la branche espagnole de la souche autrichienne. On travailla, de part et d'autre, à s'assurer des positions et des alliés en Europe.
En 1697, pendant les négociations de Ryswick, Louis XIV avait voulu établir la France en Pologne et enlever cette république à l'influence autrichienne. Durant la double guerre de la France contre la ligue d’Augsbourg et de la Turquie contre la coalition de l'empereur, de la Pologne, de la Russie et de Venise, la diplo-