‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 204 sur 341 · TURQUIE. ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

TURQUIE. ALLEMAGNE

Louis XIV eut plus de succès en Allemagne que dans l’Europe orientale. IL vit jour à diviser ce faisceau de l’Empire que l’Autriche avait formé contre lui dans la dernière guerre et s’y prit avec habileté. La création d’un neuvième électorat en faveur du duc de Hanovre avait excité la jalousie d’une partie des princes allemands. Après de longs débats, les opposants requirent l’intervention diplomatique de la France, comme garante du traité de Westphalie, qu'ils disaient lésé par cette nouveauté, et Louis s'empressa d'adresser une protestation à la diète de Ratisbonne (14 octobre 1700). C'était une fortune inespérée que de retrouver les éléments d’un parti français outre-Rhin. L'état de la Hongrie, toujours frémissante sous le joug, promettait encore à Louis d’autres moyens d’action contre l’Autriche.

La grande affaire d'Espagne marchait cependant à son dénoüment à travers de singulières péripéties.

Trois prétendants réclamaient d'avance l'héritage du malheureux Charles IT, ce spectre royal qui semblait toujours mourir depuis un tiers de siècle. Le premier, suivant les lois de l’hérédité, était le dauphin de France, fils de la sœur aînée de Charles IT. Le second était le prince électoral de Bavière, enfant en bas âge, petit-fils de la sœur cadette de Charles IT; la sœur cadette de Charles avait épousé l’empereur Léopold et laissé en mourani une fille mariée à l'électeur de Bavière : l’électrice était morte à son tour et ses droits avaient passé à son fils. Le troisième prétendant était l’empereur Léopold. L'empereur, fils de la seconde fille de Philippe II, tante de Charles IT, étant en arrière d’un degré sur le dauphin et sur le prince de Bavière, eût dû céder, suivant le droit héréditaire, non-seulement à ces deux concurrents, mais à Louis XIV lui-même, fils de la fille aînée de Philippe HT. Mais l’empereur arguait, contre la maison de France, de la double renonciation souscrite par la mère et par la femme de Louis XIV, et, contre la maison de Bavière, d’une renonciation souscrite par l’électrice de Bavière. Il prétendait donc que la succession ne sortit pas de la maison d'Autriche et la revendiquait, non pour lui ni pour son fils aîné, il sentait que l'Europe ne le permettrait pas! mais pour son second fils, l’archiduc Charles. Il y avait un quatrième prétendant, qu'on ne prit pas au sérieux,

quoique ses prétentions fussent les plus conformes au véritable intérêt de l'Espagne; c'était le roi de Portugal, descendant de Juana, fille putative du roi Henri l’Impuissant, écartée jadis du trône en faveur d'Isabelle la Catholique. L'espoir chimérique de conserver dans leur intégrité des possessions lointaines prêtes à se détacher par lambeaux ferma les yeux à l'Espagne sur l'immense avantage de s’adjoindre pacifiquement le Portugal. Non-seulement les hommes d'état, mais la nation en général, n'avaient pas d’autre idée en tête que de s'assurer un roi assez fort pour maintenir en son entier la monarchie espagnole, cet empire gigantesque et incohérent qui avait épuisé et ruiné la véritable Espagne. Cette idée prédominait même sur l'hostilité nationale contre la France. La renonciation de la mère de Louis XIV à l'héritage d’Espagne avait été considérée comme définitive, mais iln’en était pas ainsi de celle qu'avait sôuscrite la femme du Grand Roi, les cortes n’ayant pas été appelées à la sanctionner et la dot n'ayant pas été payée. Gourville raconte, dans ses Mémoires, que, se trouvant à Madrid en 1670 pendant une maladie de Charles IT, il pressentit beaucoup de grands d’Espagne sur la pensée de faire roi le duc d'Anjou, second fils de Louis XIV, et que ses insinuations furent parfaitement accueillies.

La nation espagnole, malgré maintes protestations officielles en faveur de la très-auguste maison régnante, était donc sans parti pris entre les maisons de Bourbon et d'Autriche. Quant au malheureux prince dont on se disputait la dépouille de son vivant, il avait instinctivement plus de penchant pour sa maison que pour les princes français; mais il était aussi incapable de penser que de vouloir par lui-même? et il ne cessa d’être tiraillé entre des intrigues contraires tout le temps qu’il traîna son existence végétative. Son oncle l'avait d’abord marié à une princesse française après la paix de Nimègue; mais sa femme était morte jeune, et des soupçons de poison s'étaient élevés à ce sujet contre sa mère, princesse autrichienne, et contre l'ambassade d'Autriche. Sa

1. Cet enfant, né en 1668, mourut en 1671. Mém. de Gourville, p. 555.

2. 11 ne connaissait pas même ses propres états : lorsque les Français prirent Mons, il s'imagina que c'était sur Guillaume III que Louis XIV avait conquis cetie place,

Page 1