SUCCESSION D’ESPAGNE
mère le remaria à une princesse palatine de Neubourg, sœur de la seconde femme de l’empereur et toute dévouée à l'Autriche. Mais, tout à coup, la reine mère abandonna ce parti autrichien, qu'on l’accusait d’avoir servi même par le crime, et travailla à former un troisième parti, le parti bavarois. Elle était la grand'mère de l’électrice de Bavière, et, quand celle-ci lui eut donné un arrière-petit-fils (1692), elle se rattacha aux intérêts de cet enfant avec toute la violence de son caractère. L'opinion publique espagnole, sans être décidée en faveur du prince bavarois, était, au moins, fort arrêtée sur la nullité de la renonciation de l’électrice à ses droits éventuels, renonciation imposée par l’empereur à sa fille sans la participation du gouvernement espagnol. Seulement, les Espagnols n’estimaient pas que le prince de Bavière leur apportât une force suffisante pour soutenir le poids de leur empire. Cette force, à la vérité, pouvait être prêtée du dehors au Bavarois. L’Angleterre et la Hollande, malgré leurs engagements avec l’empereur, inclinèrent vers le parti bavarois dès qu'il fut formé et virent dans son succès le maintien de l'équilibre européen; aussi abandonnèrent-elles tout à fait l’empereur dans les négociations de Ryswick, où elles ne dirent pas un mot de la succession espagnole.
Le pauvre roi Charles IT flottait de sa femme à sa mère, également tourmenté par l’une et par l’autre. Sa femme réussit, diton, à lui faire signer un premier testament en faveur de Parchiduc Charles : sa mère le lui fit déchirer. La reine mère mourut sur ces entrefaites (1696) et laissa le parti bavaroïis sans chef, Si le cabinet autrichien avait eu du coup d’œil et de la décision, il eût pu enlever la question et faire déclarer l’archiduc héritier présomptif, en l’envoyant au plus vite à la cour de Charles IT sous les auspices de la reine. Il ne parut pas comprendre à quel point il lui importait de faire trancher la question, tandis que la guerre durait encore contre la France. Il perdit du temps. Les Français, cependant, poussèrent au cœur de la Catalogne et la prise de Barcelone porta un coup terrible aux intérêts autrichiens en décidant l'Espagne à la paix. Si l’empereur, comme le demandait la reine d’Espagne, eût expédié l’archiduc avec 10,000 vieux soldats, l'effet de la chute de Barcelone eût pu encore être contre-balancé ; mais
le cabinet autrichien, aussi obéré que celui de Madrid, lésina misérablement et voulut mettre les 10,000 soldats à la charge de l'Espagne. L'Espagne signa la paix.
Le parti autrichien déclinait. La reine lui nuisait dans l’opinion plus encore qu’elle ne le servait dans le conseil. La petite cama rilla d'Allemands qu’elle avait amenés de son pays envahissait tout et trafiquait de tout; les Espagnols, toujours ombrageux et mal disposés pour les étrangers, sont le peuple du monde le moins endurant envers cette sorte de domination; aussi l’impopularité de la reine et de ses compatriotes dépassait-elle toute mesure. Les Français en profitèrent. Aussitôt après la paix, ils avaient recommencé à inonder l'Espagne, suivant leur habitude : c'était par myriades, et l’on pourrait dire par centaines de mille, que les Français exploitaient l'Espagne et venaient exécuter chez elle tous les travaux que son orgueilleuse paresse lui interdisait d’exécuter elle-même, échange continuel où l’une des deux nations donnait nonchalamment son or, où l’autre apportait ses bras et son industrie. Souvent opprimés, parfois massacrés quand la guerre éclatait, les Français revenaient toujours. Cette fois, ils reparurent sous les auspices d’une paix très-avantageuse à l’Espagne, qui, vaincue, avait recouvré toutes ses places perdues, comme si elle eût été victorieuse. Les Espagnols avaient été fort sensibles à une générosité qui coûtait cher à la France, mais qui fut très-profitable à la maison de Bourbon. Ils accueillirent splendidement l’ambassadeur que Louis XIV envoya en Espagne au commencement de 1698. L’ambassadeur, marquis d’'Harcourt, était chargé de déclarer à Charles IT que toute disposition faite par S. M. Catholique au préjudice de ses héritiers légitimes serait un signal de rupture. Il fit entendre aux ministres espagnols que le Roi Très-Chrétien avait sous la main cent mille témoins prêts à déposer en faveur de ses droits : ce n’était point une vaine bravade et une nombreuse armée était cantonnée sur le revers français des Pyrénées'. Plusieurs des grands commencèrent à faire des ouvertures à l'ambassadeur sur le couronnement d’un prince
1. L'intimidation ne fut pas le seul moyen qu'employa l'ambassadeur; s’il faut en croire Flassan, Harcourt dépensa dix millions pour acheter des amis à la maïson de Bourbon,