TRAITÉS DE PARTAGE
français « qui maintiendrait l’intégrité de la monarchie. » Parmi eux figurait l’homme le plus considérable de l'Espagne, le cardinal Porto-Carrero, archevèque de Tolède, qui avait été longtemps attaché à la cause autrichienne, mais que la reine s'était maladroitement aliéné. Le cardinal parvint à faire ajourner par Charles IT la déclaration que la reine sollicitait obstinément en faveur de l’archiduc. Sur ces entrefaites, les Maures assiégeaient Ceuta et menaçaient d'enlever aux Espagnols ce qui restait de leurs conquêtes sur la côte d'Afrique. Louis XIV offrit le secours de sa flotte. La reine obligea son mari à refuser; mais le peuple n’en fut pas moins reconnaissant aux Français.
Les affaires de Louis XIV allaient mieux, en quelque sorte, qu’il ne le voulait lui-même, et il recommanda au marquis d'Harcourt d'entretenir les bonnes dispositions des Espagnols sans s’engager formellement aveé eux. La vraie pensée de Louis n’était point alors d’enlever en entier la succession d’Espagne pour son fils : il sentait l'impossibilité d’y réussir sans une nouvelle guerre universelle, dont l'Espagne ruinée laisserait tout le poids à la France, et il avait eu d’autres vues en signant la paix de Ryswick. Il était revenu à la pensée d’un partage, ne dût-il pas même obtenir des conditions aussi avantageuses que celles du traité éventuel de 1668 avec l’empereur. Il ne pouvait plus songer à traiter l'affaire, comme en 1668, avec Léopold, qui prétendait maintenant à l'héritage tout entier pour son second fils : il jugea qu’un seul moyen mènerait au but; c'était de s'entendre avec Guillaume JIT, et d'imposer ensuite à l’empereur ce qui aurait été décidé. C'était là, incontestablement, de la grande politique, en admettant qu’on püt attendre quelque sincérité de Guillaume. Louis pensait que l'Angleterre et la Hollande n’avaient pas moins besoin que la France d’une transaction qui pût éviter le renouvellement de la guerre générale. Guillaume, en effet, parut entrer dans les vues du roi de France. Après diverses propositions et contre-propositions (mars-octobre 1698), un traité secret fut conclu à La Haie le 11 octobre : il fut convenu entre les plénipotentiaires de France, d'Angleterre et de Hollande, que le dauphin aurait les Deux-Siciles, les présides de Toscane, Finale en Ligurie et le Guipuscoa ; que l’archiduc aurait le Milanais, ct le prince de
Bavière, tout le reste de la monarchie, y compris la Belgique. C'était loin du traité de 1668 pour la France‘; mais aussi la part de l'Autriche était réduite à une seule province. Louis XIV avait donné une preuve incontestable de ses vues pacifiques en renonçant, pour satisfaire l'Angleterre et la Hollande, à la portion de l'héritage la plus précieuse pour la France, à la Belgique. Les possessions italiennes qu’on lui accordait étaient sans doute fort importantes pour la domination de la Méditerranée, mais elles étaient mal assurées en cas de rupture avec l’Angleterre, la Hollande et la Savoie, et Guillaume, avec peu de sincérité, avait prévu ce cas. Guillaume espérait que le pape et les états italiens s’entendraient avec l’empereur pour mettre obstacle à la prise de possession de Naples par les Français, que les flottes d'Angleterre et de Hollande seraient appelées à servir d’arbitres, et que la France finirait par être réduite à en passer par ce que voudraient les deux puissances maritimes; son confident Burnet laisse entendre qu’il n’avait négocié que pour empêcher Louis d’user de ses forces si le roi d'Espagne mourait avant peu : Louis était seul prêt en Europe, le parlement anglais ayant obligé Guillaume de licencier son armée *. !
Malgré le secret convenu, le traité fut bientôt connu à Madrid, où il causa une agitation extrême. Il sembla bien dur à l'Espagne de voir le descendant de Guillaume le Taciturne régler avec la France le démembrement de la monarchie de Phillippe II. Les conseillers de Charles IT prirent leur parti avec intelligence et décision. Le cardinal Porto-Carrero, qui dominait à la fois le conseil de Castille par ses créatures et la conscience du roi par un confesseur affidé, dicta à Charles IT un testament qui déclarait le prince de Bavière héritier universel. C'était la seule chance de ramener l'Angleterre et la Hollande à défendre l'intégrité de la monarchie espagnole. La France protesta, le 19 janvier 1699, par
organe du marquis d'Harcourt.
Une soudaine péripétie anéantit d’un seul coup et le traité de
1. V. notre t. XIII, p. 328. — Ce fut vers ce temps que Louis XIV assembla le camp de Compiègne, sous prétexte de montrer une armée à son petit-fils, mais, ea réalité, pour être prêt à occuper la Belgique si Charles II mourait inopinément,
2, Burnet; trad. de La Haie, 1735, t. IV, p. 464.