TESTAMENT DE CHARLES IL
duc d'Anjou, second fils du dauphin. Si le duc d’Anjou vient à hériter du trône de France et qu’il le préfère à celui d'Espagne, le duc de Berri, son plus jeune frère, prendra sa place; à défaut du duc de Berri, l’archiduc Charles; à défaut de l’archiduc le duc de Savoie, descendant d’une fille de Philippe IT. Il est interdit au successeur de S. M. d’aliéner aucune partie de la monarchie ct d'admettre des étrangers aux charges du gouvernement *.
Charles IT mourut trente jours après ce grand acte (1* novembre).
La junte ou conseil de régence, désignée par le testament du feu roi, écrivit sur-le-champ au roi de France pour lui anaoncer que son petit-fils était appelé à l'héritage de Charles IT et serait mis en possession dès qu’il aurait prêté serment d'observer les lois, priviléges et coutumes de chaque royaume. Le ministre Torei ajoute, dans ses Mémoires, qu’en cas de refus de la part du roi, le courrier devait porter aussitôt à l’archiduc l'offre qui n'aurait point été acceptée pour le duc d'Anjou. Dans une lettre de Porto-Carrero à l'ambassadeur d’Espagne à Paris, du 5 novembre, ce cardinal dit seulement à l'ambassadeur de protester si Louis prétend maintenir le traité de partage, et qu’on tâchera de gagner du temps.
Le 9 novembre, à la réception d’un courrier du chargé d’affaires de France, qui précéda le courrier de la junte, Louis XIV réunit en conseil le dauphin et les trois ministres qui avaient seuls rang de ministres d'état : c’étaient le chancelier Pontchartrain, le duc de Beauvilliers et le secrétaire d’état des affaires étrangères, Torci , neveu du grand Colbert. Après une première délibération, dont nous ignorons les détails, le roi résolut d’abord de maintenir le traité de partage; puis, ébranlé, hésitant devant cetle immense question, il rappela ses conseillers ?. Torci rouvrit
1. Sur toute l'affaire du testament de Charles II, v. Mém. du marquis de Tora, ministre des affaires étrangères de France; Mém. du comte de Harrach, ambassadeur de l’empereur en Espagne, et son continuateur La Torre (Mém. et négociations secrèles des diverses cours de l’Europe, t. I-IT; La Haie, 1725); — Mém. secrets sur l'établissement ie la maison de Bourbon en Espagne, extraits de la correspondance du marquis de Louville; Paris, 1818, t. Ier.
2, Ce fait a été révélé par M. Ernest Moret, d’après les documents recueillis par
M. Mignet pour la suite de sa grande publication des Négociations relatives à la succession d'Espagne sous Louis XIV. V. E. Moret; Quinze ans de règne de Louis XIV
la discussion en montrant la guerre inévitable dans tous les cas : si l’on refuse d'accepter le testament, on aura la guerre contre l'Espagne et l’Autriche unies pour repousser le partage de la monarchie. L'Angleterre et la Hollande soutiendront-elles la France , comme elles y sont engagées? — Non-seulement elles ne la soutiendront pas, mais elles ne tarderont pas à trouver quelque prétexte pour se joindre à l'ennemi. Peut-on s’imaginer qu’elles aient jamais voulu sincèrement accorder à la France les états maritimes d'Italie ? L’acceptation de l’empereur eût seule donné valeur au traité de partage. On sera donc seul, et pour soutenir une mauvaise cause. Si l’on accepte, au contraire, on aura pour soi l'Espagne , qui fournira tout au moins de grandes positions militaires et maritimes et de grands avantages commerciaux pour soutenir la guerre, et l’on saura bien trouver d’autres alliés en Allemagne et en Italie. Beauvilliers essaya de réfuter Torci; il dépeignit en termes pathétiques la France épuisée, dont les plaies commençaient à peine à se cicatriser. Il fit voir, dans la guerre universelle qu'amènerait lacceptation, la ruine de la patrie. Mieux vaut cent fois pour la France, dit-il, la réunion de plusieurs belles provinces à sa monarchie, que l’élévation d’un de ses princes sur un trône étranger, qui rendra bientôt les descendants de ce prince étrangers eux-mêmes à la patrie de leurs aïeux. Beauvilliers aurait eu toute raison, s’il eüt pu établir contre Torci que la guerre générale pouvait être évitée et le traité de partage réalisé par le refus du testament ; mais il n’y réussit pas. Il était clair que le traité de partage, tel qu’il était, ne serait pas exécuté par Guillaume II. Le chancelier résuma les arguments des deux partis, sans oser se prononcer. Le dauphin, sortant de son apathie ordinaire, réclama énergiquement l'acceptation et déclara qu’il n’entendait céder ses droits personnels qu’au duc d'Anjou, satisfait qu’il serait de dire toute sa vie: « Le roi mon père, le roi mon fils. » Louis XIV décida d’accepter *.
(1700-1715), t. I, p.32. Ce volume ne devait être que la premiére partie d'un vaste ouvrage sur l'Histoire de France au xvrn® siècle, interrompu par la mort si regrettable du jeune et consciencieux écrivain.
1. Nous avons suivi Torci, un des interlocuteurs de ce grand débat, préférable-